Chronique de la dérive douce

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Un jeune homme du sud arrive dans une ville du nord.
On le voit dériver dans les rues d'un monde si neuf.
Par petites touches singulières, il tente de savoir où il se trouve.
Si L'Enigme du retour (Grasset, prix Médicis 2009) était le roman du retour à Port-au-Prince de Dany Laferrière, Chronique de la dérive doucerelate son arrivée à Montréal, à l'âge de 23 ans.

Publié le : mercredi 29 février 2012
Lecture(s) : 19
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246789123
Nombre de pages : 224
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Je quitte une dictature
tropicale en folie
encore vaguement puceau
quand j’arrive à Montréal
en plein été 76.
Je regarde le ciel
en pensant qu’il y a
quelques minutes
j’étais là-haut
parmi les étoiles.
La première fois.
Sur tous les écrans de l’aéroport
et même du monde
la petite gymnaste,
aux grands yeux noirs effrayés
et aux longs bras si frêles,
qui danse, vole,
et n’ouvre
les yeux et les bras
qu’au moment
où ses pieds
touchent le sol.
Du premier mouvement
jusqu’au moment
où elle s’arrête
d’un geste net et précis.
Le corps arqué.
Nadia Comaneci dort.
Voilà l’explication de
sa note parfaite – 10,
la première de l’histoire
des jeux Olympiques.
Un couple en train de s’embrasser.
Un baiser interminable.
La fille est en minijupe rouge.
Je ralentis le pas.
Le couple se défait.
La fille regarde marcher
le jeune homme
un long moment
jusqu’à ce qu’il se perde
dans la foule des voyageurs.
Tête baissée, elle retourne
alors à sa voiture.
On traverse un quartier
très animé quand cet homme
avec un masque de renard
s’est mis à tambouriner
sur le capot du taxi,
pour ensuite s’allonger
sur le pare-brise.
Le chauffeur ne parvient plus
à voir la route.
Le renard a sauté par terre
quand la voiture a tourné
dans cette rue calme et ombragée.
Sur un balcon fleuri, quelques fêtards
en train de converser et de boire.
Des gens s’embrassent en pleine rue
sans se soucier des voitures qui
slaloment entre les couples.
Le chauffeur de taxi ouvre la radio.
Une voix haut perchée
annonce la présence en ville
de rock-stars, de mannequins,
et autres dieux du stade.
Il éteint le poste en murmurant :
« C’est Babylone. »
Un homme complètement nu
courant sur le trottoir.
Les policiers font semblant
de ne rien voir.
La foule applaudit.
« Sodome » dit le chauffeur.
J’avais remarqué
une Bible verte
sur le siège avant.
On s’éloigne de la fête
en roulant vers
le nord.
Je ferme les yeux
un bref instant
pour être avec moi-même.
Des adolescents jouant au hockey
dans le parking
violemment éclairé
d’un supermarché.
Un homme à sa fenêtre,
avec un gros ventre blanc
et des bras velus,
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