Caliban parle - suivi de : Conversion à l'humain

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J'ai été bien souvent tenté de corriger le portrait qu'il plut à Monsieur Renan de faire de moi. Mais quoi que je dise, c'est lui qu'on croira. Les créations des philosophes et des poètes sont plus vraies que la réalité. Caliban il m'a fait et Caliban je resterai. Et pourtant !

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246129295
Nombre de pages : 264
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I
LA MISSION DE CALIBAN
J'ai été bien souvent tenté de corriger le portrait qu'il plut à Monsieur Renan de faire de moi. Mais quoi que je dise, c'est lui qu'on croira. Les créations des philosophes et des poètes sont plus vraies que la réalité. Caliban il m'a fait et Caliban je resterai. Et pourtant !
N'a-t-il pas imaginé qu'Ariel et moi ne nous entendions guère ? a Tout idéal me gênait, disait-il, me mettait à la torture, jouait sur mon âme comme un archet sur les cordes mal accordées d'un mauvais violon. Je le détestais. Sa seule présence jetait en moi une confuse angoisse. Mais que n'a-t-il dit aussi les délices de cette angoisse ! Que de fois j'appelai Ariel ! A l'en croire encore, mes joies seraient celles des Saturnales. Il m'a peint comme un esclave accroupi, avili par l'esclavage même. Mais, si l'esclavage avilit, est-ce à lui qu'il faut rappeler qu'il allume parfois de célestes ardeurs et qu'une fois au moins il prépara des âmes à la venue d'un Dieu ?
« La révolution, c'est le réalisme », disait-il, et cela est vrai. Mais ne pouvait-il dire aussi justement : « La révolution, c'est l'idéalisme » ?
Je suis l'artisan et la dupe des révolutions. Telle est ma destinée. Ah ! que je suis loin d'être ce vainqueur dont il évoqua le triomphe. J'assure la victoire des autres, mais ne suis moi-même jamais victorieux. La révolution faite, je me retrouve toujours à la porte du palais, comme un domestique chassé. Le protocole le veut ainsi : on ne me trouve pas assez distingué. C'est depuis longtemps la même comédie. Quand j'ai dépavé les rues, monté des barricades, occupé le Central des Postes et Télégraphes, mis en fuite, rien qu'en me montrant, le Préfet de Police et le ministre de l'Intérieur, arboré au faîte des monuments publics, comme un maçon fier de sa besogne, le drapeau de la loi nouvelle, un monsieur suivi de diverses notabilités s'avance vers moi, me remercie, me serre la main, prononce un discours sur mes antiques vertus, et gentiment, aux accents de l'hymne national, me reconduit jusqu'à la porte avec mille recommandations de rentrer sagement chez moi. Moi, tout ému des grandes choses que je viens d'accomplir et glorieux d'avoir serré des mains blanches, je verse des pleurs sur ma grandeur, et, la fatigue aidant, je rentre en effet au faubourg, serviteur obéissant du nouvel « homme possible », jusqu'à la prochaine.
Je suis de ces hommes qu'en matière de gouvernement on appelle des hommes impossibles. Un trop honnête homme est presque toujours un homme impossible. Il faut, pour être « possible », n'avoir pas trop d'imagination, pouvoir parler des misères de la paix sans se les représenter, des horreurs de la guerre sans en frémir. Sinon les misères de la paix et les horreurs de la guerre deviendraient elles-mêmes impossibles, et c'en serait fait du monde, des beaux discours et des bonnes œuvres.
Un grand homme de gouvernement ne tient pas trop au bien public et est assez indifférent au mal. Il s'accommode de ce qui est. Est-ce sa faute si les hommes sont si cruels et si bêtes ? Il est comme un joueur à qui le hasard a distribué des cartes. Force lui est de jouer le jeu qu'il a en mains. Le tout est de gagner la partie. Il faut parfois y mettre le prix : cela peut aller jusqu'à douze millions de vies humaines, comme on vit dans un récent poker que tout le monde perdit.
Il est trop clair que je ne suis pas cet homme-là. Les cartes ne me paraissent jamais avoir été assez bien battues. J'en demande toujours de nouvelles. Volontiers j'en changerais les figures. J'ai la sottise de vouloir que la Justice les distribue. Alors on m'appelle tricheur.
Personne n'est plus inapte que moi au gouvernement des choses humaines, si ce n'est le seigneur Prospero. Où donc régna-t-il jamais ? Suivez plutôt son histoire chez tous ses biographes. Il porta, il est vrai, un temps, le titre de duc de Milan. Mais il n'avait pas l'âme d'un commis, et négligeant ce que le monde poursuit et ravi en ses chères études, « sa bibliothèque lui était un assez vaste duché ». Il avait abandonné le soin des affaires vulgaires, tous ses biens et tous ses revenus à son frère Antonio et pensait vivre en paix. Le malheur voulut que cet imbécile, à qui ne suffisaient pas les réalités du pouvoir, souhaitât encore en posséder les titres. Il chassa Prospero, l'embarqua, en compagnie de la petite Miranda, sur une vieille carcasse de bateau que les rats eux-mêmes avaient instinctivement quittée. C'était, selon toute vraisemblance, à destination de l'autre monde. Mais la Providence ne veut pas que l'esprit meure. Poussé par les vents secourables, le navire aborda les rivages d'une île déserte et qui n'a pas de nom. C'est là qu'il nous faut croire que Prospero exerça une véritable royauté. Encore étais-je son unique sujet.
Nos maîtres sont partout ces Bevilacqua, ces Bonacorso, à qui le soin de leurs affaires donne de l'esprit de suite et une âme avaricieuse merveilleusement apte à tirer parti de tout. Gagne-petit, ils exploitent les révolutions comme leur fonds de commerce. Tandis que Prospero et moi chicanons sur la meilleure des républiques, ils font semblant d'admirer nos débats, mais le moment vient où l'on s'aperçoit qu'ils ont tiré l'argent à eux et se sont installés dans la place. Les voilà grands propriétaires, grands industriels, riches enfin, et nos maîtres. Et de se donner pour des Prospero.
Car s'ils ne sont pas des Caliban, il faut donc qu'ils soient des Prospero. Parce qu'ils habitent ses palais et font user à leurs domestiques sa livrée, ils pensent mériter les mêmes respects. A les en croire, ils ont les clefs des saints mystères, ils portent dans leurs mains pures la flamme vacillante et frêle de la civilisation, et l'on ne saurait sans crime interrompre leur procession. Dans la réalité, ils n'en veulent qu'à l'argent; leurs mains sont sales du billon qu'elles remuent et leurs clefs n'ouvrent que des coffres-forts. M. Renan avait bien dit que le gâchis pouvait durer et qu'on « va loin avec cette maladie ». Il dure encore. Mais, pour Dieu, qu'on ne dise pas que c'est là le règne de Caliban. C'est le règne des trapézistes. Jamais, il est vrai, on ne parla tant de la civilisation, de la culture; on a mille mots sacrés à la bouche. Cela fait partie du jeu. Ainsi Tartuffe parlait-il du Ciel.
D'aucuns prétendent que j'ai ma part en ce gâchis. Je m'en accommoderais pour de menus profits. Il n'y aurait plus de peuple, plus de Caliban. Je me serais moi-même embourgeoisé et j'aurais planté là mes rêves pour une bonne soupe, un gros salaire, un habit neuf, de quoi faire figure à la promenade le dimanche, quelques entrées gratuites aux fêtes que se donnent mes maîtres. Supposé ces propos vrais, ma défaite serait bien profonde.
La vérité est qu'il y a des gens qui ne sauraient sans surprise me regarder manger à ma faim. Ma sordide misère leur paraissait une institution providentielle. Je suis fait pour dévorer les restes et pour user les vieux habits, et j'offense Dieu et les hommes, je détruis l'ordre divin, si je m'évertue pour être plus heureux. Si je mange mon content et si je vais au cinéma, ils crient au bourgeois, prêts à mépriser en Caliban les choses mêmes de quoi ils s'estiment. Eux et moi aimons le bon vin, mais il leur appartient de le déguster en gourmets; pour moi, je ne saurais jamais l'avaler qu'en ivrogne. Quand ils se disent ainsi que je n'existe plus, ils pensent, je crois bien, se donner du courage : ils me nient pour ne pas me craindre. Au reste, la peur, bientôt plus forte, de nouveau les oblige à reconnaître mon existence. Alors ils s'enferment chez eux pour me calomnier et m'accabler d'injures.
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