//img.uscri.be/pth/4d0a4f1a4cf94f9161af0d6e00f9c8ba1d67e276
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,45 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Camille

De
169 pages
Camille vit à Paris, seule avec sa chatte dans un grand appartement. Elle a la cinquantaine bien amorcée et est engoncée dans une vie mouvementée et tourmentée, aux côtés d'un ministre qui lui mène la vie dure. Après des années de travail acharné et de dévotion à ses ministres et à ses autres hommes, elle cherche toujours un sens à sa vie. Avec l'aide d'Alex, elle voyage de Paris à Amiens, retrace les étapes de sa pénible existence pour peut-être en trouver l'issue et se défaire des fantômes qui la poursuivent.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Camille
Léa Delforge
Camille





ROMAN
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7190-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748171907 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7191-8 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748171914 (fichier numérique)





« Le pire n’est pas dans la méchanceté des gens
mauvais mais le silence
des gens bien »

Norbert Zongo













« Est-ce que tu as déjà remarqué que dans un champs
ou dans un pré les vaches sont toujours dans le même
sens ? »
Le moteur de la voiture et le vent qui s’engouffrait
par les vitres ouvertes rendaient sa voix presque
inaudible. Elle lui a posé cette question comme une
grande énigme irrésolue dans sa vie. Un grand mystère à
percer sans quoi elle ne serait pas satisfaite de ne pas
connaître les réponses à des problèmes qui, somme
toute, sont de moindre importance, à un point tel qu’ils
pourraient passer inaperçus. Elle a toujours été habituée
aux gros problèmes. Du coup les petits la tracassent
plus. Un sourire amusé s’est dessiné sur ses lèvres
quand elle a parlé de ces vaches. C’est vrai qu’elles
étaient toutes dans le même sens, et du coup son amie
cherchait et vérifiait chaque troupeau qu’elles croisaient
le long des routes sinueuses qu’elles traversaient à toute
vitesse. Le soleil brillait timidement entre deux averses
sur les vallées picardes et Camille, au volant de sa
Mégane cabriolet bleue, dégageait toute la fougue que
Francis Cabrel se gardait bien de sortir de ses chansons.
Pas le temps de chanter une chanson jusqu’au bout qu’il
se remettait à tomber des cordes.
« Il serait temps de changer tes essuie-glace non ? »
dit Alex en essayant de couvrir la musique.
11
C’est tout juste si elles ne devaient pas fixer les lignes
blanches latérales pour deviner la route qui les longeait,
tellement les balais ne balayaient plus rien.
« Mais non hein ! On voit, regarde ! D’ailleurs tu
veux bien me donner mes lunettes de star qui sont dans
la boîte à gants. »
Alex les chercha et tomba sur deux énormes vitres
cerclées d’une monture rose transparent que portaient
les soixante-huitards, et les plus jeunes, et qui devaient
probablement couvrir le visage du front à la bouche.
Alex éclata de rire. Elle la regarda en coin dans un
sourire complice qui voulait feindre le sérieux.
« Je ne les mets que pour les grandes occasions…
pour mes trajets en voiture quoi ! Elles datent des
années soixante, on se sépare difficilement des vieux
trucs tu sais…
– Ah oui ça je vois.
– Ça y est, un fleuve, regarde là-bas. » Et elle se posa
son double vitrage sur le nez.
« On est où là ?
– On arrive dans la banlieue d’Amiens si je puis dire.
C’est drôle mais dès que je vois un fleuve ça me rend
nostalgique. De ma jeunesse et de ma somptueuse
cathédrale. »
Il ne pleuvait plus et ses essuie-glaces balayaient
toujours le pare-brise. Le ciel était alors tout à fait
dégagé. La ville leur souhaita la bienvenue sur une
banderole qui traversait toute la route. Elle gara sa
voiture dans un espace qui venait de se dégager et elles
s’engouffrèrent dans les artères piétonnes pavées. Elle
cherchait une banque. Les banques, comme les
commerces et les maisons particulières, étaient
construites dans de grosses pierres grises et dégageaient
12
une chaleur de village touristique qui revit à l’arrivée du
moindre visiteur.
« Tu connais les mensurations de notre chère
Madame le Maire ?
– Plaît-il ? »
Avant qu’Alex comprenne la pertinence de sa
question, elle lui répondit :
« C’est 28, 34 et 24. Et l’autre jambe c’est pareil ! »
Elle prit l’argent que lui tendait docilement le
distributeur.
C’était dimanche après-midi, la ville était quasi-
désertique bien qu’elle ne le méritât pas. Les gens
devaient être difficiles. Les pavés étaient encore
humides mais le soleil y dessinait parfois quelques
tâches en les séchant. L’air était doux. Quelques
personnes attablées à la terrasse d’un café buvaient un
thé, les jambes croisées, et appréciaient la douceur
nonchalante que leur procurait leur journée.
« J’ai réfléchi pour ton chat, lui dit Alex. Si tu es
vraiment sûre qu’elle ne se sauve pas et qu’elle ne me
fera pas de petits dans les quinze jours ou même jamais,
alors je veux bien la prendre une semaine à l’essai.
Qu’est-ce que tu en penses ?
– D’accord ! »
Là-dessus elle sortit ses clés, ses lunettes de star,
décapota sa voiture qu’elles avaient rejointe et mit les
gaz. Les divers papiers qui jonchaient le tableau de bord
et les sièges volèrent dans tous les sens.
« Génial, attends j’ai toujours rêvé de me mettre
debout dans une décapotable pour frimer à fond la
caisse ! »
Alex se leva, sortit son appareil photo et, elle, pour
lui faire de la place, ne trouva rien de mieux à faire que
13
de tirer son siège vers l’arrière alors que la voiture
avançait à une vitesse non négligeable. Alex se retrouva
sur les fesses en moins de temps qu’il ne fallut pour le
dire. Heureusement que le dossier l’a empêchée de se
faire éjecter sur la route et aplatir comme une crêpe
sous un trente-huit tonnes… Cette femme est cinglée.
Et morte de rire. Doublant quelques véhicules desquels
sortait une musique dure et vibrante, elle se relança dans
les petites rues en évitant soigneusement les sens
interdits qui avaient poussé tous les cent mètres et
s’engagea sur une route tranquille bordée d’arbres sur le
côté droit et longée par le fleuve sur sa gauche. L’eau
était calme, les péniches amarrées tanguaient
paisiblement. Seuls quelques oiseaux se débattaient sur
les berges.
« Tu vois là c’est le Palais de Justice où j’ai divorcé »,
dit-elle avec beaucoup d’entrain.
Les colonnes rustiques du bâtiment qu’elle lui avait
désigné se mariaient avec finesse à la modernité de ses
portes en verre.
Alex la regarda.
« Bravo pour l’anecdote. En général on se rappelle de
bons souvenirs quand on fait du tourisme. »
Camille plissa les yeux dans un sourire et Alex lui
demanda :
« Tu en as au moins ? En cinquante ans tu as bien eu
le temps de te faire une petite liste ?
– Euh… attends je réfléchis, dit-elle en réfléchissant
vraiment.
– Je vois. »
Elle avait ralenti sa vitesse afin d’apprécier le calme et
les vues que leur offrait la ville médiévale.
14
« Si, je sais. Je me suis sentie bien quand Jean-Marc
Desailly m’a remerciée d’avoir organisé la Fête des
Grands Élus. Avec les autres, quand ils remerciaient en
début ou fin d’événements, ils disaient “et je tiens à
remercier tout particulièrement ma famille et mes
proches…” et je savais que j’étais dans les proches. Par
contre, Jean-Marc a cité mon nom et ça, on ne me
l’avait jamais fait, alors je sais bien que j’ai senti des
papillons et des fleurs dans mon estomac… Pourtant je
n’attends rien, tu sais, je sais bien que c’est le jeu. Une
fois que tu le sais, tu ne fais plus attention. »
Elle parlait posément, avec l’assurance acquise quand
on se fait une raison de ne pas devoir mériter plus que
ce que l’on a.
« Tu ne fais pas les choses pour en être remercié, dit-
elle avec sagesse, mais parce que ça te plaît. De toute
façon, tu ne peux rien attendre de la politique, c’est un
milieu très ingrat, tu ne peux pas montrer de failles, tu
dois être au service du ministre parce que c’est son
image que tu véhicules et que tu soignes. L’enjeu est
trop important et la responsabilité d’un échec bien trop
lourde. Et ça me plaît. Ce milieu de fou m’excite au plus
haut point. En fin de compte je ne sais pas si, en me
dévouant comme je le fais, je veux plus être à leur
service ou au mien. »
Elle avait bien insisté sur le « leur ».
« Si, je sais. Eux de toute façon ne voient rien, ils se
préoccupent de leur image, peu importe les moyens d’y
arriver. Et moi je prends mon pied, en faisant d’une
pierre deux coups. »
Elle se tut et alla poser son regard sur le fond de
l’autoroute qu’elles avaient enfin rejointe sans même
15
s’en rendre compte. Elle se tourna vers Alex et lui
demanda crispée :
« Je dois faire quoi tu crois avec Loïc ?… Parce que
je le vois comme un échec. »
Elle serra les mains autour de son volant et les
tournait de haut en bas.
« Tu te trompes. »
Et il se remit à pleuvoir.
16