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Chers monstres

De
295 pages

Stefano Benni décline les visages de la peur dans nos sociétés ; il débusque ainsi les monstres qui nous menacent ou qui sommeillent en nous. Vingt-cinq nouvelles qui mêlent humour, ironie et inquiétante étrangeté.


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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Et si les “monstres” d’aujourd’hui, nous suggère Stefano Benni dans ce recueil de nouvelles, ne ressemblaient en rien à ceux des légendes ? Son Dracula est victime d’un redoutable inspecteur des impôts, le doux M. Zéphyr voit son identité niée pa r la rébellion inexplicable de tous les distributeurs bancaires. Déclinant les multiples vi sages de la peur, l’auteur pointe les effets dévastateurs des technologies dites avancées, qui transforment de charmantes lolitas en véritables érynies, mais il revisite aussi, en les détournant, les contes pour enfants commeHänsel et Gretel, ou rend hommage à son maître, Edgar Poe. Qu’il nous convie à une enquête policière menée dans le monde des chats pour démasquer un tueur en série ou qu’il parodie les films d’horreur, Benni nous entraîne dans d’infinies variations autour d’un thème qui nous fascine depuis toujours, peut-être parce que ce sont nos propres “monstruosités” – la lâcheté, l’égoïsme – qu’il reflète ou parce que, comme le dit le narrateur dansL’Histoire de la sorcière Charlotte, avoir peur est un sentiment profondément ambivalent, à la fois terrible et délicieux…
STEFANO BENNI
Stefano Benni vit à Rome. Auteur de romans, de nouvelles, de poèmes et de pièces de théâtre, il est également acteur de-puis plusieurs années. La quasi-totalité de son œuvre est pu-bliée par Actes Sud, entre autresBar sous la mer Le (1989), Bar 2000(1999), Saltatempo(2003), Margherita Dolce-vita(2008) ettoutes les richesses De (2014). Ses livres sont traduits dans une quarantaine de pays. DU MÊME AUTEUR TERRA !, Julliard, 1985 ; Mnémos, 2010. o LE BAR SOUS LA MER, Actes Sud, 1989 ; Babel n 490. o BAOL179., Laffont, 1993 ; Rivages n o LA DERNIÈRE LARME, Actes Sud, 1996 ; Babel n 987. HÉLIANTHE, Actes Sud, 1997. o BAR 2000, Actes Sud, 1999 ; Babel n 529. SPIRITI, Actes Sud, 2002. o SALTATEMPO, Actes Sud, 2003 ; Babel n 750. o ACHILLE AU PIED LÉGER, Actes Sud, 2005 ; Babel n 943. LA COMPAGNIE DES CÉLESTINS, Actes Sud, 2006. o MARGHERITA DOLCEVITA1051., Actes Sud, 2008 ; Babel n LA GRAMMAIRE DE DIEU, Actes Sud, 2009. PAIN ET TEMPÊTE, Actes Sud, 2011. LA TRACE DE L’ANGE, Actes Sud, 2013. BLUES EN SEIZE ET AUTRES POÈMES, Phi, 2013. DE TOUTES LES RICHESSES, Actes Sud, 2014. Illustration de couverture : © Hélène Builly “Lettres italiennes” série dirigée par Marguerite Pozzoli Titre original : Cari Mostri © Giangiacomo Feltrinelli Editore, 2015 © ACTES SUD, 2017 pour la traduction française ISBN 978-2-330-07964-2
STEFANO BENNI
Chers monstres
traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli
ACTES SUD
à Nic et Monica, personnes courageuses
I QU’EST-CE QUE TU ES ?
* Dracones omnes reliqui autorum fabulosi sunt. LINNÉ J’ai toujours éprouvé un mélange d’amour et de crainte pour ce quartier de la vieille ville nommé Alp. Je me suis souvent aventuré dans ses ruelles é troites et sans soleil, dans la pénombre des vieilles boutiques, entre les flèches d’églises sin istres, épié par des griffons et des monstres de pierre que des architectes déments se sont amusés à cacher dans les murs. J’ai écouté le bruit du fleuve limoneux et infesté de rats, dont une partie traverse les ruelles en murmurant sous terre tandis qu’une autre apparaît, couleur de fiel, entre des petits ponts et des pontons moisis. J’ai vu aux fenêtres les visages des habitants, des visages qui ne ressemblent pas à ceux de notre ville ; j’ai écouté des légendes, vu des rixes éclater dans les tavernes, des ivrognes allongés dans des flaques d’eau, et de misérables prostituées me lancer des œillades, sous les passages voûtés. J’ai toujours pensé que l’ombre qui enveloppait ces lieux était le fruit des récits que j’avais entendus, et de ma sensibilité particulière. À présent, je sais que quelque chose m’attendait dans ces rues dépourvues de ciel, où l’on a l’impression d’errer dans une immense grotte. Quelque chose que je ne pouvais pas imaginer, même dans mes pires cauchemars. Mais commençons par ce fameux soir. Je m’étais perdu dans la partie la plus sombre d’Alp, où un carnaval funèbre battait son plein, et je tentais d’échapper aux confettis dans la bouche, aux coups de bâton qui n’avaient rien de drôle, aux hurlements et aux obscénités des fêtards avinés. Je me retrouvai dans une ruelle si étroite que, par moments, mes coudes frottaient les moisissures et les saillies des murs. Je la parcourus hâtivement, comme si j’étais poursuivi, et déboucha i sur une placette inconnue. Elle était minuscule, sale, imprégnée de vapeurs humides, pres que totalement envahie par une plante gigantesque. Une plante grimpante dont on ne voyait ni les racines, ni le tronc, et qui, avec ses branches tentaculaires, envahissait les moindres recoins, s’agrippant au mur et serpentant sur la chaussée, avec des hémorragies de fleurs rouges à l’odeur âcre. Je me frayai un chemin dans cet enchevêtrement et remarquai, avec stupeur, que la place était sans issue : il n’y avait que la ruelle par laquelle j’y avais accédé. Je ne vis ni portes ni fenêtres, mais au fond, en écartant les branches, je découvris une étrange boutique. Son aspect était vénérable ; la vitrine, poussiéreuse, reflétait le fantôme de mon visage. Deux perroquets cuirassiers en surveillaient l’entrée, l’enseigne était un dragon rampant. J’entrevis des clapiers où se trouvaient des lapins roux, de petit es cages renfermant de minuscules créatures velues et tremblantes, et une vitrine derrière laquelle un gros python déroulait paresseusement ses anneaux. La porte était presque entièrement recouverte par les arabesques de la plante, mais on devinait une inscription : Créatures J’observai les perroquets ; ils étaient très beaux, l’un blanc, l’autre rouge, ils se balançaient sur leur perchoir en me fixant, la tête inclinée sur le côté, d’un air docte. Puis, le rouge lança, d’une voix stridente : — Patron Youghi, un client. Je me mis à rire. Ils étaient vraiment bien dressés.
Les branches de la plante bougèrent. Youghi sortit. Je ressentis tout de suite une sensation de malaise. Et pourtant, il n’avait rien d’effrayant. C’était un homme petit et chauve, avec une barbiche de bouc ; il était vêtu d’un caftan orange orné de colliers faits de dents aiguës et de coquillages, e t il portait dans ses bras, enveloppé dans une couverture, quelque chose qui pouvait être un enfant ou un petit animal. Ses yeux étaient noirs et farouches, de type oriental. Ce qui m’étonna dans son regard, c’était sa familiarité. Il me regardait comme s’il me connaissait depuis toujours. Et lorsq u’il se mit à parler, sa voix était rauque et rouillée. Je me dis qu’elle ressemblait à celle du perroquet. À cause de cette voix étrange, de son visage et de ses mouvements lents, je fus incapable de lui donner un âge. Il pouvait avoir aussi bien quarante ans que soixante-dix. — Le perroquet rouge s’appelle César, et il a cent dix ans, dit-il, d’une voix un peu plus claire. Le blanc, Lucrèce, est une femelle, et il en a quatre-vingt-seize. — Je savais qu’ils peuvent vivre vieux, mais pas à ce point-là, dis-je. — Oh, j’en ai eu qui ont atteint des âges encore plus avancés, dit M. Youghi. Je ne me rendis pas compte, sur le moment, de ce qu’il y avait d’étrange dans cette phrase. — Vous aimez les créatures ? Vous voulez visiter mon royaume ? J’entrai, en hésitant un peu. L’intérieur du magasin était étonnamment vaste par rapport à la petite porte d’entrée. C’était une salle de forme h exagonale, avec des voûtes et des piliers, d’au moins cinquante mètres de profondeur. Tout autour de moi, adossés aux murs, il y avait des cages, des vitrines et des aquariums. La chaleur était étouffante, et la lumière d’un lustre oriental en laiton diffusait des reflets rougeâtres. Ce qui me frappa tout de suite, ce fut l’odeur. Des miasmes de bête, de jungle, de sang, d’eau croupie. Telle devait êtr e, me dis-je, l’odeur du monde à son commencement, quand l’homme ne l’habitait pas encore. Et, détail troublant, il régnait un grand silence. Aucun des cris, hurlements, piaillements auxquels on se serait attendu, dans un lieu rempli d’animaux. — Regardez autant que vous voudrez, dit M. Youghi, toujours en tenant dans ses bras la chose enveloppée dans la couverture, mais ne touchez à ri en. Presque toutes ces créatures sont inoffensives. Mais pas toutes. – Et il m’adressa un sourire légèrement railleur. Je me dirigeai vers le plus grand aquarium. Il renfermait des poulpes, des homards, des poissons nettoyeurs et des carpes bariolées, dont les nageoi res flottaient comme des voiles de soie. Des poissons aux grands yeux hébétés, des raies palpitantes et des petits requins, qui se camouflaient sur le fond. Un crabe incrusté de coquillages, comme une vieille épave. Çà et là passaient des bancs de poissons rubans sinueux et de minuscules créatures ourlées de cils vibratiles, qui me rappelaient un poème de Laforgue. L’eau était limpide en surface et sombre au fond, où l’on entrevoyait des branches de corail et une grotte rocheuse. À l’intérieur de celle-ci, je vis un museau moustachu et humanoïde, peut-être celui d’un gros poisson-chat. Puis, un long filament mystérieux jaillit, captura un petit poisson et se retira. — Qu’en pensez-vous ? demanda Youghi. — C’est étrange, répondis-je. Cela pourrait être, p ar certains côtés, le vivier d’un restaurant quelconque. Mais il y a aussi des poissons bizarres, que je ne connais absolument pas. On ressent à la fois une impression de familiarité et d’étrangeté totale… — Comme dans la nature, répondit-il. On raconte que dans les abysses vivent au moins dix mille espèces marines encore inconnues… — Et les poissons de cet aquarium cohabitent ? Je veux dire, ils ne se battent pas entre eux ? — Ils suivent leur instinct, répondit Youghi en car essant la créature enveloppée dans la couverture. Certains se nourrissent des autres. Il suffit de trouver le bon équilibre, la démocratie de la prédation. Moi, je l’ai trouvé. Vous aimez les reptiles ? — Pas trop, répondis-je. — Eh bien, celui-ci vous plaira, dit Youghi en me p récédant vers le fond de la salle, où la chaleur était encore plus étouffante. Derrière une vitrine se trouvait le plus gros serpent que j’aie jamais vu. Noir et jaune, entortillé autour d’un tronc d’arbre, sa tête triangulaire dressée en l’air, aussi grande que celle d’un homme. Il darda sa langue, qui siffla dans notre direction. — Quel monstre, dis-je — Quelle merveilleuse créature, me corrigea-t-il avec douceur. On pourrait le prendre pour un anaconda, mais ce n’en est pas un. Il s’agit d’une espèce qui n’est pas encore répertoriée, mais
qu’importe ? Les obsessions de nos taxonomies n’épuiseront jamais le mystère de la création. — Il est difficile à nourrir ? — Non, dit Youghi. Évidemment, il préfère manger des êtres vivants. Il lui manque la science d’un de nos chefs cuisiniers. Avec un frisson, je vis, dans la vitrine, des os qui avaient sans doute appartenu à des chevreaux ou à des lapins. M. Youghi remarqua mon trouble ; il me regarda droit dans les yeux et me demanda : — Quel travail faites-vous, monsieur ? — Je suis… selon la zoologie anglaise, unhead chopper manager… je m’occupe de restructurations d’entreprises, réduction du personnel, et ainsi de suite. — Oh, dit M. Youghi en joignant les mains, donc, vo us vous occupez aussi… d’évolution ? Vous sélectionnez, pour ainsi dire, les créatures qui ne parviennent pas à s’adapter aux mutations économiques et technologiques. — C’est un travail comme un autre, soupirai-je en h aussant les épaules. Mais vous, comment arrivez-vous à… vous en sortir, avec une marchandise aussi étrange ? — Oh, je comprends votre curiosité professionnelle, dit Youghi avec une imperceptible courbette. Eh bien oui, ma passion n’est pas de celles qui procurent la richesse… Il y a des animaux que je vends, d’autres que je garde avec moi depuis longtemps. Ceux de la volière sont des toucans. Je les refile à des messieurs fortunés qui veulent un peu d’exotisme dans leur jardin. Mais ils supportent mal la captivité et tentent de s’échappe r, ou meurent tout de suite. L’homme croit pouvoir contrôler la vie de tous les êtres, mais il se trompe. Vous aimez les rats ? — Pas vraiment, répondis-je, avec un rire nerveux. — Regardez ceux-ci, dit-il. Ils viennent de Guyane, ils sont rarissimes. Ils peuvent peser jusqu’à trois kilos, leur pelage est comme du papier de ver re. Ce sont d’excellents nageurs. Ils sont pacifiques, mais parfois, pour des raisons mystérieuses, ils envahissent un village et en tuent les habitants. On n’a jamais découvert ce qui les rend fous. On les appelle Hamchak, Petites Ombres. Je me dirigeai vers une cage dans laquelle une ombre allait et venait. J’espérai qu’il s’agissait d’un animal rassurant, mais c’était une jeune panthère. — Elle, je l’ai achetée dans un zoo, dit Youghi. Je la libérerai bientôt. Mais vous, qui êtes un cadre dirigeant, vous allez penser que je fais mal mon métier. Je vous montre mes richesses, et je n’essaye même pas de vous en vendre une. Y a-t-il q uelque chose que vous aimeriez avoir chez vous ? Vous avez des animaux ? — J’ai un chien et un chat, répondis-je. Et il est déjà difficile de les faire cohabiter. Non, je crois que je ne peux pas me permettre un autre locataire. — Même s’il était… unique, spécial ? dit M. Youghi d’une voix persuasive. Quelque chose que vous seriez le seul à posséder, dans ce pays et dans cet hémisphère ? — Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répondis-je. M. Youghi sourit et, tout doucement, il commença à défaire la couverture dans laquelle se trouvait la mystérieuse créature. Je me rendis compte, tout de suite, que ce n’était pas un enfant. Ce qui apparut en premier fut une queue, longue et fin e. Puis deux petites pattes qui s’agitèrent de façon comique et désordonnée. La couverture tomba par terre et l’animal apparut tout entier. Comment j’ai réagi à cette apparition ? Avec stupeu r, avec curiosité, et avec une pointe de dégoût. Il n’était pas beau, il ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusque-là. Le corps aurait pu être celui d’un petit chien, les pattes étaient tra pues, les pieds palmés et griffus. Le pelage était court et rêche, d’une couleur indéfinissable, un blanc jaspé d’asphodèle ; sur le dos, une crête de piquants hérissés. Mais ce qui était inquiétant et fascinant, c’était le museau. Les yeux, jaunes et énormes, étaient ceux d’un lémure, la pupille, dilatée. Le museau ne comportait presque pas de nez, la bouche, très large et fine, avait des lèvres cornées. Légèrement en arrière par rapport au front vibraient deux oreilles membraneuses, de petit dragon. La queue s’agitait, inquiète. Disons que c’était un chien avec une tête de poisson et des yeux de reptile. Mais surtout, on avait l’impression de voir une créature qui s’était arrêtée dans l’histoire de l’évolution, un chaînon qui la rattachait à des millions d’années auparavant, un amphibie à peine sorti de l’eau et qui commençait à marcher sur terre, quelque chose qui cherchait encore sa place dans l’ordre du monde et qui était parvenu jusqu’à nous incomplet, non développé, et pourtant plein de vivacité, et sauvage. — Je comprends votre stupeur, dit Youghi. Le Wenge ne ressemble à aucune des créatures que nous rencontrons quotidiennement. Il a stupéfié les zoos qui l’ont étudié. Comme vous l’avez peut-
être pensé, il existait sous cette forme il y a des milliers d’années, et il a survécu ainsi jusqu’à nos jours sans choisir la voie de l’adaptation, en restant dans son état originel. Récemment, on en a découvert d’autres spécimens dans un fleuve d’Amazo nie. Là-bas, il existe une tribu, féroce et presque inaccessible, qui le considère comme un die u, et qui le craint. Le Wenge est à la fois terrestre et aquatique. Je ne peux pas vous dire comment je me le suis procuré, je peux juste vous préciser que je le cherchais depuis des années, car j’ai la passion de ce qui est rare et indéfinissable. Aucun zoo, aucun propriétaire privé n’en possède un autre spécimen. — Il est… seul ? — Rarissime, et seul. Celui-ci est jeune, je crois qu’il a un an. Je ne sais pas exactement quelle taille il peut atteindre, ni s’il pourra résister à notre climat. Tout ce que je sais, c’est qu’il est merveilleux. Et que je ne peux pas le garder. — Pourquoi ? demandai-je pendant que la créature me fixait, sans que j’aie le courage de la caresser ou de m’approcher. — Les légendes de cette tribu sont très claires, et moi, je respecte les légendes. Je ne ferais pas ce travail si je ne croyais pas à l’incroyable. Les indigènes disent que le Wenge ne doit avoir qu’un seul maître. Mais pas un maître quelconque. Le Wenge le choisit et lui voue un amour exclusif. Et s’il ne le trouve pas, il peut devenir dangereux, il n’aime pas être emprisonné. — Dangereux, dans quel sens ? — Oh, je ne sais pas ; comme vous le voyez, c’est u ne créature de petite taille, il ne peut pas causer de gros dégâts. Mais j’imagine qu’il peut souffrir beaucoup, et depuis qu’il est avec moi, il souffre, il ne mange pas, il ne bouge pas, il reste au fond de sa cage, ou veut qu’on le porte dans les bras. Il y a encore quelques heures, il en était ainsi. — Il s’est passé quelque chose ? — Oui. Ce matin, j’ai remarqué un changement. Au mo ment où vous vous approchiez de la ruelle, le Wenge s’est comme réveillé. Il s’est mis à pousser un cri étrange, que vous apprendrez à reconnaître. Il a secoué la cage avec ses pattes et a demandé à sortir. Il a sauté dans mes bras. Et savez-vous pourquoi ? — Pourquoi ? Youghi me fixa droit dans les yeux et scanda ces mots, un à un : — Parce qu’il voulait vous connaître,vous. Il vous attendait. — Elle est bien bonne, dis-je, un peu irrité. J’avais déjà entendu beaucoup de choses bizarres, mais ça, c’était le comble. — Comment aurait-il pu m’attendre,moi? Je ne savais même pas qu’une telle créature existait. — Mais lui, il connaissait votre existence. Depuis toujours, dirai-je. Je me sentis soudain mal à l’aise. Ces références o bscures m’avaient fatigué ; en outre, la chaleur et la puanteur du lieu me donnaient la nausée. Je me dis qu’il était temps de sortir de cette inquiétante ménagerie ; je m’apprêtais donc à prendre congé de mon hôte, lorsqu’un fait inattendu se produisit. Avec un mouvement brusque, la queue du Wenge s’enroula autour de ma main. Les yeux jaunes me fixèrent avec une expression d’amour sans équivoque, une affection sans borne et un appel au secours désespéré. Le Wenge poussa un vagissement rauque qui traduisait une grande souffrance. Puis il sauta dans mes bras. Je sentis ses ongles autour de mon cou, son poids léger et son odeur musquée. Il posa la tête sur mon épaule. Il vibra. J’étais stupéfait. — La légende, comme vous le voyez, ne ment pas, dit Youghi. Le petit Wenge a choisi son maître. Pouvez-vous le nier ? Depuis que je l’ai, des dizaines de personnes l’ont vu et ont demandé à l’emporter. Il n’a jamais réagi ainsi ; souvent, il les a mordues et leur a craché dessus. C’est vous qu’il veut. — Je vous le répète, je ne peux pas le prendre, dis -je pendant que le Wenge, avec sa queue, tenait toujours ma main bien serrée. — Monsieur, dit Youghi avec une mine solennelle et une voix légèrement menaçante, vous ne pouvez pas vous soustraire à une loi de la nature. Vous ne pouvez pas abandonner une créature qui a traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous, avec sa particularité et son énigme. Si vous la refusez, elle mourra. Je ne suis pas en train de vous faire du chantage. C’est la vérité, et au fond de votre cœur, vous le savez très bien. — Je ne peux pas, répétai-je, mal à l’aise.