Cailloute

De
Publié par

Cailloute est un braconnier des bords de Loire, un coureur de filles, un aventurier du fleuve. Et quand il règle ses dettes, c'est soit au couteau, soit en tenant la promesse "d'apprendre la rivière" à un enfant... Un roman populaire écrit dans les années 1920 et ayant pour cadre des sites situés en amont et en aval d'Orléans, entre Jargeau et Fourneaux.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782368000373
Nombre de pages : 161
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Extrait


Mon père, que j’accompagnais à l’hôpital ce jour-là, poussa la porte de la salle d’opérés, et Cailloute entra dans ma vie. Il y entra d’une façon à la fois tranquille et péremptoire, comme chez les bistros des quais, alors que les gens attablés se détournaient pour le regarder et que leurs yeux avaient peine à se détacher de lui. Mais dans cette salle de malades où seul me frappait d’ordinaire l’alignement des lits sur un parquet rendu par les soins de la sœur Cambon miroitant et périlleux comme une patinoire, Cailloute, suspendu par un bras à l’espèce de petit trapèze qui permettait aux patients de se soulever au-dessus de leurs couches, m’apparut plus que nulle part ailleurs au-dessus du niveau des hommes et de leur commune misère. Il salua notre entrée d’un « V’là l’major » retentissant, d’une voix de baryton chaude et timbrée, étonnante à entendre sortir d’une poitrine qu’un couteau avait trouée il n’y avait pas deux semaines. Et la sœur Cambon crut devoir faire entendre un « chut » de pure forme, qu’elle savait bien impuissant à réfréner tant d’allègre vitalité. Cailloute n’en eut cure et continua du même ton :


— M’sieur le major, c’est-il aujourd’hui qu’vous m’enlevez ma pancarte ? J’commence à chancir dans c’parmi !

Mon père amusé s’approcha et, la tête promptement appuyée au dos de Cailloute :

— Attends un peu que je t’ausculte, grande frappe ! Respire ! Plus profondément… Comme cela, est-ce que ça te fait mal ?

Cependant, au pied du lit, face à Cailloute, je contemplais avec admiration l’avant-bras nu par lequel il se tenait soulevé. Pas bien gros pourtant, cet avant-bras ! J’en avais déjà vu de plus épais aux athlètes forains. Mais jamais sous une peau ne s’était révélé aussi manifestement à mes yeux plus riche et plus complexe mécanisme de muscles et de tendons, secs, nets, dessinés comme sur ces moulages d’écorchés qui représentent le type idéal de l’animal humain. Leurs contractions légères faisaient de temps en temps frissonner en surface un cuir ponceau sur lequel, un peu au-dessus du poignet et dans un cadre de lauriers, une ancre était tatouée. Un « VIVE LA MARINE ! » épanoui en capitales et qui tournait un peu autour du bras, couronnait cet emblème barbare.

Contre ce bras dressé, la tête de Cailloute montrait une broussaille de cheveux dorés tirant sur le roux, et de beaux yeux gris variables, parfois d’une gênante fixité et d’un éclat presque minéral, le plus souvent éclairés et gouailleurs, avec une petite flamme hardie qui semblait au fond des prunelles danser la joie sans cesse nouvelle de vivre dans le péril.

Le nez prenait racine d’un front bas, un peu têtu, et, détaché comme une étrave, s’abattait sur une mousse blonde de moustaches qui noyait la bouche et cachait même en partie un menton bref et carré. Ces moustaches, qu’il appelait avec satisfaction « mes bacchantes » sans savoir pourquoi mais avec raison car elles goûtaient toujours au petit-gris avant lui, étaient, je le sus depuis, l’orgueil de Cailloute. Il voyait en elles une marque de virilité ; elles lui valaient des cotillons et, comme l’ancre de son bras était le signe de sa profession de marinier de Loire, elles étaient, elles, le symbole de sa qualité de Français, et de Français patriote, qui avait fait son congé aux marsouins, s’obstinait à appeler les médecins civils des majors et méprisait les visages puérilement glabres ou les faces incongrûment poilues que porte la Terre.

Tandis que je contemplais Cailloute, il me dévisageait tranquillement de son côté, avec, dans le regard, une expression singulière de dédaigneuse pitié. Un peu choqué dans mon orgueil bourgeois qu’un homme tatoué osât me regarder ainsi, j’allais détourner la tête ou m’écarter lorsque, afin de l’ausculter sur la poitrine, mon père fit coucher Cailloute et, satisfait de son premier examen :

— Dis donc, sacré bougre, tu te recolles vite. Pourtant le copain qui t’a ouvert cette boutonnière y est allé de bon cœur. Un pouce plus bas, il t’avait !
— Pff ! siffla Cailloute, il a bien cru m’avoir, et qu’avec ce trou dans l’buffet j’aie pu nager du Cabinet Vert à l’égout d’l’abattoir, ça a dû lui en boucher un’surface. Sûr qu’il a dû m’croire au fond d’la rivière. N’empêche qu’il était temps qu’j’aborde ; j’étais comme vidé d’mon sang. Mais j’suis là, pas vrai ? Et un peu là, et i’ le sait, lui, et croyez-moi, m’sieur l’major, ça ne doit pas lui donner des forces pour en écraser !

J’écoutais avec curiosité et horreur ce langage nouveau pour moi. Mon père, avant de se courber sur le thorax du rescapé, le toisait maintenant derrière ses lunettes d’un regard professionnel et sympathique où se lisait l’admiration qu’il avait pour les êtres sains et forts. Dans l’adaptation parfaite d’un bel animal à ses fins, dans ses capacités d’effort et de résistance, il voyait la justification évidente d’une nature dont il approuvait l’ordre et les lois. Et la joie qu’il ressentait d’une telle harmonie justifiait à ses yeux Cailloute, braconnier d’eau, coureur de filles, rôdeur de bouges et, quand il n’avait rien de mieux à faire, tireur de sable à l’Orbette.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.