Cahiers numéro 27

De
Publié par

Ce volume, le vingt-septième de la série des Cahiers Jean Giraudoux, est consacré au thème de Jean Giraudoux, pasticheur et pastiché.

Publié le : mercredi 3 février 1999
Lecture(s) : 24
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787921
Nombre de pages : 236
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
INTRODUCTION
par PIERRE D'ALMEIDA
Ce numéro des Cahiers Jean Giraudoux a toute une histoire, qui peut expliquer, sinon justifier, quelques-unes de ses imperfections.
Nous projetions (ceci se passait dans des temps déjà anciens) de faire le point sur les pratiques intertextuelles et hypertextuelles 1 auxquelles Giraudoux a pu se livrer, ou dont il a été l'objet. Mais la chronologie des Cahiers que nous prévoyions alors a été à deux reprises bouleversée, et la Société Internationale des Etudes Giralduciennes a tenu en 1995, à Montréal, un colloque sur Jean Giraudoux et l'écriture palimpseste2
. Il a donc fallu réorienter notre projet, ou plutôt le recentrer. Nous avons ainsi été amenés à nous situer à l'intersection de deux champs de recherches.
Le premier a déjà été exploré, à Montréal ou ailleurs, mais très partiellement. Si, en effet, l'on a beaucoup réfléchi aux différentes « transpositions » réalisées par Giraudoux (que d'études sur Electre depuis quelques années !), l'on ne s'est que modérément intéressé aux autres façons dont le texte giralducien manifeste sa « littératurité », pour utiliser le néologisme dont Jean-Pierre Richard nous a fait présent3
. Or on peut y constater la présence insistante de quelques écrivains, bien au-delà des écrits « métatextuels » que Giraudoux a pu leur consacrer : répertoriant allusions, références et citations, Guy Teissier a pu ainsi y déchiffrer un « palimpseste » shakespearien, et Jules Brody y faire apparaître une image de La Fontaine4. Même, il arrive que la voix de certains auteurs vienne se superposer à celle de Giraudoux : Annick Bouillaguet a pu analyser l'essai de 1919 sur Marcel Proust comme un véritable « mimotexte »5.
Pour le second champ de recherches, c'est à peine s'il a été jusque-là reconnu ; seuls quelques sondages ont été pratiqués, très ponctuellement. Pourtant, l'œuvre de Giraudoux a fait l'objet de plusieurs pastiches avoués, et très tôt : dès 1919, par Jean Pellerin6. Bien peu, sans doute, sont vraiment réussis (il y a tout de même celui d'Yves Gandon, et, bien sûr, celui de Jean-Louis Curtis)7
, plusieurs même ressortissent au régime de la « charge ». C'est qu'il n'est pas facile de faire du Giraudoux, Fernand Divoire en avait prévenu les pasticheurs dès 1925 8 ; et lui-même aurait pu constater, avec son ami Paul Morand, que le plus souvent celui qui le copie « va droit à ce qui est ornemental, artificiel, périssable » dans son œuvre9. N'empêche qu'au travers de la succession de ces pastiches, l'on peut percevoir comment la lecture de Giraudoux s'est progressivement transformée, à mesure que l'œuvre se développait, puis qu'elle bougeait à l'intérieur de l'espace littéraire – l'œuvre romanesque du moins, car curieusement, nous ne connaissons qu'un nombre très restreint de pastiches dramatiques, dont « La Rose Béjardel » de Jacques Laurent et Claude Martine10.
Mais au-delà de ces pastiches avoués, et souvent satiriques, ne peut-on reconnaître la présence de Giraudoux, sinon entendre sa voix, dans nombre d'œuvres contemporaines, jusqu'aux plus inattendues, ainsi que le constatait Claude-Edmonde Magny, au lendemain de sa mort
11 ? Antoinette Weber-Caflisch a ouvert la voie à de telles recherches avec son article sur Pierre Girard12; nous voulions après elle montrer combien Giraudoux a été et demeure non pas seulement « lisible », mais « scriptible », pour reprendre la fameuse distinction de Roland Barthes, si grand est le désir de le réécrire, en tant d'écrivains13. Ainsi espérions-nous faire apparaître l'œuvre de Giraudoux comme éminemment transitive, puisque, travaillée, idéalement, par toute la littérature, elle travaille la littérature à venir – cette transitivité étant bien sûr inséparable de la façon dont Giraudoux, constamment, fait voir le travail de l'écriture à travers la trame de son texte.
Mais ainsi conçu, ce numéro des Cahiers s'est naturellement démesurément amplifié. Nous avons souhaité présenter tous les pastiches avoués de Giraudoux, et, entraînés par un goût immodéré de la symétrie, commenter tous les pastiches avérés qui se rencontrent dans son œuvre, ainsi que les présences littéraires les plus insistantes; parallèlement, nous nous sommes mis à entendre la voix de Giraudoux dans un grand nombre de textes : de sorte qu'il nous est apparu qu'un seul numéro des Cahiers ne suffirait pas, ni même deux, sans doute...
On trouvera donc dans celui-ci un ensemble d'articles consacrés à « Giraudoux pasticheur ». Nous les donnons dans l'ordre chronologique des hypotextes, d'Homère (comme il se doit) à Valery Larbaud, ou plutôt de la poésie même, représentée par Homère, au « monologue intérieur », représenté par Larbaud, en passant par Théocrite, Diderot, Vigny et Baudelaire, Claudel et Proust, lequel, revisité par Annick Bouillaguet et Michel Lioure, fait décidément figure de « grand transparent » du texte giralducien. Faut-il le dire ? Le mot « pasticheur » ne décrit que très imparfaitement les relations qui unissent le texte de Giraudoux à ceux qu'il réécrit ou recompose. C'est ainsi qu'Antoinette Weber-Caflisch, prenant la mesure de la présence de Heine dans
Siegfried et le Limousin, préfère parler de « clichage », procédé qui « accroît le potentiel littéraire du texte emprunté », ou encore que Brett Dawson reconnaît dans Combat avec l'Ange un « anti-pastiche » de Jules Romains, le roman unanimiste se révélant en creux dans un roman qui le réfléchit constamment comme un anti-modèle narratif.
Les pastiches allographes avoués seront, pour eux, présentés dans un second numéro. Mais nous avons choisi de proposer dès celui-ci quelques études consacrées à la présence de Giraudoux dans notre littérature. Elle se manifeste de façon très variée, selon à peu près toutes les modalités de la « coprésence » et de la « dérivation ». Un titre emprunté à Giraudoux peut orienter la lecture d'une œuvre qui, apparemment, n'entretient avec les siennes aucune relation (Emmanuel Roblès, Cela s'appelle l'aurore)
– et une œuvre peut contenir une citation ou une référence giralducienne qui « enrichit et éclaire le (passage) où elle paraît comme un rayon de soleil enrichit un paysage14 » : ainsi, dans L'été finit sous les tilleuls de Kléber Haedens, ou dans L'Amour des trois sœurs Piale de Richard Millet... Vers 1920, on voyait en Paul Morand un imitateur de Giraudoux15, et dans le premier roman de Joseph Delteil, Sur le fleuve Amour, une imitation de Giraudoux, de Morand et de Mac Orlan; Claude-Edmonde Magny entendait la voix de Giraudoux dans Thomas l'Obscur de Maurice Blanchot 16 ; plus près de nous, ne peut-on l'entendre encore dans tel récit de Florence Delay? On ne s'étonnera guère si une réplique d'Anouilh concentre plusieurs allusions giralduciennes17 ; on s'attend peut-être moins à reconnaître, avec Guy Teissier, un pastiche d'Adorable Clio dans un passage d'Italo Calvino :
O forêt ! ô nuit ! Me voici en votre pouvoir ! Un tendre brin de capillaire enroulé autour de la cheville de ces preux soldats pourra donc arrêter le destin de la France ? O Valmy ! Comme tu es loin ! etc.
18.
Giraudoux a fait l'objet de véritables « transpositions », inavouées (Michel Rio, Alizés), ou au contraire revendiquées, comme le Siegfried 78 de François-Régis Bastide, et, bien sûr, selon de tout autres modalités, l'Electre et l'Amphitryon 39 de Jean-Pierre Giraudoux, qui ont récemment été réédités avec leurs hypotextes19. Et comment ne pas évoquer la lettre que Charlotte Delbo écrivait à Louis Jouvet en 1951 ? On y voit Electre debout dans la lumière inhumaine d'Auschwitz, avec Ondine à ses côtés, « qui n'était plus que spectre de son amour, disait de sa voix détimbrée par le froid qu'elle aimerait toujours Hans et qu'ici, toujours, c'était une minute seulement, toujours signifierait une minute seulement20 ».
On trouvera donc aussi dans ce numéro des Cahiers
trois études, sur François-Régis Bastide, Michel Rio et Richard Millet, et plusieurs devraient figurer dans le prochain, à la suite des pastiches allographes. Mais il faut souhaiter que soient conduites d'autres recherches dans ce domaine, et, plus généralement, que se multiplient bientôt les travaux sur la réception de l'œuvre de Giraudoux.
1 On utilise dans cette introduction la terminologie proposée par Gérard Genette (Palimpsestes, Seuil, 1982).
2 Les actes sont parus en 1997, sous ce même titre (Université de Montréal/Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand).
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.