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Célibataires anonymes

De
176 pages
Le club des « Célibataires anonymes » est, comme son nom l’indique, destiné à empêcher ses membres de se marier à tort et à travers. Ephraïm Trout, homme de loi américain, est un membre actif de cette organisation. Il se sent obligé de suivre son client, Ivor Llewellyn, à Londres pour l’aider de ses conseils en une dangereuse occurrence (il a rencontré une jeune actrice !). Il tente également par tous les moyens de contrecarrer les projets matrimoniaux de Joseph Pickering, jeune auteur dramatique dont la dernière comédie a fait un four noir et qui vient de rencontrer Sally à laquelle une vieille dame richissime a légué sa fortune à condition qu’elle s’abstienne de fumer pendant deux ans.
Traduit de l’anglais par Anne-Marie Bouloch.
Pelham Grenville Wodehouse est né à Guilford en 1881 et mort à New York en 1975. Après avoir travaillé brièvement dans la banque, il devient journaliste et écrivain. Il émigre aux États-Unis avant la Première Guerre mondiale et travaille comme scénariste à Hollywood. Il est le créateur de Jeeves, Lord Emsworth et autres personnages classiques de l’humour britannique. Il a été fait Chevalier de l’Empire Britannique peu de temps avant sa mort.
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Domaine étranger

collection dirigée

par

Jean-Claude Zylberstein

Titre

Cover

 

 

 

 

 

 

 

 

Titre original:
Bachelors anonymous


Copyright © The Trustees of the Wodehouse Estate.
First published in the UK in 1973 by Barrie & Jenkins Ltd


www.lesbelleslettres.com

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© Les Belles Lettres 2017 pour la présente édition et la traduction

95, bd Raspail 75006 Paris


Isbn : 978-2-251-90419-1

CHAPITRE PREMIER

I

M. Éphraïm Trout, de Trout, Wapshott et Edelstein, l’une des nombreuses firmes d’hommes de loi qu’employait Ivor Llewellyn, le directeur du studio Superba-Llewellyn de Llewellyn City, Hollywood, venait de conduire M. Llewellyn à l’aéroport de Los Angeles. Les deux hommes étaient des amis de longue date. M. Trout s’était occupé des cinq divorces de M. Llewellyn, y compris le dernier, d’avec Grayce, la veuve d’Orlando Mulligan, la star du western, et cela noue des liens. Rien ne vaut un bon divorce pour faire tomber les barrières entre avocat et client. Cela leur donne un sujet de conversation.

— Vous me manquerez, I. L., disait M. Trout. Cet endroit ne sera plus le même sans vous. Mais je pense que vous êtes sage de transférer vos activités à Londres.

M. Llewellyn pensait de même. Il n’avait pas pris cette décision sans bien y réfléchir. C’était un homme qui, sauf pour se marier, ne faisait rien à la légère.

— Il faut que je remette de l’ordre dans mes affaires en Angleterre, dit-il. Ces rêveurs ont besoin de quelques bâtons de dynamite sous le fond de leurs pantalons.

— Je ne pensais pas seulement, répondit M. Trout, aux bénéfices qu’en tirera, certainement, votre succursale britannique, mais aussi à ceux qui dériveront, pour vous, de votre visite à Londres.

— On mange du bon steak, à Londres.

— Je n’avais pas non plus les steaks à l’esprit. Je pense que, maintenant que vous allez être libéré de l’influence insidieuse du soleil californien, le besoin de vous remarier pourrait diminuer. C’est ce soleil perpétuel qui cause vos imprudences.

Aux mots : « vous remarier », M. Llewellyn avait fortement frissonné, comme du blanc-manger par grand vent.

— Ne me parlez plus de me remarier. Je suis guéri de cette mauvaise habitude.

— Vous le croyez.

— J’en suis sûr. Écoutez, vous connaissez Grayce.

— Je la connais parfaitement.

— Et vous savez ce que c’était que d’être marié avec elle. Elle me traitait comme une de ces choses qu’ils ont au Mexique… Pas des tamales… Quelque chose qui ressemble à néon…

— Des péons ?

— C’est ça. Elle tenait à avoir un compte joint. Elle me mettait au régime. Avez-vous déjà mangé du pain de régime ?

M. Trout dit qu’il n’en avait jamais goûté. C’était un homme si mince, si maigre même, qu’une journée au pain de régime l’aurait rendu quasiment invisible.

— Eh bien, n’y goûtez pas. On dirait du papier mâché. Mes souffrances furent horribles. S’il n’y avait pas eu une excellente jeune femme nommée Miller, maintenant Mme Montrose Bodkin, qui, au péril de sa vie, me glissait occasionnellement un morceau de quelque chose de comestible, je crois que je n’aurais pas survécu. Et maintenant que Grayce a divorcé, je me sens comme un détenu de San Quentin soudain libéré sur parole après avoir fait dix ans pour braquage de banque.

— Le soulagement doit être grand.

— Colossal. Eh bien, croyez-vous que ce détenu irait braquer une autre banque au moment même où il vient de sortir ?

— Pas s’il est raisonnable.

— Eh bien, je suis raisonnable.

— Mais vous êtes faible, I. L.

— Faible ? Moi ? Demandez aux gars du studio si je suis faible !

— En ce qui concerne les femmes ; I. L., seulement en ce qui concerne les femmes.

— Oh ! les femmes !

— Vous continuerez à les demander en mariage. Vous êtes ce que j’appellerais un demandeur compulsif. C’est à cause de votre nature chaleureuse et généreuse, bien sûr.

— Oui, ça et le fait de ne plus savoir quoi leur dire au bout de dix minutes. On ne peut pas rester bêtement silencieux.

— C’est pourquoi je suis heureux d’avoir l’occasion de vous donner un conseil. Vous vous êtes certainement demandé pourquoi, alors que je travaille au cœur d’Hollywood depuis plus de vingt ans, je ne me suis jamais marié.

M. Llewellyn n’avait jamais eu l’idée de se poser une telle question. S’il l’avait fait, il se serait répondu que la solution de ce mystère était que son vieil ami, bien que pétri de qualités pour la pratique de la loi, n’avait rien de fascinant. M. Trout, outre qu’il était mince, avait cet air desséché qui vient aux avocats d’un certain âge. Il n’y avait rien de séduisant chez lui. Peut-être aurait-il pu attirer des femmes de type confortable et maternel, mais elles sont rares à Hollywood.

— La raison, dit M. Trout, est que, depuis de nombreuses années, j’appartiens à un petit cercle dont les membres ont décidé que la vie de célibataire est la meilleure. Nous nous nommons les Célibataires anonymes. Ce sont les Alcooliques anonymes qui ont donné cette idée aux pères fondateurs. Nos méthodes sont franchement copiées sur les leurs. Quand l’un de nous ressent le besoin impérieux d’inviter une femme à dîner, il cherche les autres membres du cercle et leur parle de son impulsion ; alors ils le raisonnent. Il a beau plaider, dire qu’un seul dîner ne peut lui faire aucun mal, ils savent bien où peut mener cet unique dîner. Ils lui font comprendre les inévitables résultats de ce premier pas sur la pente savonneuse. Une fois qu’on a cédé à la tentation, lui disent-ils, le dîner est suivi par d’autres dîners, des déjeuners pour deux en tête à tête dans des boudoirs aux lumières tamisées, jusqu’à ce qu’il se retrouve, en habit et pantalon rayé, tremblant devant son épouse, aux marches de l’autel, dévoré par le regret et les remords alors qu’il est trop tard. Alors, graduellement, la raison remonte sur son trône. Le calme succède aux troubles, et la folie passe. Il quitte la compagnie de ses amis, redevenu, comme naguère, un célibataire convaincu, résolu à ignorer désormais les lettres d’invitation, à refuser de répondre au téléphone et à se tapir dans la rue à la vue de la moindre femme. Vous m’écoutez, I. L. ?

— Je vous écoute, répondit M. Llewellyn.

Il était extrêmement impressionné. Vingt ans d’appartenance aux Célibataires anonymes avaient rendu M. Trout singulièrement persuasif.

— Il n’y a malheureusement pas de chapitre des Célibataires anonymes à Londres, sinon je vous donnerais une lettre pour eux. Mais ce que vous devez faire, dès votre arrivée, c’est engager les services d’une personne sérieuse et raisonnable dans laquelle vous auriez confiance, qui prendra la place de mon petit groupe quand vous sentirez venir une demande en mariage. Un bon avocat, habitué à faire avec discrétion les commissions de ses clients, pourra vous trouver quelqu’un. Il y a un cabinet dans Bedford Row, Nichols, Erridge et Trubshaw, avec qui je fais des affaires depuis de longues années. Je suis sûr qu’ils pourront vous fournir celui dont vous aurez besoin. Ce ne sera pas, bien entendu, comme si vous aviez tous les Célibataires anonymes à votre service, mais ce sera mieux que rien. Et je crois que vous aurez besoin d’être aidé. Je parlais, il y a un moment, du soleil de Californie et de ses effets désastreux, et je vous félicitais d’y échapper, mais je crois qu’il y a quelquefois du soleil en Angleterre, aussi vous devez être prêt. Nichols, Erridge et Trubshaw. N’oubliez pas.

— Je n’oublierai pas, dit M. Llewellyn.

II

En quittant l’aéroport, M. Trout revint à Hollywood où il devait déjeuner au Brown Derby, comme c’était son habitude, en compagnie de Fred Basset, Johnny Runcible, et G. J. Flannery, tous membres actifs des Célibataires anonymes. Fred Basset, qui était dans l’immobilier, avait fait une bonne affaire ce matin-là, tout comme G. J. Flannery, qui était agent d’écrivains, et il y avait autour de la table une atmosphère joviale. Seul M. Trout restait silencieux, regardant d’un œil distrait sa portion de corned-beef, comme si ses pensées étaient ailleurs. C’était une conduite digne de causer des commentaires.

— Vous êtes bien calme aujourd’hui, E. T., dit Fred Basset.

M. Trout revint à lui avec un sursaut.

— Désolé, F. B., fit-il, je suis inquiet.

— C’est dommage. Qu’y a-t-il ?

— Je quitte à l’instant Llewellyn qui part pour Londres.

— Il n’y a pas de quoi vous inquiéter. Il arrivera probablement en bon état.

— Mais, que se passera-t-il quand il y sera ?

— Comme je le connais, il fera un bon dîner.

— Seul ? Avec une relation d’affaires ? Ou, dit gravement M. Trout, avec une femme ?

— Misère ! s’écria Johnny Runcible.

— Oui, je vois ce que vous voulez dire, intervint G. J. Flannery.

Un silence pensif s’installa.

Ces hommes étaient hommes à regarder les choses en face et savaient tirer des conclusions. Ils savaient que, si quelqu’un avait eu cinq femmes, il serait futile de prétendre qu’il était immunisé contre l’attraction de l’autre sexe, et ils voyaient, avec une hideuse clarté, les périls auxquels était exposé Ivor Llewellyn. Les sourcils étaient froncés, les yeux assombris d’inquiétude. C’était comme s’ils voyaient Ivor Llewellyn sur le point de s’engager imprudemment dans le grand marécage qui faisait si fort frissonner Sherlock Holmes et le docteur Watson.

— Nous ne pouvons pas être sûrs que le pire va arriver, dit à la fin Fred Basset. (Un homme qui trafique dans l’immobilier voit toujours le bon côté des choses.) Tout peut très bien se passer. Nous devons nous souvenir qu’il sort tout juste d’une lourde peine comme mari de Grayce Mulligan. Sûrement, un homme qui a eu une telle expérience hésitera à repasser sa tête dans le nœud coulant.

— C’est exactement ce qu’il m’a dit quand nous avons parlé de remariage, confia M. Trout. Et il avait l’air sincère.

— Si vous voulez mon avis, intervint G. J. Flannery toujours enclin au pessimisme, sa nature ayant été aigrie par la fréquentation des auteurs, il est probable que c’est justement le contraire qui va arriver. Après Grayce, pratiquement n’importe qui lui semblera magnifique, et ce sera une proie facile pour la première sirène qui passera. Spécialement s’il a bu un verre ou deux. Vous savez bien comment il est quand il est pompette.

Les sourcils se froncèrent derechef, les lèvres se pincèrent et les yeux s’assombrirent davantage. La tendance générale fut de faire des reproches à M. Trout.

— Vous auriez dû lui donner un mot d’avertissement, E. T., dit Fred Basset.

— Je lui en ai donné plusieurs, rétorqua M. Trout blessé. J’ai fait plus. Je lui ai parlé d’avocats que je connais à Londres et qui pourront lui recommander quelqu’un qui, jusqu’à un certain point, remplacera pour lui les Célibataires anonymes.

Fred Basset secoua la tête. Bien que capable de décrire avec enthousiasme une magnifique propriété à un client potentiel, il n’en était pas moins, en dehors des heures de bureau, un homme réaliste.

— Un amateur peut-il prendre la place des Célibataires anonymes ?

— J’en doute, dit G. J. Flannery.

— Moi aussi, insista Johnny Runcible.

— Il faut quelqu’un comme vous, E. T., s’écria Fred Basset. Quelqu’un habitué à présenter des arguments et à plaider une cause. Je suppose que vous ne pourriez pas partir pour Londres ?

— Mais, voilà une idée ! fit G. J. Flannery.

Cette idée n’était pas venue à M. Trout, mais, en l’examinant, il en voyait les mérites. On ne pouvait pas vraiment ­s’attendre à ce qu’une conversation hâtive dans un aéroport eût un effet durable sur un homme aux tendances ­matrimoniales d’Ivor Llewellyn, mais s’il était à Londres, constamment à ses côtés, en position d’ajouter argument frappant à ­argument frappant, ce serait très différent. La pensée de jouer d’Ivor Llewellyn comme d’un instrument à cordes lui plaisait infiniment et, comme les affaires étaient calmes en ce moment, il pouvait laisser sans dommage le cabinet de Trout, Wapshott et Edelstein aux mains de ses associés. Ce n’était pas comme s’ils avaient été au milieu d’une de ces causes célèbres pour lesquelles la tête pensante de la firme devait être aux commandes à chaque instant.

— Vous avez raison, F. B., décida-t-il. Donnez-moi le temps de tout mettre au point au bureau, et je pars pour Londres.

— Vous ne pouvez pas partir immédiatement ?

— J’ai bien peur que non.

— Alors, prions pour qu’il ne soit pas trop tard.

— Oui. Prions, dirent Johnny Runcible et G. J. Flannery.

III

L’avion de M. Llewellyn était en route. Une complète absence de pirates de l’air lui permit d’atteindre New York, puis un autre aéroplane l’emmena à Londres où, à la réception donnée en son honneur par la succursale de Superba-Llewellyn de cette ville, il fit la connaissance de Miss Véra Dalrymple, qui devait incessamment jouer dans une comédie intitulée Cousine Angéla, œuvre d’un jeune auteur nommé Joseph Pickering.

C’était une brune ravissante, comme ses cinq épouses l’avaient été, et il ne fallut pas longtemps pour que son indéniable séduction lui fasse oublier temporairement les sages conseils de M. Trout. Ce ne fut que quand sa pièce eut été jouée pendant près de deux semaines qu’il prit conscience qu’il serait judicieux d’établir le contact avec Nichols, Erridge et Trubshaw de Bedford Row, WC1.

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