Cahiers numéro 8

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Les dernières années

Ondine

Giraudoux et la pensée allemande

Publié le : lundi 4 février 1980
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787839
Nombre de pages : 192
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LES DERNIÈRES ANNÉES DE JEAN GIRAUDOUX
A LA LUEUR D'UNE CORRESPONDANCE INÉDITE
par Laurent Le Sage
et Lucie Heymann
AVANT-PROPOS
Dans les premiers mois de 1972, parcourant les catalogues et les annonces de publications que reçoit habituellement un professeur de littérature, je fus frappé par une feuille publicitaire provenant d'une librairie dont je n'étais pas client. Il s'agissait d'une collection de lettres, de cartes, de télégrammes de Jean Giraudoux adressés à la même personne depuis l'été de 1939 jusqu'à l'automne de 1943. Ces missives étaient accompagnées d'éditions princeps – dédicacées –, de quelques manuscrits reliés, et de divers documents.
Pendant bien des années l'ceuvre de Giraudoux avait été pour moi un sujet d'étude et de méditation, et j'avais eu le bonheur d'être reçu par lui en 1939, à la veille de la guerre.
Pourtant, après Jean Giraudoux, His Life and Works (Pennsylvania State University Press, 1959), ouvrage général couvrant mes publications antérieures, je m'étais tourné vers d'autres sujets d'investigations littéraires. J'incitai la bibliothèque Pattee de la Penn State University à faire l'acquisition de cette collection, non pour moi, mais pour de futurs chercheurs.
Au début de 1973, lettres et documents parvinrent en Pennsylvanie, et MmeLucie Heymann, avec laquelle j'avais échangé depuis son arrivée au State College des propos giralduciens, entreprit le travail ardu et délicat de classement et de transcription des documents. Elle-même et son mari, Charles-Henri Heymann, qui avait publié dans une revue franco-anglaise, le French Quarterly, en 1921,
un article intitulé « Dans les jardins de Giraudoux », avaient fait la connaissance de l'écrivain en novembre 1922, peu de jours après la mort de Marcel Proust, pour lequel ils avaient une commune admiration. Le jeune ménage resta en rapport avec le « Chef de service des œuvres françaises à l'étranger », et au début de 1924, Giraudoux leur adressa ses vœux, faisant mention de leur petite fille, « future amie de Jean-Pierre ».
Ce n'est pas sans hésitation que Lucie Heymann consentit à ce travail d'archiviste. Elle connaissait trop bien le caractère ombrageux de Giraudoux pour ne pas s'effrayer de pénétrer dans sa vie privée. De plus, lors d'une rencontre à Vichy, en 1942, elle avait entendu une Suzanne Giraudoux, véhémente, lui affirmer que son mari avait une maîtresse, qui au demeurant était une espionne1.
D'être confrontée, trente ans plus tard, avec la preuve tangible de cette infidélité avait quelque chose d'incongru. Elle se mit en rapport avec l'Isabelle destinataire de cette correspondance qui répondit que « pour des raisons profondes et personnelles [elle] avait tourné la page du passé et que ces documents étaient offerts pour donner à ceux qui aimaient Giraudoux « le témoignage de la délicatesse d'un cœur que le monde a dit sec », mais qu'elle déclinait tout commentaire concernant lettres
et documents.
Tout au long de ces pages, nous nous sommes efforcés de respecter l'incognito de leur destinataire, ainsi que son vœu de silence. Cependant, il nous semblerait pousser un peu loin la discrétion, si nous ne révélions pas que l'Isabelle 39-43, fidèle à la tradition de « l'autre vraie Isabelle » (celle d'Intermezzo), après avoir en octobre 1943 signifié à « Jean » son congé, a donné la preuve qu'une jeune femme pouvait redevenir amoureuse d'un spectre... L'ensemble présenté par le libraire parisien non seulement contenait des manuscrits reliés et des livres offerts par l'écrivain, mais aussi de ses ouvrages édités en 1944, 1946, 1950, 1952, et une vingtaine d'études sur son œuvre dont les dates vont de 1926 à 1955.
Que les lettres de Giraudoux à Isabelle n'aient pas été écrites pour la postérité, c'est là une évidence qu'il convient cependantde souligner. C'est leur destinataire qui a choisi de les rendre publiques, et on doit l'en remercier.
Lucie Heymann avait une connaissance chronologique de l'œuvre de Giraudoux, lu pour la première fois en 1919 avec Entrée à Saverne (paru dans le Mercure de France). Elle devait recevoir au long des années romans et essais, de même qu'elle assistait à partir de 1928 aux générales des pièces de théâtre. C'est à elle qu'en 1939, alors qu'elle venait d'assumer les fonctions d'administrateur d'une coopérative de production de films, la MAIC, l'écrivain avait donné les droits pour une mise en images d'Intermezzo,
entreprise interrompue par les hostilités. Pendant le passage de Giraudoux au Continental, elle avait commencé, à sa demande, un scénario en collaboration avec Marc Allégret, pour un documentaire sur le Tour de la France par deux enfants, projet évidemment balayé par la défaite. Elle avait rencontré après l'armistice Giraudoux errant dans Vichy, accompagné de Puck... en laisse.
Cette expérience directe facilitait l'interprétation de lettres pleines d'allusions et d'ellipses. A travers leur message mélancolique apparaissaient un grand homme au grand cœur et toute une époque. Nous avions devant nous le Jean Giraudoux des dernières années dans sa vie quotidienne bouleversée, sa vie professionnelle brisée. Sa carrière artistique avait pris le dessus pendant la période la plus douloureuse, mais peut-être la plus féconde de sa vie d'homme de lettres. Dans ces messages envoyés de Vichy et de Paris on trouve maints aperçus de l'existence sous l'Occupation,
tableau d'un voyage dans un wagon de deuxième classe en compagnie de petits lapins, promenades à bord d'un camion circulant dans Paris par une aube glaciale; pour conduire les acteurs aux studios Gaumont, courses en vélos-taxis brinquebalant sur les pavés, chambres de palace transformées en bureaux pour fonctionnaires, chambres d'hôtel servant de refuge transitoire à un homme exilé dans sa propre patrie. Sous sa fenêtre, à Vichy, l'écrivain voyait les exercices de la garde du maréchal, spectacle d'opérette, et, à Paris, tard dans la nuit, il entendait les voitures à chevaux ramenant les noctambules de chez Maxim's ou du cabaret d'Édith Piaf, dans un grincement de roues et un claquement de sabots qui lui rappelaient le fiacre de Madame Bovary...
Ce que nous nous sommes efforcés d'accomplir dans ce témoignage, c'est de laisser à l'écrivain le soin de nous dire lui-même son histoire. Nous avons juste évoqué à leur place les principaux événements de la Deuxième Guerre mondiale.
Notre tâche a été rendue difficile du fait que lettres et enveloppes étaient rangées en paquets séparés, et que les lettres portaient des dates parfois fantaisistes rajoutées par la destinataire... Il y a quelques lettres qui n'ont pas retrouvé leur enveloppe et des enveloppes sans lettre ! Les télégrammes avaient été coupés à l'emplacement de l'adresse et les rubans qui en résultaient se trouvaient en vrac dans une enveloppe. De la patience et quelques centimètres de ruban adhésif ont eu raison de ce puzzle. Quant aux cartes interzones, il arrivait que la date de la poste soit illisible. En dépit de ces difficultés, nous avons essayé de respecter l'ordre chronologique.
Deux ouvrages de Giraudoux encadrent la guerre 39-45 :
Pleins Pouvoirs, paru en août 1939, et Sans pouvoirs, achevé de sa main, mais publié en 1945, plus d'une année après sa disparition. Si la nomenclature de ses œuvres durant cette période révèle la diversité de ses intérêts, centrés sur le spectacle comme moyen d'atteindre le grand public, les lettres à « Isabelle » racontent son histoire intime.
LAURENT LE SAGE
1 En 1976, au cours de conversations avec Edwige Feuillère et Valentine Tessier, Lucie Heymann eut la confirmation de cette attitude de Mme Jean Giraudoux qui leur avait confié que « la maîtresse de Jean était aussi celle d'un général allemand ».
GIRAUDOUX, MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE
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