Chair de blues

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José Lobo, journaliste, ancien otage au Liban, est sorti du trou par Antoine, son ami. Prisonnier de son passé, de l'absence de sa mère qui le hante à jamais, comme la voix de Billie Holiday, il se reconstruit dans son métier qu'il vit, jusqu'au-boutiste, en solitaire redouté. Un autre journaliste, Pierre Garnier, modeste, discret, est un jour abattu à ses côtés. A sa place ?
Plongé dans cette affaire qui est devenue la sienne, Lobo va passer tous les obstacles, découvrir la vérité, décrocher "le scoop de sa vie". Le plus dur pour lui n'est pas l'adversité, le danger, mais la force d'un regard, celui de Benjamin, quatorze ans, le fils de Garnier. Pour cet orphelin, il est celui par qui le malheur est arrivé, l'arrogante fatalité. Et pour ne pas dévoiler à Benjamin la vraie nature de son père, il renoncera à son papier, promis à une retentissante exclusivité. Jusqu'où le métier ? Le regard d'un enfant aura été plus fort qu'un idéal, une affection aura eu raison d'une passion. Et à la fin, un peu de l'âme du jazz l'emportera. So what. La voie de Billie Holiday continuera de l'habiter. Quiet... Don't explain...
Christian Montaignac est chroniqueur au journal L'Equipe. Chair de blues est son second roman après Un parfum de lilas mouillé (Editions du Rocher, 1996).
Publié le : mercredi 3 mars 1999
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702151228
Nombre de pages : 216
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Chapitre 1
Une fois arrivé au monde, José Lobo avait eu envie d'en repartir. Un peu plus de cinquante ans après, il était revenu dans l'antre de sa mère pour en finir.
C'était à Lisbonne, dans une cave, le meilleur endroit, la meilleure lumière, pour mettre fin à ses jours. Ces murs ne le changeaient pas, il avait connu les mêmes au long de huit cent soixante-sept nuits passées sous des ruines à Beyrouth. Une vie qui bascule, un dimanche, en plein soleil, sur la route d'un aéroport. La pierre fétide, les chaînes, le bandeau, les insultes, l'angoisse permanente d'être exécuté : otage.
Pour faire face au naufrage, se battre contre ce vent de dépossession qui emporte l'esprit, Lobo avait gardé le jazz en lui. Il était sa liberté sous l'occupation des jours obscurs, il était sa musique de survie. Le jazz, comme une torche, tout le jazz, de ZZ.J à
Des rythmes l'avaient suivi jusqu'à la sortie, courbé, apeuré, à l'arrière d'un camion. Avec un autre homme, un journaliste, il n'était qu'une monnaie d'échange. Mais la libération avait dérapé en un fracas, mille éclats. Il était entré dans une zone d'oubli à perte de vie. Et le compagnon, l'ami, n'en était jamais revenu.
Du noir, un silence interminable. La douleur qui persiste, insiste, vrille ses poinçons dans la nudité sans défense. Enterré vivant sur un lit d'hôpital. Un cerveau livré à lui-même, un corps livré aux autres. Le crâne qui roule sur l'oreiller, une carcasse muette qui se tord de douleur. L'isolement total, une autre mise au secret, les cadenas verrouillés. Mais le morceau de viande est vivant, attentif aux gestes et paroles de ceux qui l'entourent. Les moindres mouvements de la tête et du corps mutilé sont des messages. Et puis, cent vingt-deux nuits après, le nouveau compte a été fait, le corps renaît, traits remodelés.
Dents remplacées, chairs greffées, os ressoudés, il savait que l'ensemble tenait, travail bien fait. Il avait sauvé sa peau, comme cousue de l'intérieur. Quelque chose de fatal et de froid ne pouvait qu'apparaître à cette surface grise. Comme une perte d'identité.
Au retour de cette dernière guerre, de cette double captivité, Lobo n'avait pas accepté de traîner dans Paris sa gueule de déterré. Il cassa les glaces, cessa de se regarder. Il se devinait et cela lui suffisait. Cette tête de cuir bouilli, tanné, cette figure tétanisée par un mauvais songe le renvoyaient à des images qui ne cessaient de le hanter. Elles aussi, il voulut les casser. Il partit pour un coin de Lisbonne, pour s'oublier, la retrouver. La meilleure des solitudes serait celle qu'il partagerait avec la mémoire de sa mère, non loin de ces quais où elle imaginait d'impossibles départs.
Il échoua entre les murs d'une pièce louée pour une misère. Un empire à côté de la fosse de Beyrouth, mais une même odeur de moisi. Il se tint là, à ras de terre, à fleur de vie.
En une ultime bouffée de lyrisme, il voulut se laisser mourir en noir et blanc. Le noir ne pouvait que naître du jazz, de tout ce qu'il proposait de voyages immobiles. Le blanc était du vin, du petit qui nettoie et qui sonne.
Il avait fait suivre un homme et une femme, un prince et une princesse, deux maudits qui faisaient à jamais sa compagnie. Du blanc et du noir aussi. Lobo aurait voulu être Chet Baker ou rien. Il serait rien. Et une nouvelle fois, peut-être la dernière, il avait poussé l'imitation très loin. S'il s'essoufflait avec sa trompinette en bout de doigts, à la poursuite du seigneur et maître dans ses langueurs fulgurantes, il le rejoignait au moment d'accrocher l'instrument à un clou oublié.
Don't explain
Hush now, don't explain, I'm glad you're back Quiet, don't explain. Chut, ne t'explique pas. Je suis heureuserevenu. Doucement, n'explique rien.
Lobo n'était pas revenu n'importe où. Il se tenait au creux de Lisbonne pour ne pas oublier. Si son père était dans un ailleurs d'où il ne reviendrait jamais, sa mère vivait au centre, au plus près, plus belle que toutes les réalités tant il ne cessait de l'imaginer. Elle était cette femme qui, très tôt, lui avait échappé après lui avoir légué deux noms, presque deux prénoms, José Lobo. Il y gagnerait une étrangeté.
Il avait reconstruit, par morceaux de rêves et de récits, le destin de cette femme inaccessible. Les rêves étaient ceux d'un enfant qui s'ennuyait, et espérait autre chose, les récits appartenaient à des grands-parents qui l'avaient élevé près de Paris comme tels mais ne l'étaient que par dévouement. Dona Lobo était leur servante et les années bouleversées de la guerre l'avaient laissé avec un enfant dans les bras.
L'adolescent José avait fini par penser que ce père n'existait pas, qu'il était faux. Aussi, il ne démentait jamais lorsqu'on insinuait qu'un nom pareil, Lobo, ne pouvait être qu'un pseudo. Son père en était devenu un. Aux autres de penser ce qu'ils voulaient, lui savait, ressentait. Sa mère était son intimité, la seule identité dont il se nourrissait. Elle était son héroïne, il en ferait son héros. Il apprendrait à dompter sa douleur d'être seul, adulte, orphelin. Mais il ne la perdrait jamais. Jusqu'au bout. Et il y était.
À fond de cale, Lobo continuait à couler. Assis ou couché, il passait des nuits à méditer sur l'hypothèse que la mort serait plus douce que la vie, à écouter les musiques à crever. Quand il remettait la vieille galette de sur la platine, c'était comme si une arche l'emportait. La fumée devenait bleue et quelque chose le ramenait à de l'enfance. Il essayait de prolonger cet état, ce crime parfait où le réel est tué, mais il n'y gagnait qu'un début de sommeil, sa propre veillée. Il somnolait en songeant à une manière de suicide. Et chaque réveil l'étonnait.Silence
Chapitre 2
Seul l'ami, compagnon des heures claires, pouvait le tirer de ce trou à rat. Antoine avait deux ou trois étés d'avance sur Lobo, cette saison que l'on retrouvait dans sa voix. Rond et large comme un plateau de l'Aubrac, une barbe d'écume, le regard bleu, il était un soleil, le contraire de Lobo, il était son frère. Ils s'étaient découverts entre deux verres, puis connus sur une guerre lointaine et Lobo, pour la première fois, avait accepté de faire équipe. Un « pool de luxe », ajoutait Antoine pour lequel tout était prétexte à croquer du gros calembour.
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