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« Les rencontres se font, se répètent si on le souhaite. Le désir de l’autre vient ou ne vient pas, s’en va, revient ou disparaît à jamais. C’est selon. En fonction de nos paramètres personnels ». Ceux d'Hélène, Vigo, Xiao et Lise laissent tour à tour rêveur, désemparé ou simplement heureux.


Publié le : mercredi 28 octobre 2015
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EAN13 : 9782334004497
Nombre de pages : 204
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-00447-3

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. »

Jean Cocteau, Les mariés de la Tour Eiffel

CTRL + S

Ils s’étaient mis en quête de quelque chose. Tous cherchaient. Le père, la mère, la fille. Cette dernière, à vrai dire, faisait un peu semblant ou cherchait par intermittence. Elle n’était qu’une enfant après tout. Une enfant qu’un seul petit mouvement de nuage emportait vers des aventures d’un instant, elles-mêmes avortées par d’autres.

La scène se passait dans un jardin, un beau jardin d’été où les feuilles de figuier s’entêtent à vous transporter plus loin que vous n’êtes. Avec des hortensias énormes, bien sûr, et un abricotier prometteur, pour une fois, cette année-là.

Mais le décor n’avait pas d’importance. La mère semblait excédée.

– Mais enfin, tu ne te rappelles pas où tu l’as oubliée ? Il n’est pas si grand ce jardin, quand même. C’est la deuxième paire en quinze jours !

Le père, plus raisonneur, plus inquiet.

– Tu es montée à l’arbre, aujourd’hui ? Hein, Lise ?

La petite fille les défiait par son silence et fixait un point droit devant elle. Le père essaya de nouveau.

– Tu réponds, Lise ? Le train part dans une demi-heure.

Lise l’interrompit.

– Juste avant la gare du Mans.

– Quoi ? Pourquoi tu dis ça ?

– Pour rien. C’est quelque chose qui me vient comme ça.

La mère devint livide et répéta, les lèvres tremblantes :

– Comme ça ?

– Oui. Comme ça. Tu sais bien, j’ai des phrases dans ma tête qui me viennent. Ne t’inquiète pas… Et ma chaussure, je l’ai mise là-haut. Sur Béré.

– Là-haut. Sur Béré ? C’est l’abricotier que tu appelles Béré ?

– C’est son prénom. C’est lui qui m’a dit qu’il s’appelait Béré.

Le père, sans dire un mot, se précipita sur l’arbre et le secoua fortement. Un objet tomba. Une sandale. L’homme la tendit à son épouse et annonça qu’il les attendait dans la voiture puisque maintenant tout était réglé. Les bagages dans le coffre, la maison fermée.

ALT + ENTR

Bien des années plus tard, je révélais cette petite séquence filmée lors d’une soirée entre amis. Tous fous de vidéo et de photo numérique dès la première heure, nous avions coutume de nous réunir une fois par mois pour rendre publiques nos modestes créations. Ils furent surpris de mon initiative. Certains étaient même mal à l’aise.

– Cela ne t’a pas gênée de filmer une scène en cachette ?

Entrer dans l’intimité des gens…

Je me défendis devant ces réactions disproportionnées.

– L’intimité ? N’exagérons rien ! Et puis, c’était complètement fortuit. J’étais la voisine d’à côté.

Un ami, cette année-là, m’avait rapporté un téléphone portable des Etats-Unis. Je voulais tester la fonction caméra. Encore peu répandue en France, à cette époque. Et soi-disant, très performante. C’était tout. Pas plus méchant que cela.

Vigo, convié depuis quelques mois dans ce cercle très privé par un ami commun, réagit d’une façon différente des autres. Il était aussi le seul à ma connaissance à ne pas jouer avec les petites révolutions technologiques et observait nos querelles d’amateurs avec distance. Parfois, il donnait son avis. Sincère, critique. Et cette fois-ci, peu convaincu.

– Mouais… pourquoi pas ? Mais ça serait intéressant de le montrer aux protagonistes. Cela remonte à quand ?

– Onze ans… au dernier été passé dans la maison familiale. Mon père est mort peu de temps après. La maison est restée fermée pendant six ans puis j’ai été contrainte de la vendre.

Vigo continuait de penser tout haut. Avec peut-être une idée derrière la tête.

– La gamine avait… quoi ?… sept… huit ans…

– Dans ces eaux-là.

Cet homme qui commençait mystérieusement et malheureusement à me plaire, ajouta :

– Est-ce que vous revoyez ces gens ? Ce serait vraiment intéressant de leur montrer le film !

Et là, je ne sais encore pourquoi, j’ai menti.

– Non… ce n’étaient que des parisiens qui avaient loué la maison d’à côté pendant deux années consécutives. Ils passaient leurs journées à la plage. Le soir, ils ne mangeaient jamais dans le jardin. Toujours à l’intérieur. Bonjour. Bonsoir. Nos relations étaient juste polies.

Vigo n’était pas quelqu’un qui abandonnait facilement la partie. Au regard de sa profession, j’aurais dû me méfier dès le départ. Il insista.

– Hélène, avec le net, maintenant, si vous avez un nom, les mystères se dissipent assez rapidement.

Je le trouvais séduisant, certes, mais il commençait à distiller en moi un filet d’agacement qui me donnait l’envie d’être plus sèche et de rompre cette conversation déplaisante.

– Qui vous dit que j’ai le nom ? Et pourquoi l’aurais-je ?

Vigo comprit qu’il allait trop loin mais il ne put s’empêcher d’ajouter un mot.

– Un nom, ça se trouve aussi.

Je lui lançai un regard glacial.

– Si on en a envie.

En réponse, il me sourit et me dit :

– Si vous en avez envie. Hélène.

Il avait prononcé mon prénom, presque sur un ton lyrique. Comme s’il voulait en marquer le côté aérien. Cette nuit-là, mon futur époux, l’homme auprès de qui j’avais pris congé pour aller enfin me coucher, frappa à la porte de ma chambre. Droit comme un i, il reprit exactement la même phrase qu’il avait prononcée quelques heures auparavant. Mais sans me nommer, cette fois.

– Si vous en avez envie.

Je n’ai pas refusé. Même si je ne le désirais pas particulièrement. Non. Je me souviens exactement pourquoi je l’ai entraîné vers le sol. Je pensais que faire l’amour ensemble, mettrait un terme à son insistance au sujet du film que j’avais fait la bêtise de montrer. Je n’aimais pas que l’on s’appesantisse sur mes créations numériques. Cela me gênait. Je détestais me justifier. Si je rendais cette nuit inoubliable, voire singulière, demain il aurait tout oublié. Et il était peut-être temps de m’appliquer dans ce rôle de femme, à l’écoute du corps long et brun que j’allais prendre soin de contenter pendant quelques années.

Les rencontres se font. Se répètent si on le souhaite. Le désir de l’autre vient ou ne vient pas. S’en va. Revient. Ou disparaît à jamais. C’est selon. En fonction de nos paramètres personnels.

CTRL + V

De v.dalpont@influences.com

A helene.m@frenchparadis.fr

Objet : question

Hélène,

Nous nous croisons depuis quelques mois. Il semblerait que notre binôme fonctionne assez naturellement. Ainsi, je vous proposerais d’unir de façon plus solennelle nos deux entités.

J’attends une réponse assez diligente de votre part. Je n’aime pas me ridiculiser. N’hésitez pas à me faire connaître vos objections, s’il y en a. Justifiez-les au besoin.

Bien cordialement,

Vigo Dalpont

La personnalité toute entière de cet homme résidait dans ce mail. Froide. Hautaine. Antipathique.

Et pourtant je l’ai épousé. Pour trois raisons. La première, parce qu’il ne s’embarrassait pas d’émotions inutiles. La deuxième, parce qu’il possédait le talent de synthétiser au mieux sa pensée. Enfin, parce qu’il était une de ces rares personnes que le silence ne terrifiait pas. Nous parlions, bien sûr, mais nous pouvions également nous taire longuement sans que l’atmosphère ne s’alourdisse. Je n’ai jamais retrouvé véritablement cette qualité chez un homme.

Vigo ne pesait pas dans ma vie quotidienne. Même mariés, nous continuions à nous « croiser ». Durant la semaine, il était rarement là. Toujours en déplacement. Il glissait sans gêne aucune sur un emploi du temps vertigineux. Il avait le goût des endroits anonymes où les sentiments étaient seulement de passage. Les gares, les aéroports, les hôtels. Il n’avait pas vraiment d’amis. Seulement quelques relations. Et il affectionnait les rendez-vous avec des personnes qu’il ne reverrait jamais. Son agenda était peuplé de noms inconnus qu’il devait rencontrer un jour et à une heure précis. A quelques minutes d’ici ou au bout du monde. Il ressentait même une certaine excitation à imaginer physiquement son prochain interlocuteur. Juste en lisant un nom et un prénom. Il ne me parlait jamais de son travail et lorsque je le questionnais sur le sujet, il restait évasif.

– Qu’est-ce que tu vas faire avec Monsieur Poulain à Nantes ?

– Nous regardons des chiffres et ces chiffres nous parlent.

– C’est tout ?

– C’est tout.

J’aurais voulu lui dire. Moi jamais les chiffres ne me parlent. Ils me tuent, les chiffres. Ils augmentent tout. L’âge, les cellules malignes, les cheveux blancs, le taux de cholestérol et ce que je dois. Je suis, je me sens redevable. Obligée. Depuis toujours. Sans savoir pourquoi. Toi, Vigo, tu sembles si libre. Tu prends des trains et des avions qui partent et arrivent toujours à l’heure.

Et les semaines étaient identiques. Il rentrait de voyage le vendredi et repartait le dimanche. Et pendant notre vie commune, le même scénario se répétait, le vendredi et le samedi soir. Nous faisions l’amour et il m’emmenait au restaurant. Ou parfois l’inverse. Il mangeait avidement et parlait toujours peu. Je ne mangeais pas grand-chose et parlait un peu plus. De tout. De rien. Lorsque j’évoquais une destination de vacances, un projet, il ne s’y opposait jamais.

– Si tu veux.

Et à la fin du week-end, il se remettait en route pour passer d’un point à un autre. De façon naturelle. Presque inhumaine. Lentement, je me suis lassée de notre relation, de sa personne si désincarnée. Vigo était froid comme l’acier, lui-même cerné par la glace. Quand il franchissait le portail pour regagner sa voiture, je le regardais par la fenêtre. Il glissait. Semblable à un brise-glace avançant sur l’étendue gelée de l’existence. Invincible. Ignorant les obstacles. Les contournant avec une facilité déconcertante. Parfois, j’aurais aimé entailler légèrement son poignet pour savoir s’il y coulait du sang. Peut-être aurais-je découvert un liquide transparent et énigmatique. Comme lui. Je savais aussi depuis le début qu’il n’aurait aucun mal à disparaître le moment venu. Lorsqu’il partait le dimanche, il aurait pu partir pour toujours ou revenir une heure plus tard. Dans sa démarche, rien n’était lisible, tout pouvait s’inscrire. Je me disais en l’observant. Il va franchir ce portail et ne jamais revenir. Il est revenu pendant six ans. Tous les vendredis. Et puis, il a réalisé son plus grand tour de passe-passe. Vigo Dalpont. Apparu et disparu. Un lapin dans un chapeau. Un navire s’évanouissant dans la brume polaire. Un pêcheur creusant un trou dans la glace et tombant dans les obscures profondeurs. Sans témoin. Sans cri.

SUPPR

Sur la photo, il y avait bien une femme à côté de Vigo. Mais ce n’était pas elle. Une femme charmante avec un air sérieux. C’était elle qu’il avait épousée et non l’hippopotame qui lui servait de supérieure hiérarchique.

Elle avait pourtant essayé de l’attirer à lui. Elle l’avait bombardé d’emails pour lui proposer de partager des moments « maaaagiques ». Ils avaient tant de partenaires qui ne demandaient qu’à les courtiser. Des opérateurs téléphoniques jusqu’aux vendeurs de voyages de rêves. Ils auraient pu occuper ensemble tous leurs week-ends. Dîner dans de bons restaurants, faire du sport, découvrir le vignoble français, se baigner dans des piscines hollywoodiennes ou dans des lagons déserts. La société Influences était en plein essor et ses cadres auraient eu tout intérêt à s’accoupler. Si seulement il avait voulu voir autre chose que le physique ingrat qu’elle essayait pourtant d’améliorer par des dépenses excessives en cosmétiques et vêtements hors de prix. Elle était exquise en couple, facile à vivre et faisait une cuisine excellente. Le dernier courrier qu’elle lui envoya, avant qu’il lui annonce son mariage, essaya d’ailleurs d’éveiller ses sens.

De c.merel@influences.com

A v.dalpont@influences.com

Vigo. J’ai gagné récemment (par le biais du site culinaire « Papilles ») le concours du meilleur risotto de France. Ce n’est pas une blague ! Je sais que je suis méchante et que je vous envoie aux quatre coins du monde (mais vous êtes un si talentueux communicant !)…

Vigo, seriez-vous libre, un soir, pour goûter à cette divine spécialité ? J’en serais très honorée.

Catherine

Lorsque Vigo prit connaissance du message. Il était dans un taxi en partance pour Berlin.

De v.dalpont@influences.com

A c.merel@influences.com

Je répondrais par la négative. Trouvant tout à fait inutile de partager des moments d’intimité avec vous.

Vigo Dalpont

CTRL + A

Elle, était bien réelle. Si j’avais eu le bonheur d’avoir une enfant biologique, elle lui aurait tant ressemblé.

Elle et moi, nous nous sommes rencontrées dans un aquarium. Quelques mois avant Vigo. Toutes les deux, nous étions, là. A ce même endroit. Moi de rage et elle de tristesse. Mon père venait de mourir. Avec lui, les illusions. Celle de garder la maison de mon enfance et les souvenirs intacts. Rien ne s’était passé comme je l’avais si fortement désiré. Avec les corbeaux, le combat n’avait pas eu lieu. Perdu d’avance, en ce qui me concerne. Si bien que je n’avais même pas lutté. Qu’est-ce qui était le plus douloureux, au fond ? Se poster à présent incognito devant le portail et s’apercevoir que tout avait disparu. Les arbres, n’en parlons pas. Décapités. La couleur si particulière des rideaux usés, n’en parlons pas. Le fauteuil en osier. Et ces mots en oir que nous aimons enfant. L’arrosoir. La balançoire. Abandonnés pour le neuf, le beau, le propre. L’accumulation d’objets détestables et sans mémoire que l’on devine derrière les vitres, n’en parlons pas.

Un jour, que nous passions dans le coin, j’en avais parlé à Vigo.

– Qu’est-ce que les nouveaux propriétaires ont à faire de tes souvenirs ? En quoi cela les concerne-t-il ? Et eux ? Il est temps qu’ils s’en fabriquent des souvenirs ! Les leurs.

Je m’étais alors rendu compte de la banalité de ma peine. Et excédée par ce constat, j’avais répliqué :

– Un jour, je pourrai peut-être acheter à nouveau tout ça et effacer leur histoire, comme ils ont effacé la mienne.

Vigo me dit calmement que PERSONNE n’effaçait mon histoire, en plantant ses yeux bleus glacés dans les miens. Il savait très bien de quoi il parlait mais je l’ignorais encore.

Ainsi, en revenant un jour pour la énième fois sur le passé (cela m’arrivait assez régulièrement)… J’étais au volant. Rôdant dans les parages de mon enfance. Sans vraiment l’anticiper, je pris la sortie d’autoroute qu’empruntait mon père. Puis, à droite. Encore à droite. Puis à gauche. Et je tombai devant le portail. Hier, petit et couvert de brandes. Six mois après, haut et métallique, inquiétant, avec sa caméra prête à traquer le moindre geste déplacé. Elle s’était déclenchée, du reste. J’étais restée là sans bouger, m’efforçant de ne rien exprimer physiquement. Le zoom s’était pourtant dirigé vers moi, cherchant dans mon regard vide la malveillance latente. Puis, trois bips courts. Et plus rien. J’étais à présent dans la mémoire de cette horreur moderne. Pour combien de temps ? Prise de panique soudaine, j’étais remontée dans ma voiture et j’avais repris la route sans trop savoir vers où me diriger. Un grand panneau devant moi indiquait une publicité pour un aquarium à dix minutes de là.

Les fonds marins sont silencieux et apaisants. Quand l’âme est tourmentée, il est bon de prendre le chemin d’un aquarium. On y surprend des merveilles mouillées. Lisses. Profilées. A écailles. A fils argentés. Mille yeux vous regardent et pourtant rien à voir avec ceux d’une vidéosurveillance glaciale. J’étais devant le bassin des mers chaudes lorsque tu m’es apparue. Tu étais assise dans un coin et tu dessinais. Un poisson sans doute. Je t’ai demandé :

– Tu dessines un poisson ? Le rouge et or, je parie. C’est le plus beau.

J’ai aimé ta réponse.

– Pas du tout. Je dessine une méduse aimable.

Et j’étais curieuse.

– Qu’est-ce que c’est une méduse aimable ?

Notre conversation avait ceci d’irréel que tu n’étais plus vraiment en âge de t’accroupir dans un coin pour faire des dessins. Tu avais, quoi ? Seize, dix-sept ans, peut-être. En fait, tu en avais presque dix-neuf.

– Un acalèphe qui ne pense pas à vous faire du mal mais à vous prendre dans ses bras. A vous envelopper de ses bras-filaments.

– Tu en as déjà rencontré… des acalèphes ?

– Non. Plutôt des petites méduses malpolies, oui. Celles qui ne vous laissent pas nager en paix et qui vous brûlent exprès pour que vous ayez mal et que vous soyez obligée de vous faire pipi dessus devant tout le monde sur la plage. C’est la honte !

– Il y en a une qui changeait en pierre tous ceux qui la regardaient. Tu savais ?

– Ouais. Une gorgone.

– Exactement. Dis-moi… quel est ton prénom ?

– Lise. Et vous ?

– Hélène.

– Pourquoi toutes les femmes de votre âge s’appellent Hélène ?

Surprise, je lui fis répéter.

– Pardon ?

– Ma mère s’appelait aussi Hélène. Mon père, Christophe. Je suis sûre que votre mari s’appelle aussi Christophe ou Olivier ou Nicolas.

Je souris, un peu mal à l’aise.

– Je ne suis pas mariée. Pas encore.

– Vous verrez. Il aura un prénom dans ce goût-là.

Puis, elle sortit son portable.

– C’est quoi votre contact ? Vous avez un mail ? Vous êtes sur les réseaux sociaux ?

Directe jeune fille que le temps rendait insaisissable. Semblable à une charmante ombrelle tournoyante. Et moi, voulant paraître aussi vivante qu’elle, alors que je n’arrivais toujours pas à me débarrasser de mes peaux mortes.

– Oui. Voici ma carte.

Et je sortis de mon sac une des cartes de visite que je laissais traîner tout au long de l’année à l’intention de mes étudiants. Lise émit un petit sifflement moqueur.

– C’est super pro. Moi, je vais vous écrire tout sur mon dessin. Ça vous dérange pas ?

Les échanges pratiques furent conclus. Je repartis vers les requins dont on annonçait le goûter imminent. Toi, vers le bassin-caresse prometteur de nouveaux amis éphémères qui filaient entre les doigts. Un Facebook marin, en quelque sorte. Et moi, dans ma poche, une méduse en papier froissé estampillée d’un www illisible sur l’œil droit.

ALT + ENTR

Quelques jours après, une liseo19@ arriva sur ma boîte mail. Accoutumée aux courriers indésirables, je faillis supprimer le message. Mais, l’objet attisa ma curiosité. « Aquarium » et je fis très vite le rapprochement avec la jeune fille en vérifiant son mail inscrit sur une des dizaines de post-it qui ornaient le panneau devant moi.

De liseo19@lisezmoi.com

A helene.m@frenchparadis.fr

Bonjour. Figurez-vous que ça y est ! Je sais maintenant où je vous ai croisée avant l’aquarium.

Je me hâtai de répondre, surprise. Je n’avais pas eu cette impression de déjà-vu, moi. Mais j’étais impatiente.

De helene.m@frenchparadis.fr

A liseo19@lisezmoi.com

Où ? Je suis curieuse, Lise.

Au bout d’une heure, sa réponse arriva.

De liseo19@lisezmoi.com

A helene.m@frenchparadis.fr

Si je vous le dis comme ça, c’est pas drôle. Allez faire une petite visite sur mon blog Lisezmoi.

A plus.

Une nuée d’hippocampes m’accueillit sur la page d’accueil de Lisezmoi. Certains prenaient fièrement la pause et dans leurs yeux, on pouvait y découvrir des propositions de navigation aux thèmes évocateurs. ObG perdus. ObG trouvés. FILS (une jolie façon de dire « liens » ?). ZOO. J’M. J’M pas. L’Etre.

Je cliquai au hasard sur ZOO. Et là, pas d’animaux mais des vidéos self-made visiblement. Je déroulai fébrilement la liste et un titre enfantin attira mon attention : KDéRouss’L A 3 MéZon.

Tout était mené d’une main de maître depuis le début de ma venue sur ce site pour que je ne m’épuise pas à chercher l’introuvable. Au contraire, en trois clics, je fus KO. KC.

1 minute 27. Le film durait 1 minute 27. On y voyait la maison que les voisins louaient l’été. Puis celle de mes parents. Intacte. Comme si tout était mystérieusement réapparu. Comme le temps rembobiné. Les arbres revenus. La chaise de jardin où s’asseyait mon père revenue. Les rideaux revenus. Le portail revenu. Tout. Je m’attendais à voir apparaître mon père. Le chat. Tout était là. Le décor originel mais pas les...

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