Chapeau bas, madame

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Paris 1861 : Napoléon III est au pouvoir depuis 10 ans et Offenbach triomphe dans la capitale française, enfin redevenue la plus belle ville du monde. Après une enfance difficile, Anne-Marie Duchêne est, à 30 ans, une femme à qui tout réussit : elle vit dans une belle maison, à Montmartre, entourée de ses trois enfants et d’André, son mari, un entrepreneur prospère qui l’associe à ses affaires.
Sans être une grande beauté, elle est charmante, intelligente et fréquente même des cercles féministe et fouriériste. Pourtant, le jour où elle fait une fausse couche et apprend qu’elle n’aura plus d’enfants, ses certitudes s’effritent car son mari, lui, en veut d’autres. Et leurs vies basculent quand, au cours d’un voyage dans le Midi, André rencontre Marianne, une femme jeune et belle qui devient très vite la rivale mais aussi la mère de ses autres enfants. Anne-Marie décide alors de se battre pour sauver son foyer. Mais la féministe avant l’heure s’aperçoit alors qu’elle n’a pratiquement aucun droit, aucun moyen de défense : la législation que les hommes ont faite pour eux lui interdit non seulement de divorcer mais même de garder ses enfants puisque son mari, bien que coupable d’adultère, peut les lui enlever comme il le veut.

Ce roman raconte le combat d’une femme trahie mais aussi la vie de la maîtresse, dont on ne tarde pas à s’apercevoir qu’elle est aussi mal lotie. Ces deux femmes qui ne se connaissent pas vont apprendre, à distance, à se respecter et même à s’estimer avant de se rencontrer. Ce sont les aléas de la vie qui décideront de leur avenir à tous les trois et de celui de leurs enfants.
Publié le : mercredi 18 mai 2005
Lecture(s) : 14
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709639767
Nombre de pages : 388
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1.
1861
Le Paris-Lyon tient ses promesses, il avance même très vite, mais enfin, de là à prétendre que ce train file à la vitesse d'une balle de pistolet, comme l'assurent les prospectus de la compagnie de chemin de fer, il y a un pas. Celui qui a trouvé la formule devait être un Marseillais, se dit l'homme, un Parisien bon teint qui nourrit une méfiance toute nordiste envers les Français du sud de la Loire.
Toujours est-il que Marseille n'est plus, en effet, qu'à dix-neuf heures de Paris, dans des conditions optimales il est vrai rarement réunies, et cela grâce à une vitesse de pleine marche de soixante-dix kilomètres à l'heure. Et pourtant, autre miracle, cette vitesse ahurissante n'empêche nullement les voyageurs d'apprécier l'extraordinaire diversité des paysages ; elle leur laisse même le temps de compter les vaches dans les champs et de répondre aux paysans qui les saluent au passage du train.
Que de contrastes offre la nature en cette fin de septembre ! L'automne triomphant peint les arbres d'une multitude de teintes dont la palette se décline du jaune le plus pâle au rouge incandescent en passant par toutes les variétés de beige, de marron, d'ocre, d'or et de roux. Et quand, quittant l'abri des bois, le train débouche en terrain découvert, l'œil reste si longtemps imprégné de la flamboyance de la forêt que le vert des prairies paraît fade.
André Duchêne est un homme dans la force de l'âge, sans doute encore du bon côté de la quarantaine à en juger par la rareté des fils d'argent qui parsèment le châtain foncé de ses cheveux bouclés. La moustache ton poivre et sel qui barre son visage plein et mat contraste avec cette chevelure épargnée par les atteintes de l'âge et tranche de façon saisissante sur le regard vif de deux yeux noirs. Des lèvres charnues et un nez droit, assez fort, complètent le visage. La mise reste élégante ; c'est celle d'un homme aisé.
De fait, même s'il n'a rien du bourgeois qu'il paraît être, notre homme est l'heureux propriétaire d'une entreprise de construction prospère et le détenteur d'une fortune considérable qu'il doit aux femmes, puisqu'elle lui vient de sa première épouse, Juliette, qui la lui a laissée à son décès, et que sa seconde compagne, Anne-Marie, la fait fructifier depuis bientôt neuf ans.
Oui, la France est vraiment belle, se dit André en esquissant un sourire. Ce voyage en chemin de fer n'a rien à voir avec les trajets qu'il a effectués jusqu'alors en diligence et il ne s'explique d'ailleurs pas la mauvaise foi de ceux – et ils sont nombreux – qui font la fine bouche devant le plaisir nouveau que procurent ces voyages en train. Pour sa part, il apprécie à sa juste mesure le confort de sa voiture et il aimerait que sa compagne en fasse autant, au lieu de dormir à poings fermés comme elle le fait depuis qu'ils ont quitté les faubourgs de Paris.
Mais attendre de Jeannine qu'elle s'émerveille sur la beauté du paysage, c'est demander beaucoup. S'extasier sur une robe ou un bijou, oui, elle fait cela très bien, trouvant même parfois des qualificatifs aussi inattendus qu'appropriés. Mais le reste… André soupire et ne peut retenir un haussement d'épaules en laissant son regard flâner sur les courbes avantageuses de la dormeuse. Que fait-il avec elle ? Elle avec lui ?
Jeannine est sa maîtresse depuis plusieurs mois. Il a longtemps cru l'avoir séduite avant de s'apercevoir un jour que sa conquête n'en était pas une ; ce n'est qu'une lorette qui choisit ses amants d'un soir, ou d'une semaine ou d'un mois avec un indéniable savoir-faire. Jeannine l'a berné. Elle savait déjà tout de lui quand ils se sont rencontrés et qu'il l'a invitée à prendre un rafraîchissement sur les boulevards. Leur rencontre n'avait rien de fortuit ; ce n'était pas le hasard qui l'avait conduite à la table voisine de la sienne, ce soir-là, et qui avait fait tomber ses gants à ses pieds.
Dès qu'il les avait vus à terre, il s'était baissé pour les ramasser, dans un mouvement naturel de courtoisie. Des Mayer… Mazette ! s'était-il dit. Il s'attendait à les remettre à une bourgeoise dans la quarantaine – à moins que… sur les boulevards, pourquoi pas à une lionne ?
Il n'avait pas encore eu le temps de se redresser quand, négligemment, elle avait décroisé les jambes. Le souffle coupé, il était resté de longues secondes immobile, accroupi, fasciné par le mouvement de ces genoux et de ces cuisses dont il devinait la plénitude et le galbe sous la robe, paralysé par le crissement suggestif des bas de soie frottant l'un sur l'autre. Il n'avait pas encore vu son visage et pourtant, il était déjà subjugué par l'érotisme que dégageait cette femme. Quand, enfin, elle avait recroisé les jambes et découvert une cheville gainée de soie qu'elle avait tendue vers lui négligemment, presque naturellement, il lui avait semblé que, dans ce simple geste, au-delà de cette cheville, c'étaient ses jambes et son corps que cette femme lui livrait. Il n'y avait pas résisté, il lui avait saisi le pied et caressé la cheville de longues secondes tout en levant lentement les yeux vers les siens. Du regard, il avait embrassé l'une après l'autre toutes les courbes qui s'offraient à lui, les détaillant avec une impudeur inouïe. Il en avait pris progressivement possession, s'était emparé aussi du visage de celle à qui appartenaient ces jambes, ce corps. Quand leurs regards s'étaient croisés, en un éclair tout avait été dit. Ils étaient là, tous les deux, seuls au monde au milieu de la cohue. Personne d'autre n'existait.
Elle avait eu un sourire fugace, et brusquement, d'un mouvement parfaitement naturel, comme par distraction, elle avait remonté le bas de sa robe, découvrant, l'espace d'un instant, un mollet rond recouvert de soie. Cela avait été si rapide, si fugitif, qu'André aurait pu s'imaginer avoir rêvé. Mais sa main, quittant la cheville, s'était aventurée plus haut, jusqu'à cette chair à la fois fraîche et tiède, frémissante sous la caresse. Son audace l'avait surpris, mais plus encore la réaction de la jeune femme dont le sourire et le regard l'invitaient à aller plus loin. Toujours accroupi, il était resté immobile, le regard rivé aux yeux vert émeraude. Enfin, après une dernière et légère pression, sa main avait quitté lentement, comme à regret, la chaleur du mollet qu'elle enveloppait. Il s'était redressé, s'était penché sur la jeune femme et l'avait invitée à se joindre à lui.
Elle était devenue sa maîtresse dès ce premier soir, après la formalité d'un souper vite expédié au Café Anglais.
Bien qu'il se fût tout de suite aperçu que sa conquête n'était qu'une courtisane, ce n'est que peu à peu qu'il avait compris qu'au moment même où il croyait la séduire, il se prenait, en réalité, dans des filets si habilement tendus qu'il n'y avait vu que du feu. Jeannine lui avait tout avoué quand elle s'y était vue contrainte par les circonstances, parce qu'il y allait de l'avenir et peut-être de la vie de Frédéric dont elle avait été la maîtresse. Frédéric, son cadet, ce frère qu'il avait chassé de Paris, quatre ans plus tôt, comme le vaurien et le souteneur qu'il était, reniant ainsi la promesse faite à leur mère, agonisante, de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il fasse. Quoi qu'il fasse… Leur pauvre mère n'imaginait sûrement pas de quoi Frédéric était capable ! Il n'est pas toujours simple de tenir les promesses faites sur un lit de mort…
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