Cahiers numéro 23

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Le vingt-troisième volume des Cahiers de Jean Giraudoux:

Correspondances littéraires

160 lettres inédites

Publié le : mercredi 3 mai 1995
Lecture(s) : 35
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787884
Nombre de pages : 322
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JEAN GIRAUDOUX JEAN-LOUIS VAUDOYER EDMOND JALOUX
Correspondance présentée et annotée par Brett Dawson
« Mon père méprisait (détestait presque) les hommes de lettres et ne comptait parmi eux que deux amis, E. Jaloux et vous-même. » Ainsi s'exprimait Jean-Pierre Giraudoux en 1951, dans une lettre à Jean-Louis Vaudoyer1. Peut-on imaginer jugement plus sévère pour la communauté des « hommes de lettres », à moins d'entendre cette expression dans son sens le moins noble ? Jean Giraudoux fuyait, on le sait, les journalistes, les représentants de la littérature officielle, la « corporation » des hommes de lettres. Il n'en a pas moins compté – ce volume en témoigne – de nombreux amis écrivains.
Rares cependant sont les amitiés qui dépassent la simple courtoisie professionnelle, si ce ne sont les vieilles camaraderies de khâgne ou de Normale – purement « littéraires », celles-là – ou encore la complicité presque familiale – renforcée plus tard de liens professionnels et littéraires – entre Giraudoux et Paul Morand. L'amitié de Vaudoyer et de Jaloux semble bien la seule qui, née de contacts entre « écrivains », se soit transformée avec le temps en une véritable intimité personnelle.
On en connaît mal les origines. Malgré des milieux littéraires communs – La Grande Revue, la NRF2, Paul-Jean Toulet3
– il semble que ce soit un parfait inconnu qui, en 1910, adresse à Jean-Louis Vaudoyer un exemplaire de Provinciales4. Quatre ans plus tôt, un romancier marseillais encore à ses débuts, Edmond Jaloux, avait eu un geste identique, envoyant au jeune Vaudoyer qui venait avec quelques amis de fonder sa propre revue – Les Essais – l'une de ses premières œuvres: Le jeune homme au masque. L'article qu'on lui consacra alors fut le début d'une des amitiés les plus ferventes qu'ait connues la République des Lettres5.
Aucun article de Vaudoyer ne salua de la même manière Provinciales6. Pourtant les premiers contacts, la première invitation – peut-être à goûter au Palais-Royal – sont presque certainement dus à la curiosité, au désir de connaître l'auteur d'un premier livre d'un ton si original, bientôt suivi d'un second :
L'École des indifférents. Même curiosité sans doute chez Jaloux que tout – ses liens avec L'Ermitage, avec la NRF débutante, avec Gide et Charles-Louis Philippe7 – semblait destiner à rencontrer Giraudoux dès 1906 ou 1907. Pourtant, si l'on en croit une lettre de Bernard Grasset, la rencontre est postérieure à avril 1911. À cette date-là l'éditeur écrit en ces termes à Jaloux : « Vous me faites le plus grand plaisir en me commandant le livre de Giraudoux et en me parlant de lui consacrer un article en même temps qu'à ceux de Milosz et de Laget [...]8 » Le livre en question est L'École des indifférents.
D'où il faut conclure que le nom de Jaloux ne figurait pas sur la liste du service de presse et que les deux écrivains ne se connaissaient que de loin... ou pas du tout. Il n'est pas non plus impossible que Giraudoux, sollicité de façon trop pressante, se soit dérobé aux premières ouvertures. Toujours est-il qu'en juin 1911 il ne possède pas encore l'adresse de Vaudoyer9, et qu'en mars 1912 Jaloux ne connaît pas encore la sienne10.
Les thés, les goûters du Palais-Royal où Vaudoyer s'installe à la fin de 1910, où Jaloux vient peu après habiter (au 9, rue de Valois) un appartement en face de celui de son ami, sont-ils donc la clé d'un monde littéraire et artistique que Giraudoux eût ignoré ou du moins dédaigné sans eux ? On serait d'autant plus fondé à le croire que ce monde est aussi celui où évolue la personne pour laquelle il est prêt, en 1910, à sacrifier sa vie.
Lilita Abreu, rencontrée en 1909, aimée presque aussitôt, courtisée inlassablement par Giraudoux de 1910 à 1912, ne se contente pas de faire rêver « tout le clan naissant de la
N.R.F.11 » ; elle fréquente aussi les milieux familiers à Vaudoyer et à ses amis, lesquels, d'ailleurs, se recoupent assez souvent avec celui de la N.R.F. Vaudoyer s'enflammera pour elle, tout comme Giraudoux. Charles Du Bos et sa femme, liés « intimement » avec Vaudoyer depuis 190912, sont aussi des amis de Lilita13. La maison de René Boylesve et de sa femme Alice, que Vaudoyer fréquente depuis 1903, qui tient une si grande place dans ses souvenirs et dans ceux de Jaloux14, accueille souvent la jeune Cubaine. Si à partir de 1911 Giraudoux montre quelque intérêt pour un milieu qu'il avait mis jusqu'alors « tous ses soins à fuir15 », on peut supposer que le mirage de Lilita y est pour quelque chose. Ne souhaite-t-il pas atteindre, à travers les amis de ses amis, l'amie inaccessible ?
On verra donc Giraudoux chez les Du Bos, chez les Boylesve. Il consentira même à apparaître dans ces endroits exécrés, les salons, pourvu que Lilita s'y rende ; aussi le voit-on de temps en temps chez Madame Muhlfeld
16, qui a priori semble exercer sur lui peu d'attirance17. Sans doute finit-il même par goûter vaguement ces lieux, où Philippe Berthelot l'encourage à paraître. L'amitié de Vaudoyer, compagnon délicieux, tout dévoué de surcroît à l'auteur des Indifférents, lui vaudra d'en connaître les principaux. Celui de Madame de Saint-Marceaux, boulevard Malesherbes18 ; celui de Madame Bulteau19, protectrice de Vaudoyer et de Toulet, avenue de Wagram (Vaudoyer y avait été reçu « avant [sa] vingtième année 20 ») ; celui de Marie-Louise Bousquet, rue Boissière, où se côtoient Maurice Donnay, Henri de Régnier, Valéry, les Tharaud, Paul Souday, Mauriac, et où, « tirés à quatre épingles, les frères Boulenger [font] figure de dandys devant un Léon-Paul Fargue chiffonné et narquois, l'aspect vieille France et Gazette du Bon Ton de Jean-Louis Vaudoyer [...]21 ».
Giraudoux découvre vite qu'il partage avec ces nouveaux amis plus d'un goût. Celui du spectacle d'abord, qu'il possède déjà de façon innée. Est-ce Lilita ou Vaudoyer qui, le premier, lui révèle les charmes populaires de Medrano, ce petit cirque de la colline Montmartre qu'il commence vers cette époque à fréquenter avec assiduité
22 ? Il y accompagnera souvent Jaloux et Vaudoyer, lequel compte parmi ses souvenirs les plus précieux « le temps où, avec Jean Giraudoux, nous montions à Montmartre pour y applaudir les clowns du Songe d'une nuit d'été23 ». Vaudoyer, dont le nom reste lié au Spectre de la rose24, saura communiquer aussi à Giraudoux son enthousiasme pour les premiers Ballets russes. Giraudoux rejoindra ce « petit groupe d'initiés, de dévots : peintres, poètes, musiciens, amateurs 25 » qui, tous les soirs pendant les saisons russes, hantent les coulisses du Châtelet ou de l'Opéra, et dont le plus effervescent est le poète Paul Drouot :
Les soirs où l'on donnait le Spectre, Drouot et moi ne manquions pas de venir au théâtre avec des brassées de roses ; et, embusqués en vis-à-vis dans les avant-scènes des galeries supérieures, nous jetions nos bouquets aux pieds ineffables de Mme Karsavina, qui se consolait d'avoir fini son beau rêve en respirant nos fleurs
26...
Grâce à Vaudoyer, Giraudoux connaîtra la plupart des artistes des Ballets russes : Bakst, Benois, Dethomas. D'Alexandre Benois il préfacera une exposition en 1929. Il deviendra un familier du prince Argoutinsky, mécène et collectionneur27. Lorsque Tamar Karsavina est invitée par ses admirateurs – Vaudoyer, Drouot, Jaloux – à dîner à Versailles ou à l'hôtel Crillon, Giraudoux se trouve parfois parmi les convives28.
Attaché au musée des Arts décoratifs, Vaudoyer présentera également Giraudoux à ses collègues et amis professionnels : Louis Metman, conservateur du musée, son fils Bernard, né en 1890, et la belle-famille de celui-ci.
Combien d'autres amitiés, d'autres relations naissent de ces milieux ? Est-ce là, par exemple, que Giraudoux rencontre le comte Auguste Gilbert de Voisins, petit-fils de la grande danseuse Maria Taglioni et auteur du
Bar de la Fourche (1909), qui en 1913 accompagnera Victor Segalen en Chine ? On peut le supposer, d'autant plus que Voisins fait aussi partie du groupe des amis marseillais – anciens de La Revue Méditerranéenne – d'Edmond Jaloux29. Voisins est une personnalité des plus curieuses : épileptique et névropathe, il fait partie de ces jeunes écrivains qui « reçoivent » chez eux ; ce sont, tous les mercredis, des réunions d'amis « intimes », passionnés de littérature, d'art et de musique, singulière communauté d'esprits liés plus que toute autre chose par « une certaine extravagance dans la conception de l'existence30 ». Jaloux décrira le milieu formé par les amis de Voisins comme « une principauté éclose au cœur de Paris, – une principauté comme il s'en trouvait en Italie et en Allemagne à la fin du XVIIIe
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