Camisole

De
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Priez pour que certains fous ne quittent jamais l'asile. Jamais.


La version cauchemardesque de Vol au-dessus d'un nid de coucou.


Publié le : mercredi 24 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743635176
Nombre de pages : 110
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couverture

Présentation

Edgar Griffith, un jeune comptable, se rend à l'asile Cliffton, afin d'en vérifier les registres dans le cadre de son travail. Accueilli par le directeur, l'inquiétant Oswald Barker, il se retrouve rapidement piégé par une tempête et par les fous qui en ont profité pour se révolter et tuer tout le personnel. Bien vite, il se voit forcé de monter un à un les étages et de découvrir les horreurs toujours plus insoutenables que l'asile lui réserve.

Jouant avec les codes du récit lovecraftien pour mieux les subvertir, Salomon de Izarra nous plonge, à travers ce roman au style incisif et à la narration percutante, dans un univers d’une complexité déroutante, propice aux jeux troubles de l’imaginaire.

 

Né en 1989, Salomon de Izarra joue dans un groupe de black metal symphonique. Remarqué pour Nous sommes tous morts (Rivages, 2014), il signe avec Camisole son second roman.

pagetitre

À Armelle et à Stéphanie, les inspiratrices de ce livre.
À Nadine et à Charles, mes parents.

« Vous garder en mon âme, tel est mon but dans cette longue douleur que l’on appelle vie. »

Oscar WILDE,
lettre du 20 mai 1895
à Lord Alfred Douglas

1

Cliffton

J’avais rarement été aussi fatigué. Cela faisait déjà plus de trois heures que j’errais à travers les vastes collines du Vermont avec, comme unique repère, une vieille carte achetée dans un village sinistre et puant le poisson, et je commençais à sérieusement perdre patience. Je détestais ce pays qui me rappelait l’Écosse et ses grands paysages mornes, verts, vides, ainsi que son ciel éternellement grisâtre. D’ailleurs, il me fallait trouver rapidement l’asile Cliffton car les nuages noirs qui s’amassaient à l’horizon annonçaient une terrible tempête.

On ne m’y reprendrait pas deux fois à accepter une mission pareille, mais le patron avait tellement insisté… « Croyez-moi, m’avait-il dit, avec votre légendaire sens du détail, ce sera une promenade de santé, et vous qui aimez tout ce qui est traditionnel, vous allez être servi. » Comment refuser ce qui ressemblait à une chance de promotion dans une époque comme la nôtre, où les journaux ne parlaient plus que de crise économique et de défenestration ?

Je m’allumai une cigarette tout en jetant à nouveau un œil sur la carte jaunie déroulée sur le siège passager de ma vieille Ford. J’en profitai également pour relire ce dossier que j’avais déjà longuement étudié chez moi : mon agence soupçonnait cet établissement de fraude à cause de déclarations délirantes que nous avions reçues. J’avais eu deux fois au téléphone le directeur de l’institut psychiatrique, M. Oswald Barker, et je l’avais trouvé professionnellement inquiétant. Cette expression peut paraître saugrenue, mais c’est la plus à même de décrire ce que j’avais ressenti : un étrange inconfort en entendant sa voix. Elle était froide, glaciale et très sûre d’elle, les mots étaient choisis et prononcés avec une assurance désarmante de machine, si bien que je crus qu’il me récitait un texte appris par cœur. Nous prîmes rendez-vous pour le 29 octobre. Je me rappelle encore ses derniers mots : « Bien sûr, je vous attends avec impatience. Tous les dossiers seront sortis à votre arrivée. » Ce qui signifiait qu’il me faudrait éplucher une quantité astronomique de paperasse. Je soupirai et montai le son de la radio pour me donner du courage.

« Shattered light’s sin in taint, day’s growing longer, wait for pain

I cannot wait another night to be with you… »

Ma progression me parut soudainement plus rapide, et un frisson me parcourut lorsque je remarquai au loin, dans une cuvette extrêmement large et peu profonde, les reliefs décrépits d’une façade de bâtiment. On me l’avait décrit comme immense, mais c’était encore trop loin de la réalité : c’était un véritable titan. Il était haut de plus de cinquante mètres, large et long d’au moins soixante-dix, et l’on pouvait y discerner plus d’une dizaine d’étages. Toute la bâtisse était faite de briques rouges qu’assombrissaient les nuages amassés à l’horizon ; quant au toit, il était recouvert de tuiles noires. Les lieux avaient un aspect sinistre qui m’évoquait les récits fantastiques à la mode et autres pulps pleins d’a priori sur les maisons de fous. Mais le plus curieux restait sans aucun doute le mur d’enceinte : il mesurait à peine trois mètres de haut et était composé de pierres apparentes, ce qui était une aide précieuse pour un aliéné cherchant à s’évader ; et ne parlons pas de ce petit bois qui couvrait bien un quart de la propriété.

Attenant à cette forêt, se trouvait un petit jardin entouré d’un muret où l’on pouvait voir les fous se promener. On devinait derrière l’asile un grand lac dont les rives n’étaient surveillées que par deux personnes.

Je regardai ma montre : quinze heures trente. J’avais une bonne demi-heure d’avance. L’air était frais. J’ouvris ma boîte à gants et saisis le paquet de cigarettes déjà bien entamé avant d’en allumer une et de tirer une longue bouffée, adossé à la portière de ma voiture. La journée allait être longue, et je ne serais pas rentré chez moi avant une heure tardive – j’espérais d’ailleurs que les motels du coin n’étaient pas trop vétustes. Je fumais trop, c’est vrai, mais je considérais que les derniers événements m’y avaient poussé presque naturellement… disons vulgairement que c’était ça ou l’alcool, et je refusais de ressembler à ceux de ma famille qui avaient fait le mauvais choix. Une maladie pulmonaire valait mieux qu’un rejet social, au fond.

– Quel con.

J’étais particulièrement maussade, ce qui était toujours le cas après une nuit remplie de cauchemars. J’avais les yeux cernés, le teint cireux et l’image d’un rêve récent figée dans le crâne : une jeune femme me suppliait de lui expliquer pourquoi je l’avais tant fait souffrir. Mais, alors que je cherchais vainement ce que j’avais bien pu faire, je me réveillais, seul dans mon lit.

J’inspirai une nouvelle bouffée et un peu de silence : vrai, l’asile était impressionnant et, fort de mes lectures de Weird Tales, j’imaginais un intérieur décrépit, vieilli, et des fous tous plus affreux les uns que les autres dans des cellules répugnantes… Ma pause avait assez duré, et je saisis mon courage à deux mains en retournant dans ma voiture. Ce n’était ni ce paysage, ni cet établissement, ni le ciel en train de se couvrir de façon sinistre qui en étaient la cause, mais l’effet que leur association avait sur moi : des regrets, des souvenirs. Dans ces moments-là, j’avais coutume de me concentrer sur le bruit hypnotique du moteur de la voiture. Cette pause n’avait décidément pas été une bonne idée : sitôt que je levais le nez de mes dossiers ou cessais de rouler, mes échecs réapparaissaient, intacts et tenaces. Je mis cela sur le compte de ce ciel noirâtre qui annonçait déjà le crépuscule.

Je descendis le flanc de la plaine en suivant les aléas tortueux de la route. Au-dessus de moi, les nuages martiaux poursuivaient leur marche nuptiale. C’était la nuit en plein jour. Je franchis le mur d’enceinte devant lequel, installé sommairement sur une courte échelle, le jardinier coiffé d’une large casquette me salua. Je traversai le petit bosquet avant d’arriver devant le colosse cubique qui semblait vouloir tout dominer comme une immense cathédrale, et dont les annexes et les tours semblaient rajoutées comme à la hâte. Les murs rouges étaient découpés par de hautes fenêtres à monture noire – sans barreaux, à ma nouvelle surprise – et par une grande porte de bois verte surplombant les larges escaliers qui y menaient. Mes pneus craquèrent sur le gravier comme sur des os et, bien vite, je me trouvai face à l’entrée de l’imposante bâtisse, devant laquelle s’étirait une rangée de réverbères.

Je saisis ma mallette et mis pied à terre.

– Impressionnant, n’est-ce pas ?

Je sursautai et fis volte-face. Un homme d’une cinquantaine d’années arrivait des jardins et me souriait d’un air affable. Rien qu’au son de sa voix, au ton employé et à sa diction, je sus à qui j’avais affaire. Le docteur Oswald Barker descendit tranquillement les marches et me tendit une main chaleureuse. Il était grand et distingué, avait le cheveu rare et tiré en arrière, ainsi que des yeux très bleus dans des orbites profondes.

– Je vous demande pardon ?

– Le manoir.

– Ah oui, il est… vraiment incroyable.

– N’est-ce pas ? dit-il avec fierté. Vous n’en trouverez aucun de la sorte ailleurs, et je ne parle pas seulement d’architecture : l’intérieur est lui aussi unique, il mélange différents styles qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. D’ailleurs, avez-vous bien fait attention aux fenêtres ?

Tout en parlant, il leva la main sur l’asile Cliffton pour me désigner tel ou tel point particulier, et je pus constater que ses mouvements étaient polis, onctueux, et sa démarche élégante, rassurante. Pour autant, sa voix restait trop formelle, comme celle d’un enfant incapable de masquer totalement ses mensonges.

– Pardonnez-moi, cher Monsieur, l’impolitesse m’égare… vous êtes Edgar Griffith, je présume ?

– Exactement, bonjour, Monsieur Barker.

– J’espère que vous n’avez pas eu trop de difficultés à nous trouver.

– Non, rassurez-vous, fis-je sans conviction.

– Souhaitez-vous faire une petite visite ?

– Je ne sais pas si…

– Rassurez-vous, cela ne prendra pas longtemps, et il serait dommage de venir dans un lieu pareil sans vouloir le connaître.

Son sourire me poussa à accepter et il me mena vers les jardins où les fous, dociles, jouaient, regardaient le ciel, s’occupaient comme ils le pouvaient. Ils portaient tous de sommaires blouses de coton gris et avaient le crâne rasé ; un peu plus et je les aurais pris pour des taulards qui avaient disjoncté. Mon guide était en train de m’expliquer les bienfaits du grand air pour ses malades lorsqu’un incident éclata : l’un des hommes refusait obstinément de prendre en main une bêche et de racler la terre encore pleine de cailloux.

– Non, hurlait-il, non ! John aurait mal à la tête ! C’est John, non ! J’peux pas lui faire ça, j’ai promis ! J’ai promis, lâchez-moi ! Lâchez-moi !

Aussitôt, le docteur intervint et donna l’ordre à deux gardiens, de massifs gaillards habillés de blanc, de lui donner une douche froide et de lui faire passer une nuit dans sa cellule avec sa camisole. Et, tandis qu’ils l’emmenaient, il se débattait, hurlait de plus belle que la bêche était l’un de ses meilleurs amis, qu’il refusait d’être un monstre et d’autres phrases sans le moindre sens.

– Je regrette que vous ayez vu ça… s’excusa Oswald Barker. Il arrive que certains de nos patients projettent des sentiments sur des objets et s’y attachent afin de tromper la solitude.

La détresse l’avait défiguré, de même que la panique avait altéré sa voix dont l’écho déraillant continuait à me glacer le sang : oui, seul un fou pouvait s’abîmer à ce point dans un hurlement.

– Quel dommage, lui qui était en phase de rémission, il va falloir tout refaire.

– C’est la raison pour laquelle vous lui faites subir un traitement pareil ?

– Ne jugez pas hâtivement, Monsieur Griffith, si nous l’avions laissé faire sa crise ici, elle se serait propagée auprès de tous les autres et la situation serait rapidement devenue incontrôlable. C’est ainsi, il faut d’abord les calmer, refroidir leurs ardeurs avant de les guérir. Ce ne sont pas des enfants de chœur, vous savez, et il faut leur inculquer immédiatement le poids de leurs erreurs pour leur ôter l’envie de recommencer.

– Je comprends.

Du moins le souhaitais-je, mais tout cela me laissait dubitatif.

– Nous ferions mieux de rentrer, il va bientôt pleuvoir. Richard, s’il vous plaît, pourriez-vous ranger les outils et ramener rapidement les malades ? Merci. Venez, Monsieur Griffith, ne tardons pas, je vais vous mener à mon bureau.

C’est ainsi que je pénétrai dans le hall d’accueil de l’asile Cliffton : il était grand, vaste et clair, comme s’il avait été remis à neuf récemment, et contrastait violemment avec l’aspect extérieur des lieux qui étaient dans un état de décrépitude avancée. Au centre, il y avait un large comptoir surmonté de deux vases remplis de fleurs multicolores. Une femme, les cheveux tirés en arrière et de grosses lunettes sur le nez, était assise derrière et me gratifia d’un sourire amical. Au-dessus, à quelques mètres de hauteur, on pouvait distinguer les grandes vitres d’une mezzanine qui conduisait aux couloirs supérieurs et des bureaux. La seule chose qui pouvait à peu près rappeler une atmosphère médicale était cette odeur poisseuse de naphtaline, d’éther et de produits d’entretien.

– Par ici, je vous prie.

Nous parcourûmes quelques couloirs et arrivâmes dans une pièce spacieuse et magnifique de style néoclassique, au parquet précieux et dont les meubles étaient richement ouvragés. Sur les murs s’alignaient de riches portraits et de somptueux paysages. Et comme si l’ambiance voulait se plier aux caractères de la pièce, j’entendais de la musique classique – du Bach, je crois.

– Vous allez bien, Peter ?

Devant moi se trouvait un vieil homme chauve et moustachu, habillé d’une robe de chambre rouge et assis dans un grand fauteuil. Il se tenait à côté des hautes fenêtres qui donnaient sur le jardin et semblait si perdu dans ses pensées, dans sa musique, qu’il nous ignora superbement. Le docteur Barker me sourit et chuchota :

– Peter est un de nos plus vieux pensionnaires et, heureusement, l’un des plus calmes. Il n’aime rien de plus que rester dans cette pièce et savourer sa musique, mais je crois que vous l’avez déjà compris.

Nous étions en train de suivre des couloirs quasi déserts lorsque j’osai enfin poser la question qui me brûlait les lèvres :

– Je n’ai pas encore vu beaucoup de monde, Monsieur Barker, où sont tous les malades ? Les infirmiers ? Les médecins ?

– Dans les étages, principalement. Le rez-de-chaussée, outre quelques exceptions comme Peter, est dédié à l’administration générale, à l’accueil et aux bureaux des plus gradés.

– Je pensais que ce genre d’institut était plus… bruyant.

– C’est que nous n’avons pas encore franchi cette porte, dit-il en s’arrêtant devant l’une d’elles. Son visage s’assombrit aussitôt. À partir de là, je vous demanderai de garder le plus profond silence. Il y a, dans ce couloir, les cellules de nos patients les plus dangereux et les plus instables. Votre présence les excitera sûrement, alors surtout n’aggravez pas la situation : pas un mot !

– C’est une plaisanterie ? Il n’y a pas d’autre chemin pour accéder à votre bureau ?

– C’est le seul, et avant que vous le demandiez : il est impossible de le déménager, vous saurez bien vite pourquoi. Tenez-vous prêt.

Je ne sus quoi répondre. La porte épaisse de dix centimètres et fortifiée à l’acier grinça lugubrement – presque comme si elle soupirait. Je n’eus pas le temps de réagir car quelque chose m’en empêcha, une forme d’excitation particulière : je n’avais jamais vu de fous… enfin, de vrais malades, de cinglés à l’œuvre, et encore une fois les lectures de ma jeunesse revinrent comme des souvenirs. Devant moi s’ouvrait un couloir sans fenêtres, aux murs défraîchis, à la lumière jaunâtre diffusée par quelques ampoules. Il devait bien faire une vingtaine de mètres, et tous les deux mètres, des portes munies de petites fenêtres se faisaient face. Aussitôt je les sentis se poser sur moi, ces innombrables regards, qui semblaient m’avoir attendu depuis toujours et, leurs désirs malsains sur le point de s’assouvir, qui brillaient d’une joie méchante. Et alors ils apparurent : d’abord, ce fut léger, à peine une voix, puis deux, puis trois, puis dix ; puis cela se mua en ricanement grinçant avant de finir en hilarité démentielle. À droite et à gauche, partout autour de moi, j’entendais leurs rires, je voyais leurs bouches aux dents jaunes s’ouvrir et des hoquets secouer leur corps maigre et leur tête rasée, répugnante, moins humaine que jamais car habitée par la folie. Je me retrouvai tremblant devant leurs menaces. « On te bouffera, on te cuira ! on croquera ta mâchoire et on brisera tes dents avec les nôtres ! », « un nouveau, un comme nous ! », « encore un pour le néant ! encore un, sale fils de pute ! regardez comme il est pourri ! ah ! tu regrettes ? », « il tremble, il a froid ! cramons-le ! », « crevez-lui les yeux ! bouffez-lui le nez ! ».

Leurs corps étaient traversés non plus de tremblements mais bien de spasmes. Ils tapaient sur les vitres, hurlaient, crachaient. Ils devaient être une dizaine et faisaient autant de raffut que soixante, comme si leur folie avait pris corps en se mêlant à leur boucan.

À demi conscient, je suivais docilement le docteur Barker qui, après avoir refermé la porte d’acier, avançait entre les malades sans leur accorder le moindre regard… nom de Dieu, comment faisait-il ? Même avec l’expérience et l’habitude, il était impossible de supporter ce spectacle atroce. Ils ne lui adressèrent même pas une seule provocation : j’étais leur unique centre d’attention. Enfin, mon guide ouvrit la porte de son bureau et m’y invita calmement avant de la verrouiller elle aussi. Aussitôt il y eut un silence bienvenu : l’endroit était heureusement insonorisé, et la porte également blindée.

C’était un bureau simple, de taille moyenne et meublé avec sobriété, que le docteur Barker traversa. Puis il s’installa à son secrétaire et me convia d’un geste de la main à m’asseoir sur le siège en face. Derrière lui, le mur était recouvert d’une bibliothèque pleine d’ouvrages de médecine. À sa droite, une fenêtre aux vitres ruisselantes de pluie donnait sur la face est du jardin. Et à sa gauche, il y avait… une porte. Oswald Barker sourit de plus belle.

– Vous… vous m’avez menti… murmurai-je.

– Oui. À l’exception des familles, je considère que chaque visiteur doit voir de ses yeux ce que peut faire la maladie, la vraie, afin de connaître le prix d’une bonne santé mentale. Tout ne nous est pas dû ! Pour ma part, je fais ce pèlerinage tous les jours.

J’avais le rouge aux joues, le front humide, la tête qui tournait et qui annonçait une violente migraine.

– Ah ! Je vous ai traumatisé ! Allons, laissez-moi me racheter en vous offrant une cigarette. J’ai également un excellent whisky.

– Je veux bien… avec une aspirine, si possible.

– Bien sûr.

– Il n’y a… aucun garde pour les surveiller ?

– Inutile. Nous les faisons venir lorsque nous distribuons les repas. Pour le reste, les portes et les murs suffisent.

La douleur commençait à poindre derrière mon œil droit, comme si une aiguille s’enfonçait peu à peu dans le nerf optique. Je soupirai et, tout en tournant la tête, je me frottai vivement la paupière dans l’espoir vain d’avoir moins mal… et je sursautai. La pluie dehors, cette pluie torrentielle, dessinait un visage sur la vitre. Un énorme faciès tout de travers, défiguré, déformé par les gouttelettes qui coulaient d’une façon si anarchique qu’elles le révélaient avec un abominable luxe de détails, jusqu’à ses pupilles fixées sur moi.

– Tout va bien, Monsieur Griffith ? demanda-t-il en posant les deux verres sur le bureau.

– Il y a une… une tête dans la fenêtre !

Le docteur suivit mon regard terrifié avec une moue étrange, et pour cause : il n’y avait rien.

– Je crois que je n’aurais pas dû vous faire passer dans ce couloir, dit-il en me donnant le verre plein. Dites-moi, souffrez-vous d’insomnies ?

– Oui.

– Pour quelles raisons ? Soyez franc.

– Un divorce.

– Je vois… le manque de sommeil et le surmenage peuvent expliquer certaines hallucinations passagères, d’autant plus que vous venez de subir un choc… je suis profondément désolé, Monsieur Griffith, j’ignorais que cela aurait cet effet sur vous.

– Ce n’est pas grave, mentis-je. Délicieux, votre whisky.

– N’est-ce pas ? Ravi qu’il vous plaise.

Son sourire faussement amical me faisait penser à celui d’un voyeur. Je regrettai de lui avoir donné les raisons de mon trouble. En temps normal, je gardais toujours pour moi ce genre d’information par refus d’importuner les autres, mais je n’avais pu retenir ma langue devant le médecin, signe que ma détresse était bien réelle… j’avais honte de ma faiblesse devant cet homme si sérieux, si distingué.

– Comme je vous l’ai dit au téléphone, nous avons fouillé la salle des archives pour vous, au second sous-sol, mais si vous êtes ici pour traquer des erreurs de comptabilité ou des malversations, je crains que vous ne perdiez votre temps. La seule chose que vous pourrez constater est notre manque évident de moyens, notamment pour acheter du mobilier décent. Pour preuve, regardez mon bureau, ajouta-t-il en tapotant le vieux meuble, mais je crois avoir trouvé comment le remplacer, du moins je l’espère.

Nous y étions. J’avais souvent eu ce cas de figure avec quelques sociétés arguant de leur situation économique pour justifier de tels détournements.

– Pourtant, vous êtes un institut reconnu par l’État, et vous-même êtes médecin.

– Un médecin dont les méthodes sont encore trop controversées aujourd’hui. Nous vivons dans un siècle de barbarie où les pseudo-savants préfèrent trépaner et assommer à coup de drogues que traiter les malades avec dignité.

– Et cet endroit ? Le cadre est absolument unique, il doit être coté.

– En avez-vous déjà entendu parler avant, Monsieur Griffith ? Je ne pense pas. Nous vivons principalement des fonds alloués par l’État.

– Et l’institut, alors ?

– Ce qu’on appelle la folie est un sujet tabou : elle fait peur, et nos traitements expérimentaux sont trop souvent incompris du public. Nous nous contentons donc du bouche-à-oreille pour assurer notre clientèle. Vous voyez, le rôle de l’institut fait baisser la valeur des lieux. D’ailleurs, je suppose que vous avez eu beaucoup de difficultés à nous trouver.

– Comment le savez-vous ?

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