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Check-point

De
416 pages
Maud, vingt et un ans, cache sa beauté et ses idéaux derrière de vilaines lunettes. Elle s'engage dans une ONG et se retrouve au volant d'un quinze tonnes sur les routes de la Bosnie en guerre.
Les quatre hommes qui l'accompagnent dans ce convoi sont bien différents de l'image habituelle des volontaires humanitaires. Dans ce quotidien de machisme, Maud réussira malgré tout à se placer au centre du jeu. Un à un, ses compagnons vont lui révéler les blessures secrètes de leur existence.
Et la véritable nature de leur chargement.
À travers des personnages d'une force exceptionnelle, Jean-Christophe Rufin nous offre un puissant thriller psychologique. Et l'aventure de Maud éclaire un des dilemmes les plus fondamentaux de notre époque. À l'heure où la violence s'invite jusqu'au cœur de l'Europe, y a-t-il encore une place pour la neutralité bienveillante de l'action humanitaire? Face à la souffrance, n'est-il pas temps, désormais, de prendre les armes ?
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couverture

COLLECTION FOLIO

Jean-Christophe Rufin

de l’Académie française

Check-point

Gallimard

Médecin, engagé dans l’action humanitaire, Jean-Christophe Rufin a occupé plusieurs postes de responsabilités à l’étranger, notamment celui d’ambassadeur de France au Sénégal.

Nourrie par son expérience internationale et centrée sur la rencontre des civilisations, son œuvre littéraire se partage en deux courants. Avec LAbyssin, son premier roman publié en 1997, Rouge Brésil, qui lui a valu le prix Goncourt en 2001, ou Le grand Cœur, qui a rencontré un très vaste public, il explore une veine historique, toujours reliée aux questions actuelles.

Avec Globalia, Le parfum dAdam, Katiba, Immortelle randonnée (sur les chemins de Compostelle) et Check-point, Jean-Christophe Rufin crée des univers romanesques contemporains qui éclairent l’évolution de notre monde.

L’écriture vivante de Jean-Christophe Rufin, pleine de suspense et d’humour, a séduit un large public tant en France que dans les nombreux pays où ses livres sont traduits.

Il a été élu à l’Académie française en 2008.

« Dieu a créé des hommes forts et des hommes faibles.

Je les ai rendus égaux. »

SAMUEL COLT

Inventeur du revolver

 

Prologue

Bosnie centrale, 1995

 

Marc arrêta le camion, sans explication.

— Passe-moi les jumelles.

Maud les tira de la boîte à gants et les lui tendit. Il sortit et se planta sur le bord de la route. Elle le vit scruter longuement l’horizon.

Forçant la douleur, elle parvint à s’asseoir et à essuyer la buée sur la fenêtre. D’où ils se trouvaient, on embrassait un vaste panorama et, s’il avait fait moins mauvais, on aurait peut-être pu voir jusqu’à l’Adriatique. Avec la neige qui tombait, on distinguait tout de même l’ensemble du haut plateau qu’ils avaient traversé. À l’œil nu, Maud ne voyait qu’une étendue blanche, à perte de vue. Tantôt la route plongeait dans des creux, tantôt elle reprenait de l’altitude. Ils s’étaient arrêtés sur un point haut. Vers le sud, les tours en ruine d’un château médiéval se découpaient sur le fond plombé d’un nuage de neige. Marc revint et lança les jumelles sur le tableau de bord. Il redémarra, plus tendu que jamais.

— Qu’est-ce que tu as vu ?

— Ils sont passés.

Maud ne dit rien. Elle percevait de la rancune dans sa voix. Elle s’en voulait d’être blessée, de ne pas pouvoir conduire. Si, derrière, leurs poursuivants pouvaient se relayer au volant, Marc seul ne pourrait pas tenir le rythme. Il y pensait certainement et devait calculer les conséquences de leur échec : l’affrontement inévitable, le chargement découvert, la mort peut-être.

Maud essaya de bouger mais il n’y avait rien à espérer. Dès qu’elle tendait les bras, une douleur aiguë lui transperçait le dos, au point de lui donner envie de crier.

— On a combien de temps d’avance, tu crois ?

— Six heures à peine.

— Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Il ne répondit pas et elle lui en voulut. Elle avait l’impression de ne compter pour rien. Il avait un air si hostile qu’elle ne put s’empêcher de penser à ses idées de la nuit. Dans l’action, il était seul. C’était le revers de sa force, la règle du jeu dans son monde.

Maud avait envie de pleurer et elle s’en fit le reproche.

Ils roulèrent silencieusement pendant près d’une heure. Soudain, Marc arrêta de nouveau le camion. Il ne donna aucune explication et, sans un mot, redescendit sur la route. Elle le vit d’abord s’accroupir devant la cabine et toucher le sol glacé. Puis il disparut à l’arrière. Quand il remonta, des flocons couvraient ses cheveux. Il neigeait dru maintenant et, en quelques instants, le pare-brise s’était couvert d’une pellicule blanche.

Marc actionna les essuie-glaces et le paysage réapparut. Maud se rendit compte alors qu’un étroit chemin partait sur la gauche. Il était couvert de neige et elle ne l’avait pas remarqué d’abord. C’était sans doute à cause de ce chemin que Marc avait arrêté le camion à cet endroit précis.

— Tu veux monter par là ?

Il n’eut pas besoin de répondre. Déjà, il avait braqué les roues vers la gauche et s’engageait dans le passage. Le chemin grimpait assez fort pendant quelques mètres et le camion peina. Ensuite, il s’élevait de façon plus régulière. C’était certainement un cul-de-sac, une entrée de champ ou l’accès à une bergerie.

— Tu penses que la neige va couvrir nos traces ? C’est ça que tu es allé vérifier ?

Il se contenta de hocher la tête.

Le chemin, tout à coup, semblait se perdre. Ils étaient entourés de blanc et rien n’indiquait par où il fallait continuer. Malheureusement, ils ne s’étaient pas encore assez éloignés de la route principale pour s’arrêter. Marc redescendit et marcha dans la neige pour essayer de voir s’il était possible de monter plus haut. Maud le vit disparaître derrière une haie que les flocons couvraient de pompons blancs.

Elle était à bout de nerfs, envahie par une sorte de rage dont elle ne savait si elle trahissait le désespoir, la colère ou la honte. Elle avait l’impression d’avoir fait les mauvais choix, depuis longtemps, depuis toujours peut-être. Elle avait eu tort de suivre cet homme, de faire une exception pour lui à la méfiance qui l’avait toujours protégée de l’humiliation et de la souffrance. Et elle était là, blessée, trahie, naufragée. Elle hurla.

Le long cri qu’elle poussa, d’abord très aigu puis mourant dans les graves, la soulagea. Elle recommença mais ce n’était déjà plus naturel. Elle avait repris conscience d’elle-même. La volonté lui revenait, sinon la force. Elle ne se laisserait pas faire.

Peu après, Marc réapparut. Ce n’était d’abord qu’une ombre dans l’ombre blanche de la neige qui tourbillonnait. Puis elle le vit, couvert de flocons, et il ouvrit la portière.

— Tu as trouvé un passage ?

Comme il ne répondait pas, sans se préoccuper de la douleur qui lui arrachait le dos, elle le gifla.

I

MISSION

1

Dans le camion, c’était l’heure que Maud préférait. Le soir d’automne s’installait lentement ; la fraîcheur ne contraignait pas encore à remonter les vitres. Le volant de bakélite était si large qu’il fallait écarter les bras pour le manœuvrer. Il transmettait les vibrations du moteur et, dans les montées, Maud avait l’impression de tenir l’encolure d’une énorme bête.

Ils avaient quitté Lyon dix jours plus tôt. Les journées s’étaient succédé, assez semblables les unes aux autres, malgré la variété des paysages. Après le tunnel du Mont-Blanc, ils avaient longé la vallée d’Aoste puis suivi la plaine du Pô sur toute sa longueur. L’arrière-saison donnait des lointains lumineux et faisait ressortir les petites flèches noires des cyprès sur des ciels d’un bleu soutenu. Au-delà de Trieste, le paysage était devenu plus montagneux et les couleurs ternes. En pénétrant en Croatie, Maud avait espéré qu’ils s’arrêteraient à Zagreb. Avant de partir, elle avait lu un guide des années soixante, acheté par ses parents quand ils étaient allés en voyage de noces sur la côte dalmate. Elle aurait bien voulu voir la place Saint-Marc et les fortifications médiévales. Mais ils contournèrent la ville sans y entrer et elle garda sa déception pour elle. En Italie, Lionel l’avait sèchement remise à sa place quand elle avait voulu faire un crochet par Bergame. « On est des humanitaires, pas des touristes. » Il était le chef de la mission et ne manquait jamais une occasion de le rappeler. C’est à lui que l’association caritative lyonnaise « La Tête d’Or » (qui tirait son nom du parc près duquel elle était située) avait confié la responsabilité du convoi. Et là-bas, en Bosnie, la guerre les attendait.

Maud prenait son tour au volant comme les garçons. Il y avait déjà longtemps qu’ils ne plaisantaient plus sur sa conduite. Il avait suffi que Lionel accroche l’angle d’une maison en Italie et déchire la bâche sur plus d’un mètre pour que les mâles cessent de jouer aux durs. Maud conduisait peut-être plus lentement mais elle était sûre et prudente. Le quinze tonnes ne risquait rien quand c’était elle qui le dirigeait et les autres l’avaient compris.

Sur la couchette, derrière elle, Vauthier dormait. De temps en temps, il aspirait l’air bruyamment dans son sommeil. Tous les autres s’appelaient par leur prénom mais lui avait préféré se présenter par son nom de famille. Il disait « le gros Vauthier », en parlant de lui-même, sans doute pour attirer la sympathie. Il n’était pas vraiment gros et, sous son T-shirt crasseux, on voyait plutôt saillir des muscles que de la graisse. Mais il avait une large tête carrée, encadrée de rouflaquettes rousses, et un nez plat, qui lui donnaient un air rustaud et tranchaient sur les allures d’étudiants de Maud et de Lionel. Il s’était présenté comme un coursier parisien en convalescence après un accident de la circulation. Personne ne croyait trop ce qu’il racontait. Seule certitude : il était beaucoup plus âgé que les autres. Lionel pensait qu’il avait quarante ans et Maud, du haut de ses vingt et un ans, le trouvait très vieux.

Sur la banquette avant, Lionel se roulait une cigarette sans rien dire. La cabine sentait le mazout et le cambouis. Maud devait néanmoins s’estimer heureuse car elle conduisait le camion de tête et n’avait pas à respirer la fumée bleue de l’autre poids lourd. C’était deux véhicules d’occasion, à peu près du même modèle, acquis par La Tête d’Or à très bas prix. Ils étaient au bout du rouleau, usés par des générations de chauffeurs livreurs qui ne les avaient pas ménagés.

— On ne va pas tarder à entrer en zone serbe, dit Lionel, en lui tendant la cigarette qu’il venait d’allumer.

Maud tira une bouffée rapide et la lui rendit.

— Tu as mis quelque chose dedans ? demanda-t-elle, en faisant une grimace.

— Du tabac.

Grand et maigre, Lionel avait un nez long, un peu de travers, dans un visage osseux et pâle. C’était un de ces visages qui en rappellent beaucoup d’autres et que des témoins seraient bien en peine de définir précisément, pour élaborer un portrait-robot. Il devait s’en rendre compte et il avait essayé de se singulariser en se faisant poser une boucle en argent sur le sourcil droit. Maud et lui avaient travaillé ensemble à Lyon pendant trois mois. Il l’avait toujours traitée avec un peu de condescendance car il avait plus d’expérience qu’elle, qui venait juste de rejoindre l’association. De toute façon, il n’était pas très loquace et quand il parlait, c’était pour donner des ordres sur un ton cassant. Il était connu dans le groupe pour fumer des joints du matin au soir. Les autres ne crachaient pas dessus non plus mais personne ne consommait autant d’herbe que lui. Il était le fournisseur du groupe et sortait ses sachets de beu d’une boîte ronde étiquetée « Lait concentré ».

Le paysage vallonné était de plus en plus pauvre, à mesure qu’ils approchaient de la Krajina. Ils traversaient des villages sans âme, des chapelets de maisons en briques et en parpaings alignées le long de la route. Des tas de fumier et des machines agricoles rouillées encombraient les cours. De temps en temps, une église blanche à clocher pointu, au milieu des fermes, donnait à ces hameaux l’aspect de villages autrichiens, mais en plus triste. Il n’y avait encore aucune trace de combats, à part celui que les hommes menaient de toute éternité contre la nature pour en tirer leur subsistance. Pourtant, ils avaient conscience depuis la veille de s’approcher de la guerre.

— On ne devrait pas tarder à rencontrer des check-points ? demanda Maud, sans quitter la route des yeux.

Lionel hocha la tête.

— Non, ça ne va pas tarder.

Jusque-là, ils avaient traversé des frontières, c’est-à-dire des limites officielles entre États. Les check-points, c’était autre chose : des séparations imprévisibles et mouvantes entre zones ethniques, obéissant à l’autorité de petits chefs locaux. Ceux d’entre eux qui avaient déjà séjourné en Bosnie en parlaient chaque soir. Ils ne disaient pas en français « point de contrôle », ce qui aurait rendu la chose presque normale. Le mot apatride « check-point », utilisé par tout le monde sur le terrain, rendait mieux compte de l’aspect improvisé, désordonné, imprévisible et dangereux de ces barrages. Maud était assez impatiente de voir à quoi cela ressemblait.

Le camion peinait sur la route en lacet. Il était dix-huit heures et les ombres s’allongeaient. C’était le moment de chercher un endroit pour passer la nuit. Au débouché d’un long virage, Maud entendit klaxonner. Elle regarda dans le rétroviseur, en tenant le gros miroir carré pour l’empêcher de vibrer. Un bras s’agitait à la portière de l’autre véhicule et désignait une large entrée sablonneuse, sur la gauche, qui ouvrait sur un grand parking désert. Il était labouré d’ornières et avait dû servir pour un chantier. Un vieux tas de graviers, dans un coin, était envahi par des plantes sauvages. Elle freina, engagea son camion dans le parking et le gara le long du bord. L’herbe, autour de l’aire de stationnement, était blanchie de poussière. Lionel descendit inspecter les lieux.

Dans la cabine, Maud pencha la tête en arrière, pour relâcher les muscles de son cou contractés par la conduite. Comme le siège du camion n’avançait pas suffisamment, elle devait placer un gros coussin derrière elle pour pouvoir toucher les pédales. Sa croissance s’était arrêtée à treize ans. Quoiqu’elle en eût maintenant vingt et un, elle ne s’était jamais consolée de ne pas être plus grande. Les petites femmes sont l’objet d’une sollicitude ridicule de la part des hommes et elle détestait être traitée comme un bibelot.

— OK, annonça Lionel en revenant, on passe la nuit ici.

Maud éteignit le moteur. Les vibrations, après quelques dernières secousses plus intenses, s’interrompirent. Elle se détendit. C’était toujours pour elle un instant de bonheur complet, presque de jouissance physique. Le retour du silence, tandis que le corps était encore agité par la trépidation du diesel, était une véritable renaissance. Le monde environnant cessait d’être un paysage pour devenir un lieu, avec ses bruits légers, les chants d’oiseaux qui entraient par la vitre ouverte. La masse de tôle craquait et se relâchait comme un cheval auquel on rend enfin les rênes. Il lui semblait qu’elle n’avait rien désiré d’autre, en choisissant cette vie bizarre que sa famille ne comprenait pas.

Elle ouvrit sa portière et descendit. C’était la seconde volupté du soir : le retour du sol ferme, les jambes qui se dégourdissent en faisant quelques pas, les odeurs subtiles de la nature, dès que l’on s’éloignait du moteur qui puait le fuel. Elle ôta ses lunettes et les essuya lentement avec un pan de sa fourrure polaire. C’était de grosses lunettes fumées à monture épaisse qui lui mangeaient le visage. Elle les avait choisies exprès pour cacher ses yeux bleus ; ils lui valaient depuis toujours autant de compliments que de jalousies.

Pendant les derniers kilomètres, la route avait déjà pas mal grimpé et on distinguait en contrebas la plaine couverte de taillis qu’ils avaient traversée. Autour du parking, la lande herbeuse était parsemée de gros rochers blancs. De nombreux espaces plats permettraient de monter les tentes.

Vauthier s’était éveillé en poussant un grognement et il descendait à son tour, en passant la main sur son crâne dégarni. Il avait toujours l’air de mauvaise humeur, sans doute à cause de sa bouche sans lèvres et de ses paupières tombantes. Mais ses petits yeux noirs, sans cesse en mouvement, furetaient partout et tout le monde s’en méfiait. Car il n’y avait pas que ses yeux qui furetaient. Il ne pouvait pas s’empêcher de fouiner, d’écouter les conversations et, à chaque étape, quand ils s’arrêtaient dans des villes, il disparaissait et revenait en faisant un compte rendu de tous les petits secrets de l’endroit. Les autres étaient persuadés qu’il fouillait aussi dans leurs affaires.

Alex et Marc, les chauffeurs du deuxième camion, approchaient lentement en s’étirant.

Le moment où les deux équipages se retrouvaient était toujours difficile. À vrai dire, depuis le début du voyage, il régnait dans le groupe une ambiance lourde, hostile. Personne, sauf Maud et Lionel, ne se connaissait avant le départ. Les autres étaient des recrues de fraîche date. Le moins que l’on puisse dire est que le courant n’était pas passé entre les cinq membres du convoi. Au fil des kilomètres, ça ne s’était pas arrangé. Des clans de circonstance s’étaient formés. Dans le camion de tête, Maud et Lionel qui se connaissaient formaient une équipe ; Alex et Marc, les deux conducteurs de l’autre camion, en constituaient une autre. Vauthier ne cachait pas son antipathie à leur égard. Chaque soir, les retrouvailles étaient tendues.

— On ne sera pas mal ici, dit Alex, en regardant les abords du parking.

Marc inspectait les alentours d’un air méfiant.

Tous les deux étaient d’anciens militaires. Ils avaient à peu près le même âge, qui ne dépassait pas la trentaine, mais ils étaient bien différents. Alex avait un visage de métis, de grands yeux un peu bridés, un nez fin. Personne ne lui avait demandé quelles origines mêlées lui avaient donné ce teint cuivré et ces cheveux crépus. Maud le trouvait beau mais elle n’avait aucune envie qu’il le sache. Marc était sportif lui aussi mais plus grand qu’Alex et dans le genre massif, avec des épaules larges, une poitrine musclée, des mâchoires carrées. Il avait le teint un peu mat et des cheveux très noirs. Ses yeux paraissaient toujours aux aguets mais il affectait des manières calmes et viriles qui avaient mis Maud mal à l’aise dès le premier instant. Alex avait la souplesse vive d’un joueur de tennis tandis qu’on imaginait plus volontiers Marc dans des disciplines de force, comme le rugby ou la boxe. Ils avaient néanmoins en commun une manière volontaire de se déplacer, de se tenir bien droit, de garder la tête haute. Ils avaient beau s’évertuer à adopter le style relâché des ONG, porter des jeans sans forme et des T-shirts délavés, ils détonnaient. La discipline militaire les avait profondément façonnés. On voyait toujours le soldat en eux.

Le rituel du soir était toujours le même depuis le départ. Il fallait sortir un réchaud du camion que conduisait Maud et une batterie de cuisine qui était stockée dans l’autre véhicule. Ils avaient embarqué des conserves à Lyon, qui étaient entassées dans deux cageots. Le long de la route, ils achetaient des produits frais quand il s’en présentait. Depuis qu’ils avaient quitté l’Italie, ils ne trouvaient plus grand-chose, à part des œufs et du lait que les paysans tiraient de gros bidons en fer-blanc. Près de Zagreb, ils avaient déniché des fromages frais assez amers mais que Maud préférait au cassoulet en boîte.

Chaque soir, Vauthier allumait le réchaud ou faisait le feu, activité qu’il semblait affectionner particulièrement. Ils s’étaient réparti les corvées de cuisine à tour de rôle. Dès le départ, ils avaient compris qu’il était inutile de réserver ces tâches à la seule fille du groupe. Lionel avait essayé de plaisanter sur ce sujet, en faisant remarquer à Maud qu’elle n’était pas charitable de laisser quatre hommes se débattre avec des casseroles mais elle l’avait sèchement rembarré. En représailles, quand elle galérait pour monter les tentes, les jours où c’était son tour, il ne se privait pas de ricaner.

Ce n’était pas la première fois que Maud devait affronter ce genre de comportements. Elle avait un frère aîné qui ne lui avait pas ménagé ses sarcasmes. Elle détestait ces remarques stupides mais, avec le temps, elle avait fini par les rechercher comme un stimulant. La rage qu’elles provoquaient en elle était devenue son moteur. Très tôt, elle avait décidé qu’elle relèverait ce défi. Le permis poids lourds avait été, à cet égard, sa première grande victoire.

Quand le dîner était prêt, s’ouvrait un moment de paix qui faisait oublier ces tensions. Les cinq membres du convoi s’asseyaient par terre autour d’un feu. Vauthier restait toujours un peu à l’écart. Lionel passait un joint. Maud et Alex tiraient un peu dessus. Marc n’y touchait pas. Vauthier buvait. Pendant les premières étapes, ils avaient descendu les quelques bouteilles de vin qu’ils avaient embarquées. Depuis qu’ils avaient abordé les Balkans, ils s’étaient mis à la bière. C’était le produit que l’on trouvait le plus facilement. Aucun village n’en manquait.

— Demain matin, annonça Lionel, allongé près du feu et qui se tenait sur les coudes, on va passer le premier contrôle.

— Des Croates ?

Vauthier avait posé la question sans avoir l’air d’y toucher. Mais il tripotait la petite boucle dorée qui pendait à son oreille droite, ce qui était chez lui, Maud l’avait remarqué, un signe de concentration.

— Non, répondit Lionel, les Serbes de Krajina.

— L’armée ?

— Des milices, plutôt.

— Logiquement, on devrait trouver les Croates d’abord, insista Vauthier. Si on tombe sur des Serbes, c’est qu’on ne suit pas la grande route, celle qui passe par Tuzla ?

Lionel n’aimait pas trop donner des explications sur l’itinéraire. Il gardait jalousement les cartes routières dans son camion et donnait ses instructions au jour le jour, comme s’il avait voulu éviter toutes discussions sur ce sujet.

— C’est ça, concéda-t-il de mauvaise grâce. On va prendre plutôt à droite, par le sud de la Krajina.

— Qu’est-ce qu’on appelle la Krajina, en fait ? demanda Maud.

Sur les questions d’ordre général, Lionel était plus à l’aise. C’était l’occasion de prendre un air savant et de se donner des airs de chef.

— Ça veut dire les marges, la bordure. C’est la bande de terre qui limite la Bosnie à l’ouest. La zone assez peu peuplée. Les Serbes ont éjecté les Croates de ce coin et ils tiennent le terrain. Mais, vous allez voir, ce sont des paysans, avec des fourches et des pétoires. Rien à voir avec ce qu’on va trouver après.

Lionel avait déjà trois ans d’engagement à son actif. Il avait participé à une mission en Centrafrique et à un premier convoi en Bosnie six mois plus tôt. Entre-temps, il avait travaillé au siège de l’association à Lyon. Ces états de service lui permettaient de parler avec assurance du haut de ses vingt-quatre ans.

— Leurs check-points sont assez bon enfant. Ça vous fera un entraînement pour la suite.

Vauthier avala une longue rasade de bière au goulot et s’essuya la bouche avec sa manche. Il avait visiblement d’autres questions à poser. Mais Lionel ne lui laissa pas le temps de l’interrompre.

— Je vous rappelle la conduite à tenir, en cas de contrôle sur la route, dit-il.