Carmin

De
Publié par

Qui se souvient d'Akémi Morioka ? Qui se soucie de cet homme qui, par un froid humide d'hiver, marche en équilibre sur le bord du trottoir ? Sans lui la nouvelle ère qui se profile n'aurait certainement pas la même configuration.

Publié le : mercredi 15 juin 2011
Lecture(s) : 204
EAN13 : 9782748102369
Nombre de pages : 270
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Carmin
Raphaële Ochiai
Carmin
ROMAN
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748102371 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748102363 (pour le livre imprimé)
Avertissement de l’éditeur
Découvert par notre réseau de Grands Lecteurs (libraires, revues, critiques littéraires et de chercheurs), ce manuscrit est imprimé tel un livre. D’éventuelles fautes demeurent possibles ; manuscrit.com, respectueuse de la mise en forme adoptée par chacun de ses auteurs, conserve, à ce stade du traitement de l’ouvrage, le texte en l’état. Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
1
Le 10 octobre 1988 — 21 h 50 Nouvelle lune. A la fin de ce siècle, alors que d’Autres festoient dans la chaleur épaisse du bouillon graisseux, que d’Autres vont de paroles en palabres dans l’insipide réalité de leurs cavernes rectilignes et inodores, où les taureaux ocres de Lascaux n’oseraient même pas s’aplatir sur les murs, alors que d’Autres encore sous les cartons défaits abandonnent leurs corps à l’as phalte tels des ragondins dans l’égout du dernier re fuge, qui se souvient d’Akémi Morioka ? Qui se sou cie de cet homme qui, par un froid humide d’hiver, marche en équilibre sur le bord du trottoir ? Sans lui la nouvelle ère qui se profile n’aurait certainement pas la même configuration, parce qu’aucun homme, à mon sens, n’a eu autant d’impact sur le monde et les populations. Et pourtant avec la docilité capri cieuse d’un enfant teigneux il lui semblait toujours n’y être pour rien. Aucun homme ne fut si meur trier, aucun homme ne fut si indifférent, encore que je n’en sois pas sûr, aux effets produits dans l’ac complissement de sa tâche. Aucun homme ne fut si bassement manipulé pour maintenir la léthargie d’un système. Aucun homme, aucun être, aucun souffle n’eut à ce point la respiration d’un ventre grouillant d’instincts préhistoriques où l’âme même se vautre dans sa souillure. Tienanmen ne fut pas seulement le
7
Carmin
nom d’une place, d’un accident ou d’une déchirure, ce ne fut pas seulement un lieu d’histoire à répétition, ce fut le catalyseur, au risque de paraître excessif, de tout ce qui a fait cet homme. Une monstruosité sortie d’un vieux conte chinois, du fin fond d’une grotte in accessible, sorti pour ne plus jamais y rentrer, avec ce visage angélique, rond, lisse et tendre. J’ai croisé son regard et j’ai compris qu’il ne me lâcherait plus. Il avait fallu cinq ans pour le croiser à nouveau, et pour baisser les yeux, et dix encore pour parler de cette in croyable insouciance de l’histoire, qui me fait croire trop souvent que cela ne me regarde pas, et que cha cun est voué à engouffrer sa sottise dans une brèche splendide et inexplicable vers l’oubli. Vous souve nezvous de son nom ? Voyez comme c’est simple. L’oubli au tournant même de chaque page, comme au tournant d’un siècle. C’est pourtant pour lui, pour Akémi Morioka, mais aussi pour Agnès, Walter et tous les Autres sans lesquels, péniblement je ne se rais pas ce que je suis aujourd’hui, que Louise Phi lipps, le 10 octobre 1988 traverse le corridor d’un pas régulier, décidé et bruyant. Il est 21 h 50, la nou velle lune bat son plein et je bats la mesure à l’ins tant même où elle me frôle. J’aurais dû la tuer. A ce moment précis et pour toujours. Mais je la trouve si belle, si inattendue. Et puis surtout je n’ai au cune raison de le faire. Elle vient d’être nommée par le comité restreint pour intervenir en Chine et je suis heureux, me sembletil de travailler à ses côtés, tapi dans l’ombre, dans la ligne tendue de sa droi ture infaillible. La tuer aurait semblé d’une néces sité incongrue, d’une extravagance tapeàl’oeil. Et personne ne m’avait demandé de le faire. Pourtant ce jourlà sa mort serait passée inaperçue, et j’au rais eu le sentiment d’avoir fait quelque chose pour mon siècle. Le sentiment d’appartenir pleinement à une époque, à un temps accompli, pas seulement le temps d’une vie passive, à se glorifier du passage
8
Raphaële Ochiai
vers le XXIe siècle et à s’innocenter des atrocités du XXème. Mais ce 10 octobre de telles considérations ne me viennent pas à l’esprit. En faction depuis sept heures quarantecinq dans le couloir, je me nargue de la couleur du crépi, un mauve usé par quelques cen taines de mètres de couches. C’est un vrai désert ici, rien, pas même le sifflement d’un quelconque engin électrique pour perturber cette étrange zone de l’im meuble, à michemin entre l’attente du bruit et l’ab sence définitive de tout. Quand enfin Louise Phi lipps traverse les portes battantes et arrive de ce côté du couloir il y a longtemps que j’ai perçu le son de ses pas. Je la regarde passer, c’est tout, encadrée des trois hommes de l’inspection générale qui viennent de la sortir de sa cellule. Elle sait qu’ils sont là, dans son dos, et elle ne s’attend à rien d’autre. Je les suis jusqu’à l’ascenseur, les mains dans les poches de mon pardessus pour ne rien laisser transparaître de ma moiteur et je devine son parfum au goût de noyau d’amande. Elle disparaît dans l’ascenseur, les bras le long du corps, le buste résolument droit dans son chemisier satiné, derrière les trois hommes de l’inspection, qui ne parlent ni entre eux ni avec elle, et qui se suffisent de l’esquisse d’un geste, une main à peine levée, pour me faire savoir que je dois les rejoindre. Je comprends alors que Louise Philipps fait surface, pour de bon, et à tous les sens du terme. Elle remonte les étages, quitte les soussols pour le soixantetroisième étage de la tour, là où Mobs Vidi, parlementaire du comité restreint, ne se demande plus s’il a fait le bon choix. Seule la décision compte et elle vient d’être prise, une heure plus tôt. Du bout du pied, des chaussures de vernis noir dont la lan guette rigide freine insidieusement la circulation san guine et donne à la chaussette un gonflement tout à fait inélégant, Mobs Vidi triture les franges d’un ta pis indien, et c’est à peine si, debout au milieu de la
9
Carmin
pièce, la tête basse et les muscles abandonnés, il en tend frapper à la porte. Louise Philipps est déjà là. « Bienvenue Louise Philipps, bienvenue », ditil en se dirigeant vers le canapé et en lui indiquant un siège où s’asseoir, de l’autre côté d’une table basse. Il ne m’a pas vu, ou à peine, et me laisse à mon insi gnifiance, près de la porte, comme tout bon informa teur qui sait monter la garde. Le premier bienvenu sonne comme une tendresse, une réconciliation, et le second comme une fatalité raisonnable et dérisoire. J’ai envie de sourire, mais Louise Philipps ne relève pas. Elle s’est assise au contraire, les genoux droits, collés, comme sa jupe, et les mains jointes. Elle a toujours porté des jupes trop courtes, trop épaisses, des jupes couleur d’automne, qui ne laissent rien voir et veulent tout montrer. Elle n’aurait pas su faire au trement. La jupe l’aide à marcher, à être, à regarder, à se voir dans le regard des autres. D’ailleurs Mobs Vidi le premier ne peut s’empêcher d’observer. Il note le tissage des veines qui peu à peu, dans la cha leur du bureau, marbrent de vie les jambes nacrés de Louise Philipps. Une peau si douce, pensetil tan dis que ses yeux remontent et croisent ceux, vides, vides apparemment, posés là, en attente, de Louise Philipps. Elle sait à quoi s’en tenir. Au présent. Et le présent l’a fait plus froide que les soussols de la tour, plus économe aussi, de mots et de sentiments. Elle parle peu, et ses lèvres semblent s’écorcher à chaque syllabe comme si un froid intense et subit profitait de cette bouche entrouverte pour se glisser à l’inté rieur, pour courir et ramifier le corps tout entier et l’emprisonner dans un glaçon. Elle est là dans un but précis et seul ce but compte. Le reste ne l’inté resse pas, Mobs Vidi le voit bien, il le voit justement parce que rien ne transparaît, ni agacement, ni joie, pas même un soupçon de reconnaissance. Elle pour rait lui dire merci ou lui marquer quelques bribes de
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.