Cavalcades et dérobades

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« Rien n’est plus merveilleux qu’un cheval » affirme Laura, directrice d’école d’un petit village de la Drôme, si passionnée par les crinières qu’elle en néglige son mari, Jean-Luc. Carmen, elle, engloutit son maigre salaire de femme de ménage dans l’entretien de ses chevaux et délaisse son fils Pablo qu’elle élève seule avec un courage infini. Quant à Dan, le dresseur, celui qui possède le don inouï de rendre dociles les montures les plus rétives, celui que tout le monde admire et jalouse, il cache derrière son apparent succès une blessure personnelle. Comme dans les tragédies antiques, le cheval peut être maléfique… Laura en fera la douloureuse expérience lorsqu’elle verra Jean-Luc déserter le domicile conjugal. 
Avec ce journal à plusieurs voix, Sylvie Brunel signe un roman profondément humain qui, au-delà de l’hommage au cheval-ami, qui rend heureux ceux qui l’aiment, met en scène les figures emblématiques de femmes fortes, solidaires mais seules, au cœur d’une région magnifique, la Drôme, qui a fait du cheval l’un des piliers de son identité.
Publié le : mercredi 2 avril 2008
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709643344
Nombre de pages : 386
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Les jours passaient avec une telle lenteur.
Ida Joner leva les mains et compta ses doigts. Elle fêterait bientôt son anniversaire : elle aurait dix ans le 10 septembre prochain. On n'était encore aujourd'hui que le premier. Elle avait tant de désirs. À commencer par un animal de compagnie. Affectueux, débordant de vie. Qui n'appartiendrait qu'à elle. Ida avait un visage enchanteur, rehaussé de grands yeux marron. La silhouette était gracieuse et menue, le cheveu épais et bouclé. Elle faisait preuve d'une humeur légère, pétillante. C'était trop de bonheur. Voilà ce que pensait sa mère, souvent ; surtout lorsqu'Ida quittait la maison et que son dos s'éclipsait dans le virage. C'était trop, et c'était trop beau pour durer.
Ida enfourcha son vélo. À cet instant précis, elle allait quitter la maison sur un Nakamura flambant neuf. Après son départ, un véritable capharnaüm régnait dans le salon. Elle avait joué, étendue sur le canapé, s'était amusée avec des petits personnages. Son absence laisserait, dans un premier temps, un vide insondable. Par la suite, une résonance hostile s'infiltrerait à travers les murs et saturerait la maison d'une folle inquiétude. La mère d'Ida n'aimait pas ça. Mais quoi, elle ne pouvait tout de même pas mettre sa fillette en cage, comme un vulgaire oiseau chanteur. Elle lui adressa un signe de la main doublé d'un sourire téméraire.
Elle se plongea aussitôt dans des tâches domestiques. L'aspirateur assourdirait la résonance inédite qui emplissait la pièce. Si elle en venait à transpirer, à avoir chaud ou à être fatiguée de secouer les tapis, son corps ainsi malmené oublierait la pointe qui lui labourait la poitrine chaque fois qu'Ida n'était plus à proximité. Elle jeta un œil par la fenêtre. Le vélo tournait à gauche. Ida descendait vers le centre. Tout allait bien. Elle portait son casque, cette coquille ferme et protectrice qui lui épousait le crâne. Une assurance vie,
stricto sensu. Dans sa poche, le portefeuille zébré contenait trente couronnes. Une somme suffisante pour se payer le dernier numéro de Wendy, le magazine consacré aux chevaux. Avec la petite monnaie, elle avait pour habitude de s'acheter un Bugg. L'aller-retour chez Laila, la buraliste, lui prendrait un quart d'heure. La mère d'Ida compta dans sa tête. Sa fille serait rentrée sur les coups de 18 h 40. Elle n'excluait pas qu'Ida croise quelqu'un, qu'elle engage la conversation pendant une dizaine de minutes. En attendant, elle entreprit de ranger. Ramassa les cartes et les bonshommes qui traînaient sur le canapé. Elle savait pertinemment que sa fille l'entendait. N'importe où, n'importe quand. Elle avait transplanté son ton autoritaire dans la tête de la fillette et, de la même façon, elle savait que sa voix y résonnait comme une vigoureuse et sempiternelle injonction. Et elle s'en voulait. Elle éprouvait une culpabilité pareille à celle que peut ressentir, après coup, l'auteur d'une agression sexuelle. Or elle n'osait pas adopter un autre comportement. Cette voix, elle et elle seule, sauverait Ida si d'aventure elle se retrouvait face à un danger.
Ida était une fille bien élevée, qui jamais ne songerait à désobéir à sa mère ni à oublier une promesse tenue. Seulement voilà, à l'horloge accrochée au mur du salon de Helga Joner, les aiguilles glissaient irrémédiablement vers les 19 heures et Ida n'était pas rentrée. C'est le moment que choisit l'angoisse pour lui administrer une première injection. L'effet fut amplifié, l'instant d'après, par cette aspiration à l'estomac, dévorante, qui en permanence propulsait Helga Joner vers la fenêtre où Ida, juchée sur sa bicyclette jaune, ne manquerait pas de débouler. Elle allait même surgir dans une seconde, c'était évident. Le casque rouge scintillerait sous le soleil. Sa mère entendrait l'écho étouffé des roues crissant sur le gravier. Agrémenté d'un coup de sonnette, comme pour dire : « Je suis rentrée ! » Suivi du cognement du guidon contre le mur.
Sauf qu'Ida ne rentrait pas.
Helga Joner décolla. Elle quitta tout ce qui était sécurisant et familier. Le plancher céda sous ses pieds. Son corps, lourd d'ordinaire, ne pesait plus rien. Elle flottait dans les pièces comme un spectre. Et elle retomba, récoltant au passage un coup à la poitrine. Elle se figea. Puis s'effondra. Mais pourquoi tout ceci avait-il des airs de déjà-vu ? Parce que, depuis des années et des années, en pensée, elle avait vécu cette situation. Parce qu'elle avait toujours su que cette enfant du bonheur ne durerait pas. Et le fait très précis qu'elle n'attendait rien d'autre que ça l'effrayait, la rendait folle. La certitude qu'elle avait un pouvoir de prémonition, que dès le départ elle l'avait compris et qu'elle en avait conscience, tournoyait dans sa tête tel un vertige. Voilà pourquoi j'ai toujours peur, songea Helga. Depuis dix ans, tous les jours, j'ai eu peur, et j'avais de bonnes raisons. Puisque, ça y est, c'est arrivé. Le cauchemar. Immense, noir, grattant contre la porte de son cœur.
Il était 19 h 15 lorsqu'elle s'arracha à l'apathie et trouva, dans les pages jaunes, le numéro de l'épicerie de Laila. Elle se façonna une voix enjouée. De nombreuses sonneries retentirent avant qu'on daigne décrocher. Le fait même qu'elle soit au bout du fil et que, par conséquent, son angoisse la démasque, la persuadait plus que jamais qu'Ida ne se trouvait qu'à quelques encablures. Comme la confirmation ultime qu'elle, Helga, se posait décidément là, en indécrottable mère poule qu'elle était.
Sauf qu'Ida n'était nulle part en vue.
Sur ce, une voix féminine répondit. Helga embraya par un rire d'excuse, parce qu'elle entendait que la femme à l'autre bout du fil était adulte et qu'elle avait, sans nul doute elle aussi, des enfants. Elle comprendrait. Ma fille est partie à vélo pour acheter Wendy
. Dans votre magasin. Elle devait rentrer directement, elle devrait même déjà être là, or elle n'est toujours pas revenue. Donc j'appelle pour vérifier qu'elle est bien passée chez vous pour acheter ce qu'elle voulait acheter. Dit Helga Joner. D'une traite.
Elle regarda par la fenêtre pour parer la réponse.
— Non, répondit la voix. Je n'ai pas vu de petite fille. Pas que je me souvienne en tout cas.
Helga se tut. Cette réponse ne pouvait pas être correcte. Ida était forcément allée chez la buraliste. Pourquoi celle-ci disait-elle des choses pareilles ? Helga exigeait une autre réponse.
— Elle est petite, les cheveux foncés, insista-t-elle sans en démordre. Elle a dix ans. Elle porte un survêtement bleu et un casque rouge. Son vélo est jaune.
Cette dernière remarque resta en suspens. Ida n'entrait tout de même pas à vélo dans le magasin !
Affolée, Laila Heggen, la buraliste, eut peur de répondre. Elle entendait la panique enfler à chaque instant et refusait qu'elle se manifeste dans toute son horreur. Aussi fit-elle défiler dans sa tête les dernières heures de la journée. Mais elle n'y revit aucune petite fille, quand bien même elle l'eût souhaité.
— Il y a tellement de gamins qui passent dans les parages, dit-elle. Toute la journée. À cette heure-ci, c'est calme. C'est que… Il y a comme une pause pour le dîner, entre cinq et sept. Et après la circulation reprend. Jusqu'à 22 heures. Là, je ferme.
Elle ne trouva rien à ajouter. D'autant qu'elle avait deux hamburgers sur la plaque, ça sentait déjà le brûlé, le client attendait.
Helga cherchait ses mots. Elle était incapable de reposer le combiné, n'osait couper la ligne qui la reliait à Ida et que cette femme incarnait. Puisque c'était chez elle qu'Ida se rendait. À nouveau, elle observa la route. L'intervalle entre chaque passage de voiture était grand. Le rush de la fin d'après-midi était terminé.
— Mais si jamais elle passait chez vous, tenta-t-elle, dites-lui que je l'attends.
Un silence – un autre. Laila Heggen voulait l'aider, sans pour autant trouver les moyens de le faire. C'est épouvantable, pensa-t-elle. Être obligée de répondre par un non. Alors qu'un oui était ce dont cette dame avait besoin.
Helga Joner raccrocha.
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