Cahiers numéro 5

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Les cahiers de Jean Giraudoux, grand écrivain et dramaturge français, sur ses ouvrages Amphitryon 38, Intermezzo et Electre.

Publié le : mardi 3 février 1976
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EAN13 : 9782246787815
Nombre de pages : 96
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ÉTUDES ET DOCUMENTS
A PARTIRD'ELPÉNOR :LECTURE POUR UNE OMBRE
R. M. Albérès a bien vu le lien de ce quatuor de contes au théâtre à thèmes mythologiques qui suivit et où la parodie joue un rôle : « jeu littéraire qu'annonçait en 1918 Elpénor ». J'ajouterai la date 1926 pour l'édition collective et je me référerai sous ce titre abrégé au dernier récit : Nouvelles Morts d'Elpénor. Albérès développe sa pensée :
« Comme Elpénor, Judith et Amphitryon 38 présentent la légende comme une formalité, un déroulement prévu de l'histoire, avec lequel les hommes peuvent tricher. Cette tendance semble représenter dans Elpénor
un simple jeu de lettré. Ulysse a un rôle fixé par l'Odyssée, mais s'amuse à en sortir, tout en ayant la précaution de le reprendre à temps pour se mettre en règle avec la légende. »
En effet, Elpénor, en particulier le dernier récit, présente le germe de l'attitude mentale qui fonde le théâtre giralducien et que j'appellerai provisoirement scepticisme envers la vérité historique, la vérité établie. Car la légende, ici, c'est-à-dire la narration mythologique, figure commodément l'histoire dans une tradition prolongée du théâtre classique.
Le Mendiant d'Électre, porte-parole choisi des dieux et de Giraudoux, voudrait éclaircir les faits, par exemple à la scène 13 de l'acte I, la chute d'Oreste enfant : « C'est l'histoire de ce poussé ou pas poussé que je voudrais bien tirer au clair. » Il cherche la vérité. Doué d'un don d'historien extralucide, il reconstruit ce qui s'est passé : « On voit l'histoire comme si l'on y était. » Il la voit si bien qu'il la prévoit : « Regardez les deux innocents. C'est ce qui va être le fruit de leurs noces : remettre à la vie pour le monde et les âges un crime déjà périmé et dont le châtiment lui-même sera un pire crime. » En lisant, fasciné par le personnage, on croirait qu'il s'agit non du meurtre ancien d'Agamemnon, mais du meurtre futur de Clytemnestre, mentionné, il est vrai, mais comme tel. A la fin, cependant, fidèle en somme à la tradition fataliste du théâtre grec, il sait si bien l'histoire que, prié de la raconter, il est en avance sur elle : « J'ai raconté trop vite. Il me rattrape. »
On sourit. Égisthe, disait en effet le Mendiant, « est mort en criant un nom... » On entend la voix d'Égisthe appelant : « Électre. » L'humour, pour parler à la manière du Mendiant, est dans ce rattraper, appliqué au « déroulement prévu de l'histoire ». C'est l'histoire du Monsieur derrière une Dame. Elle se retourne et dit : « Vous n'avez pas fini de me suivre. » Il répond : « C'est vous qui me précédez. » Même genre d'humour lié à l'interprétation inversée. Mais le fond reste que le dramaturge est tenu par les faits principaux, point de départ et point d'arrivée, qu'il est obligé de respecter; en revanche, il choisit les détails entre-deux, auxquels il ajoute en vue d'expliquer à sa manière, de réinterpréter les faits.
Il y a dans cette attitude d'esprit, au départ, une critique, et dans le développement, une caricature de la vérité historique. Les « deux armes », auxquelles Giraudoux s'étonnait que l'humanité ait renoncé dans sa lutte contre la sottise et l'oppression, « caricature et satire », ne lui ont pas manqué : « La question des régimes établis, des situations consolidées, des tyrannies et des habitudes, se posera toujours tant qu'il y aura des écrivains, et qu'ils seront libres de cette liberté suprême, qui est la gaieté
1. » Or, c'est l'histoire qui fournit la version officielle des faits. Il lui plaît d'imaginer, sans beaucoup se tromper, qu'elle est souvent fausse ou au moins incomplète. L'histoire se trompe, et nous trompe, sciemment ou par défaut. Elle ignore la multiplicité et l'importance des petits faits explicatifs que recouvre la schématisation facile des événements, – et de la vie individuelle aussi bien. Ainsi, imagine-t-on avec Giraudoux un décalage de deux heures sur l'horaire établi par l'Odyssée,
c'est Elpénor, rejeté avant Ulysse sur l'île des Phéaciens, qui est pris pour le héros et joue son rôle, bien ou mal, plutôt mal que bien. Ulysse a manqué le rendez-vous de l'histoire. Mais l'histoire officielle, nouvelle forme de la fatalité antique, est fixée, déjà écrite, et se passe au besoin des originaux pour s'accomplir avec des doublures. Enlevez Hitler, on en aurait eu un autre, ... ou Siegfried? Est-ce diminuer la part des individus dans les faits au profit d'un conditionnement permanent, géographique, économique, comme Ulysse l'explique à Hector (« à l'étroit sur le roc », « l'or de vos temples, celui de vos blés »)? ou est-ce au contraire l'accentuer? On peut s'interroger sur la portée de l'exemple et la pensée de Giraudoux.
C'est donc la véritable histoire, l'histoire à refaire, que Giraudoux se plaît à imaginer par jeu, par raillerie, par pratique aussi, différente de la version officielle, plus réelle peut-être, en donnant, comme dit son fils Jean-Pierre, « aux êtres et aux choses une magie plus vraie que le réel, plus riche, et surtout plus heureuse
2 ». Plus heureuse, il le souhaitait. Plus légère, en tout cas, comme cette psychologie, dont, selon le même, il s'abstient, et qui pourtant, effleurée, affleure. Je dirais : une vérité et une psychologie autres, qui soient de sa création. Peut-être intéressé par l'exemple de Renan instruisant l'histoire dans le Procurateur de Judée, celui encore vif d'Anatole France s'en faisant le chroniqueur dans les Dieux ont soif – un titre applicable à son théâtre –, il envisage l'explication des faits par une vue plus circonstantielle et contemporaine, c'est-à-dire plus vraiment historique des réactions humaines. Une espèce de prolongement dans l'histoire de la pratique diplomatique au jour le jour, en somme. Ou les implications de la « Dépêche d'Ems » développées par la fiction.
Ainsi s'explique la place du petit détail inattendu et symptomatique dans l'exercice de cette « fraternité » qui, selon le Mendiant, « distingue les humains ». Deux anciens et futurs combattants, Oiax et Hector, se découvrent une compréhension mutuelle sur le plan des performances sportives, la gifle et le lancer du javelot, et « des ennemis communs, ... les fils d'Achichaos », c'est-à-dire les rhéteurs de l'arrière. On se rappelle les réunions favorisées d'une guerre à l'autre entre des anciens combattants des deux camps, à Verdun ou sur la Somme. De même, Ulysse et Hector, devenus négociateurs d'une conférence qui rappelle fort celles des années 30, se reconnaissent au même « battement de cils » d'Andromaque et de Pénélope. Et c'est aussi, bien sûr, le petit doigt relevé et la barbe bouclée d'Agamemnon, qui, disant fatuité et mensonge, font naître la haine, le crime et le désastre final d'Argos. Clytemnestre commentera cet aveu tardif pour Électre : « Tu voulais un hymne à la vérité : voilà le plus beau. » Si telle est la vérité, on voit qu'elle est indifférente au bien comme au mal, mais que ses effets peuvent être propices ou néfastes. Du côté de la vertu, Andromaque est dans la même ligne de pensée sceptique, quand elle répond à Hector la pressant de ne pas désespérer : « De nous, peut-être. Du monde, oui. » Du monde : c'est-à-dire de l'ensemble des réactions individuelles et collectives à ces coïncidences et à ces tropismes qui en s'enchaînant créent ou contribuent à créer la fatalité moderne.
Claude-Edmonde Magny, dans son livre intelligent, couvrait du nom de préciosité cette subtile nostalgie de la perfection, comme elle disait, ce sens des relations étranges ou obscures, destinées à définir un être, un objet ou même un fait par autre chose que sa nature et à éveiller en lui un écho menu du cosmos en lui conférant une manière de symbolisme. Mais pour correspondre à la « magie » évoquée par son fils, n'est-ce pas plutôt dire la poésie, ou la réponse d'un poète? A préciosité, qui cherche à prendre au filet d'une équivoque ce poète glissant comme une anguille, je préférerais le mot de fantaisie,
dont j'ai usé ailleurs, et que J.-P. Giraudoux emploie aussi pour le portrait de son père. Juste pour ne pas l'enfermer au piège d'une définition et pour lui laisser toute liberté de s'enfuir d'un concept aussi ouvert. Celui-ci paraît mieux convenir à la gratuité, au moins apparente, de ses généralisations, dogmatiques avec humour, sur les hérissons, les boulangers etc., que sérieusement Sartre, dans un texte de Situations I, réfère à Aristote. A l'opposé de ce lest insolite, Cl.-E. Magny choisit son analogue dans les révolutions ordonnées d'un ballet. Image tentante, mais trompeuse, en ce qu'elle nous distrait du réel. Or, c'est ce mélange de réalité simple et d'imagination lumineuse qui me paraît caractériser la manière de Giraudoux. La démystification est le but manifeste de cette démarche orientée vers l'élucidation des apparences et des conventions. Ce jeu brillant d'une imagination intellectuelle ne s'enferme pas dans l'abstrait qu'elle connaît, mais cherche au contraire à se trouver des garants, oserai-je dire vitalisants, dans la nature : bouleau, feuilles, hérissons; et dans le concret : orangeade, savon, aussi bien dans
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