Cauchemar

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« Un divorce n’est jamais facile. Mais celui que je vis actuellement l’est encore moins. Quand une ex-épouse se suicide deux semaines après un divorce, les choses se compliquent ; quand elle se réincarne et peut se métamorphoser pour vous suivre pas à pas, pour vous empêcher d’avoir des amis et de vous créer des liens, ça, c’est un cauchemar ! Et cette vie qui m’aurait conduit à la folie si je ne m’étais rendu en Afrique, cette horrible vie, je ne la souhaite à personne, même pas à mon pire ennemi. »


Publié le : mardi 9 septembre 2014
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EAN13 : 9782332789969
Nombre de pages : 234
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-78994-5

 

© Edilivre, 2015

Remerciements de l’auteur

Je tiens à remercier Béatrice Ledeux pour les conseils de langue qu’elle m’a donnés, ainsi que mon fils Jonathan pour son aide à la conception de la couverture.

Chapitre I

Rien de plus agréable, que d’avoir sous la main, un bon bouquin quand on est pour quelques heures dans le train ! Dans celui qui m’emmène de Kita à Bamako, je me suis laissé captiver par un roman de Tom Clancy que j’ai terminé en peu de temps. Le trajet est encore long, alors, je me laisse aller à mes pensées. Je me souviens des années 80, où mon cousin Yapoco et moi, au sein d’un groupe d’amis, nous avons démissionné de notre métier de chauffeur routier ; nous y étions très mal considérés et nous voulions nous lancer dans l’aventure de la création d’un journal local qui relaterait des enquêtes de faits divers grâce à Monsieur Yvon, un ancien journaliste. Si aujourd’hui nous sommes reconnus dans toute la France et, je le dis sans modestie, en Europe comme en Afrique, particulièrement en Afrique Subsaharienne, le continent que j’aime, c’est grâce à notre pugnacité et à notre perspicacité.

Après une semaine passée au Ghana et au Sénégal pour une affaire de trafic de drogue, je me trouve à présent dans la petite ville de Kita au Mali. Pour pouvoir profiter de la région, je préfère prendre le train jusqu’à Bamako où un autre gros dossier m’attend, nommé « Affaire Idrissa Moussa Konaté, » du nom de ce jeune malien, accusé de complicité dans le vol et l’assassinat d’une vieille femme.

Arrivé à Sébékoro, le train fait une nouvelle escale. Certains voyageurs en profitent pour faire quelques achats. Une femme d’une quarantaine d’années, habillée élégamment en noir, d’une belle jupe et d’un chemisier à l’européenne, monte dans mon compartiment et s’installe en face de moi.

« Décidément, je serai le seul blanc à faire du néon dans ce train, me dis-je, avec un sourire ! »

Elle glisse sa petite valise noire sous son siège, me fixe du regard, et m’adresse son salut d’un signe de tête. Je lui réponds d’un geste, et me replonge dans mes pensées. Moi qui suis un homme marié, père de deux enfants, je reconnais avoir un métier aussi prenant que contraignant. Mais est-ce une raison pour me rendre coupable d’un divorce suivi d’un suicide ? Car une semaine après mon divorce, mon ex-épouse s’est donné la mort. Peu avant cet acte odieux, elle avait adressé des courriers à tous ses amis pour me faire porter le chapeau de son geste. Seul Dieu est témoin des raisons de notre divorce. Mais puisque nous l’avons souhaité à l’amiable, nos torts sont partagés !

Dès que le train démarre, une odeur bizarre, un peu acre, dont la nature est très difficile à déterminer, se met envahir notre compartiment ; elle devient rapidement insupportable. Instinctivement, je lève la tête pour regarder la femme assise en face de moi, ce qui me déconcentre dans mes pensées. Je constate qu’elle n’a pas bougé d’un millimètre : même position, yeux fixés sur moi, jambes croisées, menton maintenu dans le creux de la paume, affichant toujours son petit sourire… Ce regard figé, l’odeur du parfum que je n’arrive pas à déterminer… Car sans être vraiment un nez, j’arrive quand-même à reconnaître quelques grandes marques, mais celle-ci, impossible. Les morts ont leur parfum, aurait dit ma grand-mère. Qui est cette femme, assise en face de moi, qui empeste ce wagon ? Ne supportant plus cette odeur, je me lève discrètement et au moment où j’essaie de me frayer un petit passage pour aller prendre un peu d’air, je sens, à travers mon pantalon, mon genou frôler sa longue jambe croisée. Tout d’un coup un frisson m’envahit : sueur froide et tremblement. Mais comme il me faut à tout prix m’aérer, je m’avance avec difficulté en déambulant au milieu de toute cette foule de voyageurs installés un peu partout dans le train bondé, les uns debout tandis que d’autres sont assis sur leurs bagages.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Cette femme m’intrigue : elle dégage une odeur bizarre et à peine la frôle-t-on qu’on en est tout bouleversé. En plus, j’ai l’impression que son corps est glacial, dur comme du marbre et qu’il dégage un magnétisme. Est-ce que je dois retourner m’asseoir à ma place ? Je suis mieux ici, debout au fond du train, un peu à l’air. Mais, que faire de mes bagages si je reste un moment ici et surtout de ma sacoche qui contient tous mes papiers et mon argent ? »

J’en suis là de mes réflexions quand tout à coup, une voix, derrière moi, me dit :

– Bonjour Monsieur ! Votre ticket s’il vous plaît !

Je sursaute, tout plongé dans mes interrogations.

– Hein ! Monsieur, vous dites ?

– Je dis : votre ticket s’il vous plaît. Je suis le contrôleur.

– Je suis à l’autre bout du wagon. J’ai laissé mon billet dans ma sacoche.

– Vous avez pris un risque, d’abandonner vos affaires. On peut vous les voler. Suivez-moi, il faut que je vérifie votre titre de transport.

Je suis le petit monsieur trapu, son mètre soixante environ et ses quatre-vingts kilos, 54 ans à tout casser bien qu’avec sa barbe et son képi, il soit difficile de lui donner un âge. Après avoir contrôlé mon ticket et celui de la dame, il me fixe et me dit :

– Il est interdit de vous mettre à l’arrière du train. S’il vous arrive quelque chose, c’est moi qui serai responsable. Alors je vous conseille de vous tenir à votre place, même si le chemin est encore long.

Avant de partir, il jette un œil sur la femme et me fixe d’un regard qui signifie qu’il a compris ce que je pense et pourquoi je suis parti m’aérer.

Le dos calé au fond de mon siège, je ferme les yeux et fais semblant de dormir en essayant de penser à autre chose. Quand je les ouvre, une quinzaine de minutes après, je constate que la femme est toujours assise en face de moi, de la même façon, le regard vide croisant le mien. Son petit sourire, malgré sa beauté, est capable d’en séduire plus d’un, mais je commence à m’énerver sérieusement. Lorsque je fais mine de me rendormir, j’entends une petite voix, qui me dit :

– Alors Monsieur Max ! Vous ne me reconnaissez plus ? Ou bien vous faites semblant de ne pas me reconnaître ?

Je bondis de mon siège, la peur au ventre.

– Mais dites donc, Madame, je ne vous connais pas ! Comment savez-vous mon nom ? Auriez-vous fouillé dans mes papiers pendant mon absence ?

– Pour qui me prenez-vous ? Pour une voleuse ? reprend-elle d’un ton très calme. Je lis dans les pensées. Je sais qui vous êtes, je sais où vous allez, je sais beaucoup de choses sur vous. Alors je ne me permettrais pas de fouiller dans vos affaires, comme vous le dites.

– Pourquoi savez-vous beaucoup de choses sur moi ? Que savez-vous déjà ? Et qui êtes-vous ?

– Vous êtes Max Fournier ! Vous êtes détective privé. Et si je sais pleine de choses sur vous, parce que, je lis dans les pensés. Voulez vous que je continue ?

– Non ! Non ! Arrêtez ! Qui êtes-vous ? dis-je en la fixant droit dans les yeux.

– Je suis une simple passagère qui connaît beaucoup de choses.

– Je ne vous crois pas ! Ce n’est pas par hasard si vous êtes dans ce train et si vous savez tout sur moi. Vous pouvez me confirmer que vous connaissez tout sur ces passagers ?

– Oui, je le confirme, surtout quand la personne m’intéresse, comme vous. Mais vous avez bien raison, ce n’est par hasard que je suis dans ce train.

– Alors, en quoi puis-je vous intéresser ? Et que me voulez-vous ?

– Je ne veux rien de vous, Monsieur Max ; je vous demanderai un service mais un peu plus tard, répond-elle avec un sourire narquois… Ne soyez pas pressé, la route est encore longue ; quand le moment viendra vous serez informé.

Je pense tout de suite descendre à Négala, le prochain village et prendre un autre train pour éviter cette femme mystérieuse. Je referme à moitié les yeux en songeant que le prochain arrêt est dans quarante minutes et qu’il me faudra attendre deux heures trente dans ce petit village situé au fond de la savane…Cela risque de compromettre l’heure de mon rendez-vous.

– J’espère que vous ne descendrez pas au prochain village ? me demande la femme avec inquiétude.

Cette phrase interrompt ma réflexion.

– Pourquoi me dites-vous cela ? Il me semble que ma destination ne vous concerne pas ! J’ai la certitude que vous avez fouillé mes affaires ! Je vous signalerai au contrôleur et je porterai plainte contre vous !

– Je connais les hommes peureux de votre espèce et je sens que vous avez peur de moi… Alors pour éviter le trajet en ma compagnie, vous préférez descendre et attraper le prochain train prévu dans deux heures trente. Je sais tout sur vous, Monsieur Max, je sais même que votre destination est Bamako.

– Je vous en prie, Madame, qui êtes-vous ? Oui, effectivement, vous me faites peur ! Vous m’intriguez, je ne vous connais pas et vous savez tout sur moi. Oui, je me répète encore, j’ai peur de vous.

– N’ayez pas peur de moi, je ne vous veux pas de mal si vous coopérez bien avec moi.

– Coopérer avec vous ? Jamais ! Madame ! Et pourquoi devrais-je coopérer ? Je suis de passage dans cette région, je ne suis même pas originaire de l’Afrique et vous voulez que je coopère avec vous ? C’est impossible !

– Ça peut être possible, Monsieur Max. Comme vous, je ne suis pas Africaine, malgré la couleur de ma peau. Je suis de passage et vous pouvez parfaitement me rendre ce service.

Je suis un peu coincé et ne sais plus que dire. Je ne peux plus descendre au prochain village comme je le souhaitais. Que faire pour semer cette femme et son odeur persistante ? Je me demande s’il ne faudrait pas que j’aille m’enfermer dans les toilettes pendant quelques minutes. Peut-être à mon retour, me laisserait-elle tranquille, comprenant qu’elle me dérange. J’en suis là de mes réflexions quand le conducteur annonce l’arrêt prochain du train, dans une douzaine de minutes, au village de Nègala…

– Max, je vais devoir vous quitter et descendre au prochain arrêt. Vous voilà content je pense. Voilà l’aide que je vous demande : je vais vous confier cette valise. J’aimerais que vous la donniez à Barbara, et que vous lui disiez tout simplement que je ne suis pas contente de la robe. Elle comprendra. Tout est expliqué dans une lettre qu’elle trouvera dans la valise. Et surtout je vous conseille de ne pas faire le malin en tentant de l’ouvrir avant !

– Je suis désolé, je ne peux pas la prendre car je ne connais personne du nom de Barbara ! Et je ne vous connais pas. Vous me faites peur.

– Mais si, vous la connaissez ! Barbara Nicky ! Pour ce qui est de me connaître, ce n’est pas nécessaire. Par contre, si vous ne prenez pas la valise, c’est là que vous pouvez avoir peur… Je n’en dirai pas plus.

– C’est une menace ! Il me semble que je suis libre de faire ce que je veux ! Si je ne peux pas vous rendre ce service, c’est mon droit !

– Oui, c’est une menace ! répond-elle, le regard vide et décomposé.

Le fait d’entendre le nom de Barbara Nicky sortir de la bouche de cette femme africaine inconnue, me donne une sueur froide et tout mon corps se met à trembler, me mettant dans l’incapacité de prononcer un mot. « Qui est réellement cette femme ? Qu’est-ce qu’elle me veut ? Pourquoi suis-je venu sur cette terre africaine pour faire une rencontre si mystérieuse ? » Ces questions me chiffonnent : j’ai connu une Barbara Nicky à l’époque où j’étais marié ; elle était une des meilleures amies de mon ex-épouse. Après mon divorce, j’ai complètement coupé les ponts avec toutes ces amies car elles étaient la cause de mon divorce. Quatre ans ont passé depuis, et il me faut rencontrer cette femme africaine… Est ce d’ailleurs une femme ou un monstre ? Je commence à en douter maintenant qu’elle prononce le nom de Barbara que je ne voulais plus entendre ! Subitement, je ne sais pas ce qui s’est passé, mon esprit répond oui à sa demande.

Le train vient de marquer son arrêt. Elle glisse la valise noire sous mon siège et me dit :

– Merci de votre compréhension, Max ! Faites bon voyage. J’espère vous revoir un jour.

– Pas moi en tout cas !

Elle descend du train et disparaît parmi les badauds qui sont là pour proposer leurs produits locaux. Je sais que le réseau téléphonique est ici très mauvais, mais il me faut parler à quelqu’un de ce que je viens de vivre avec cette femme et qui me laisse perplexe. Je sors mon portable et compose le numéro de Yapoco, mon cousin et aussi mon meilleur ami. La communication est effectivement très mauvaise.

– Oui, Yapoco, est-ce que tu m’entends à peu près ?

– Non, pas très bien, dit-il.

– Je vais te rappeler un peu plus tard. Mais j’aimerais bien que tu me rendes un très grand service. Ne me pose pas de question, j’aurai du mal à t’expliquer ce qui m’arrive. Fais tout ton possible pour me trouver Barbara Nicky avant mon retour à Paris.

Le train vient de démarrer ; avec les interférences, Yapoco ne m’entend plus et je raccroche.

Chapitre II

Nous finissons par arriver en gare de Bamako avec une trentaine de minutes de retard. Il fait déjà sombre. Je constate que cette ville dispose d’un éclairage de fortune avec quelques poteaux électriques allumés ici et là. A mon arrivée, je suis surpris par de multiples odeurs : poissons fumés, viandes grillées et épices… A chaque pas, les touristes qui sont descendus du train, sont assaillis par les commerçants qui portent en équilibre leurs marchandises sur la tête, et les supplient de leur acheter quelques babioles. Chargé de mon sac de voyage en plus de la petite valise noire qui ne fait que m’encombrer, je suis pressé d’arriver dans la salle d’attente pour trouver le guide qui, normalement, doit venir me chercher.

Au milieu d’une forêt de pancartes en carton, je suis soulagé de découvrir mon nom sur l’une d’entre elles. Je m’approche d’un grand monsieur noir, aux cheveux très courts. C’est le véritable africain.

– Bonsoir, Monsieur, lui dis-je, en lui serrant la main.

– Bonsoir, Monsieur, me répond-il avec son accent bien prononcé et son vieux français. Après une brève présentation, il se charge de mon sac et m’invite à le suivre.

– As-tu fait un bon voyage ? me demande-t-il.

Je suis un peu surpris d’entendre que cet homme qui me voit pour la première fois, se permet de me tutoyer.

– Comment vous appelez-vous ?

– Mamadou, répond-il.

Arrivés à côté d’une vielle jeep à la bâche déchirée, il me fait comprendre que c’est sa voiture et me propose de m’y installer. Nous avons du mal à converser et je dois lui faire répéter ses paroles avant de les comprendre. Il démarre dans une direction inconnue. La route est un chemin de creux et de bosses et la jeep fait des bonds inquiétants à chaque ornière. Pour briser le silence, je lui demande si le trajet est encore long.

– Non, me dit-il, il reste un champ de maïs à traverser et après nous y sommes.

Juste au milieu des champs, en face de nous, en plein milieu de la route de terre rouge, nous apercevons un bébé emballé dans un tissu, allongé sur la terre : il pleure. Aussi surpris qu’étonné, mon guide freine brusquement et la voiture s’arrête à quelques centimètres du bébé. Sans réfléchir il passe la marche arrière et recule à grande vitesse pour s’éloigner du bébé. Puis il laisse le moteur allumé et attend.

– Qu’est-ce que c’est que ce bébé dans ces champs ? Qu’elle est la femme qui a pu faire une chose pareille à cette heure si tardive ?

– N’ouvre pas la portière, me dit-il. Attends dans la voiture, ne bouge pas. Ce sont peut-être des voyous ; c’est la première fois que je vois ça ici.

Cinq minutes s’écoulent dans la voiture en pleine nuit, et nous ne constatons aucun bruit venant de l’extérieur. La forêt et les champs sont calmes ; seul le bébé pleure. Mamadou me fait comprendre qu’il va descendre pour le récupérer.

– Prends le volant et sois prêt à foncer s’il y a du nouveau. Si c’est le cas, fonce sans pitié vers eux pour te sauver tout droit sur la route et continue toujours jusqu’au premier carrefour, prends à droite et au premier village, tu demandes le chef. Ça me permettra de fuir par la forêt et de venir te rejoindre.

Pendant qu’il avance tout doucement, mon pied attend sur l’accélérateur, prêt à l’enfoncer. Au moment où il s’approche pour prendre le bébé dans ses bras, je vois de mes propres yeux le nouveau-né de quelques semaines s’arrêter de pleurer, se lever sur ses jambes et disparaître dans la forêt. Je deviens blême. Mamadou s’arrête dans son élan, fait demi-tour et court très vite jusqu’à la voiture où je lui cède vite la place. Nous nous regardons, sans savoir que dire.

– Je pense qu’il vaut mieux ne pas trop nous attarder dans ce coin. Dis-je.

Instinctivement, je regarde derrière moi, et je pousse le plus grand cri jamais fait dans ma vie.

– Démarrez Mamadou !

Il a eu juste le temps de soulever la tête, de regarder dans le rétroviseur et appui sur l’accélérateur. Heureusement que Mamadou est un homme qui a du sang froid pour bien maitriser la voiture. Car si c’était moi au volant, vu ce que nous venons de voir derrière nous, et avec ce démarrage brusque, j’aurai tellement paniqué, que je serai rentré dans un arbre, ou calé la voiture. Sans se poser de question, Mamadou fonce pour traverser les grands champs de maïs. Tout au long du chemin, mon corps est trempé de sueur froide, et des tremblements dans tous les membres. Je suis aux aguets, terrorisé même par les cris des hiboux et des animaux. Dès que nous avons aperçu le petit village, je demande à Mamadou de ralentir et de s’arrêter pour reprendre notre souffle, calmer un peu les nerfs et mes tremblements avant de rentrer dans le village.

– Ça fait trente-cinq ans que je suis né et que je vis ici, mais c’est la première fois que je vois ces deux phénomènes.

– Quant à moi, j’ai quarante-six ans, je sais que les forêts africaines sont pleines de mystères, mais ces deux choses que je viens de voir de mes propres yeux pour la première fois est invraisemblable et personne ne pourra me contredire. Hormis le bébé, est-ce-que vous avez bien vu ce qui arrivait derrière nous ?

– Oui, il me semble, répond Mamadou. Je crois avoir vu un monstre plus de deux mètres, avec une double têtes et les pieds lumineux qui avançait avec des pas enjambés vers nous.

– Oui c’est ça, il me semble d’avoir vu un truque de ce genre. Je n’ai jamais eu aussi peur dans ma vie. Mon voyage en Afrique me donne décidément la chaire de poule, en repensant à tout ce qui m’est arrivé depuis mon départ.

– Nos forêts sont imprévisibles, m’explique mon guide, mais ce qui vient de se passer, c’est la première fois que j’en suis témoin. J’espère que ce n’est pas notre terre malienne qui ne te convient pas.

– L’Afrique est un continent que j’apprécie beaucoup. Je n’ai jamais eu de problème dans les autres pays où j’ai fait escale. J’espère que cette terre ne veut pas me porter malheur.

Le petit village dont le nom m’échappe est après la petite ville de Koulikoro, si ma mémoire est bonne. Les cases très espacées les unes des autres et éclairées par des lampes à pétrole, me font penser à d’autres villages que j’ai visités aux cours d’un voyage en Guinée. Le chauffeur vient de se garer devant une clôture :

– Ici, c’est la maison du chef, déclare t-il.

C’est une grande bâtisse située au bout du village. Nous pénétrons dans une cour assez vaste, dans laquelle l’éclairage suffisant nous permet de découvrir, au milieu d’une foule d’enfants et d’adultes, le chef, un homme d’une taille moyenne, à la barbichette blanche et bien taillée qui se lève pour me serrer la main. Il la garde dans la sienne quelques minutes et me demande si mes enfants, ma femme et mes parents vont bien…

– Notre salutation est une tradition typiquement locale ; elle permet de prouver l’amitié et le sens de l’accueil, aux visiteurs qui arrivent dans un village.

Après ce rite si chaleureux, on m’indique déjà ma chambre pour me débarrasser des affaires qui m’encombrent, et je rejoins le chef qui m’attend dans un fauteuil en bois :

– Le chef veut savoir ce que tu veux boire, me dit le chauffeur.

– Un verre d’eau, s’il vous plaît, car la nuit est très chaude.

Un jeune garçon me sert un gobelet d’eau que je vide d’un seul trait. Un groupe de femmes et de jeunes, se présentent à leur tour pour me souhaiter la bienvenue, après quoi, on me propose de passer à table avec le chef.

– Ici nous n’avons pas l’habitude de manger avec des couverts, m’explique Monsieur Mamadou, nous mangeons avec les doigts ; j’espère que ça ne te dérange pas.

– Non pas du tout. Je m’adapte à tout et je ferai comme vous.

Le chef appelle un enfant et s’adresse à lui dans un dialecte que je ne comprends pas. L’enfant apporte en courant un seau d’eau, du savon et une serviette pour que je me lave les mains… Alors le chef me propose plusieurs plats : le riz avec sa sauce d’arachide, le foutou de maïs accompagné d’une sauce noirâtre et de poissons. Je prends un peu de tout, et surtout du foutou pour faire plaisir au chef qui a insisté pour que je le goûte. En dessert, on me propose de multiples de fruits. Quel succulent repas !

Installés tous les trois au clair de la lune, nous nous engageons dans une grande conversation avec le chef que je trouve sympathique et qui sait très bien mettre les gens à l’aise. Il m’explique les aventures qu’il a vécues avec sa famille dans cette forêt et n’est pas étonné de ce que nous venons de vivre – traduit Mamadou – car dans ce petit coin de forêt, il se passe des choses étranges. Et il se met à raconter :

« Quand j’étais jeune, je venais des champs avec mes parents ; comme à l’habitude, mon père avait pris son fusil de chasse. Il faisait déjà nuit. Sur le sentier qui traverse cette forêt, nous avons vu de loin une lampe à pétrole se diriger vers nous. Nous nous sommes arrêtés et avons tendu l’oreille pour écouter celui qui venait à notre rencontre. Arrivée à notre niveau, la lampe s’est arrêtée. Le plus étonnant, c’est qu’elle n’était tenue par personne. Mon père, très surpris, alors que nous les enfants, étions réellement effrayés, a dirigé sa petite torche de poche vers la lampe à pétrole qui, subitement, a disparu pour venir se placer juste derrière nous. Pris de panique, mon père a sorti son fusil et a tiré vers la lampe. Elle s’est éteinte pour repasser devant nous. Devant cette affaire mystérieuse, mon père s’est mis à genou et a prié, puis il nous a dit de ne pas nous inquiéter et de continuer notre chemin sans nous préoccuper de cette lumière qui, curieusement, nous accompagnait pour nous éclairer. C’est devant le village, qu’elle a disparu comme elle était venue. Personne jusqu’à maintenant n’y a rien compris… Oui, conclut le chef, y a des choses surprenantes qui se passent dans cette forêt et dans nos forêts en général. »

A la fin de cet extraordinaire récit, je jette un coup d’œil à ma montre qui indique 21 h déjà.

– Le chef me dit que si tu veux aller te coucher, la route est libre.

– Remerciez-le de ma part pour son bon accueil, Mamadou. Je commence à sentir un peu la fatigue ; je crois que je ne tarderai pas y aller. Et dites-lui que je lui souhaite une très bonne soirée.

– Le chef te souhaite aussi une bonne nuit. Si tu veux, viens avec moi, je vais t’indiquer la douche.

Située au dehors, derrière une case, la douche est un cagibi sans toit, construit de briques en terre, de la taille d’un être humain, à peu près. Sa porte est un tissu en pagne que l’on tire. A l’intérieur, on trouve un tabouret pour s’asseoir, et des petits cailloux par terre qui sont probablement là pour protéger les pieds de la boue. Avec ma taille, à l’intérieur de ce douchoir, comme je l’appelle ce ne sera pas facile de me laver. On verra tout mon buste. Mais, comme j’ai besoin de me débarbouiller, j’accepte le seau d’eau tiède que l’un des garçons vient de me servir, et je me lave comme je peux.

Je m’installe ensuite sur un lit en bois de fortune, couvert d’un matelas de paille. Je trouve difficilement le sommeil et j’appréhende un peu la nuit à cause de tout ce que je viens de vivre déjà : dans le train comme au milieu du champ de maïs, j’ai été incapable de me défendre. J’allais oublier cette valise noire que je trimbale ! J’espère que ma nuit ne sera pas trop mouvementée. Je prends la valise et la pose sur le lit, je la fixe pendant un moment en me demandant si l’ouvre ou non. Je pose ma main la dessus, je la tourne et la retourne en la mettant dans tous les sens et quelque chose me dit de faire attention et aussi j’ai senti une sueur froide m’envahit. Je glisse la valise sous le lit et je me rallonge. « j’espère que la valise n’a aucun lien avec tout ce que je viens de vivre et que je saurai le plus rapidement son contenu. » C’est en songeant à toutes ces péripéties, les yeux rivés au plafond, que petit à petit, la fatigue l’emporte et que je m’endors.

Au lever du jour, il doit être cinq heures, le chant des coqs et des oiseaux me tirent du lit. La première chose que je regarde, c’est la valise, tout en vérifiant de la tête aux pieds que je suis encore entier. Après m’être habillé, j’ai une envie très pressante… Malheureusement dans la petite case où je suis, il n’y a rien pour se soulager, même pas un pot de chambre. Quelle galère ! Il faut que je sorte pour chercher les toilettes. Heureusement Mamadou, déjà assis non loin de ma porte, m’attend. Dès qu’il m’a vu, il se lève et vient vite me rejoindre.

– Bonjour, Monsieur !

– Bonjour, Monsieur Mamadou ! Montrez-moi d’abord les toilettes, nous aurons le temps de discuter après.

– Si c’est pour faire pipi, va derrière la case, sinon viens avec moi.

Je le suis derrière les cases où je découvre une cabane. Il faut vraiment avoir une envie très pressante pour entrer dans ce coin où toutes les espèces animales se donnent rendez-vous. Accroupi sur deux troncs d’arbres qui protègent un grand trou au-dessus de la souche où tout le village a probablement dû séjourner, je ferme les yeux et me soulage sans m’occuper des margouillats et des cafards qui se faufilent en tous sens, sans oublier les mouches. J’espère être purgé définitivement de tous les fruits que j’ai mangés hier car je ne me sens plus capable d’entrer une deuxième fois dans ce lieu tellement sale. Je préfère encore être constipé pendant tout mon séjour !

– Tu veux qu’on te chauffe l’eau pour te laver ? me propose Mamadou.

– Avec la chaleur qu’il fait, je préfère de l’eau froide, s’il vous plaît.

– Je vais demander à une des femmes de te mettre un seau d’eau dans la douche. Et pour ton petit déjeuner, je mettrai ton plat devant la chambre.

– Merci, Monsieur Mamadou.

Pour un homme pudique comme moi, la douche aura été très rapide, et je ne suis d’ailleurs pas à l’aise dans ce douchoir, en plein jour. Devant la porte de ma chambre, je trouve sur une petite table, plusieurs plats qui me feront un fameux petit déjeuner : ragoût d’ignames, bananes braisées et purée de maïs avec sauce de gombo et viande de la brousse. Tout cela est délicieux. Une heure plus tard, on vient frapper à ma porte pour m’informer que le chef du village est prêt et que tous ses notables sont arrivés : on m’attend. J’arrive au milieu d’une foule vêtue de boubous et coiffée de bérets ; chacun se lève pour m’accueillir, tandis que Mamadou me présente une chaise, à côté du chef.

Une fois que je suis assis, tout ce monde se met en rang et chacun à son tour vient me saluer. A la fin, un homme d’une cinquantaine d’année, habillé à l’européenne vient vers moi et se présente :

– Je suis Ousmane Diallo. J’ai passé environ vingt ans en Europe pour faire mes études, dix ans en France très précisément à Lyon ; après je suis parti en Suisse où j’ai séjourné huit ans avant de rentrer au pays. Je suis aujourd’hui directeur commercial. Le chef du village a voulu que ce soit moi votre interprète, car nous pensons que nous avons beaucoup de choses à nous dire. Ce n’est pas parce que Mamadou ne s’exprime pas bien en français, mais c’est tout simplement que pour traduire vos propos dans notre dialecte bambara, il risque de commettre quelques confusions.

– Enchanté, Monsieur Ousmane Diallo !

– Appelez-moi Diallo, ça ira plus vite.

– Merci, Monsieur Diallo. Oui, je disais, c’est un plaisir pour moi de faire votre connaissance. Nous aurons sûrement beaucoup à nous dire. Je me nomme Max Fournier, je suis enquêteur de faits divers.

– Avant d’en venir au but, c’est-à-dire à la raison de votre présence parmi nous, dans notre village, le chef a quelque chose à vous dire. Le chef se lève pour me serrer à nouveau la main et se rassoit aussitôt.

– Le chef tient à vous féliciter pour votre simplicité et votre compréhension. C’est la première fois qu’un blanc vient dans notre village. Nous ne savions pas trop comment vous recevoir mais vous avez mangé comme nous, vous avez tout fait comme nous sans chichi ni réticence, ce qui nous fait énormément plaisir.

– Monsieur Diallo, je tiens à mon tour à remercier votre chef de village, ses femmes et toute sa famille de m’avoir accueilli à bras ouverts. Oui, je vous remercie tous de l’accueil chaleureux que vous m’avez réservé et qui confirme encore une fois tout ce qui a déjà été dit sur l’accueil, la chaleur et le respect des Africains. Je suis très content et très fier d’avoir...

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