Chronique des Strenquel

De
Publié par

Une famille française dans la tourmente.

Été 1940, dans un village de Corrèze. L’exode conduit une famille de la bourgeoisie d’Amiens, les Strenquel, accompagnés de leur fille, Line, dans un village de Corrèze tandis que leur fils, Adrien, est fait prisonnier lors des ultimes combats contre l’envahisseur sur les bords de la Loire.
Les nouveaux venus sont hébergés dans une ferme, chez les Goursat. Entre Line et le fils Goursat, c’est le coup de foudre, au grand dam des parents du garçon qui envisageaient pour lui une alliance avec une fille de paysans du voisinage.
L’arrivée inopinée d’Adrien, qui a retrouvé la trace de sa famille et vient se cacher dans le village sous un faux nom, va précipiter les uns et les autres au coeur des terrifiants enjeux de l’Occupation…

De l’effondrement de mai 1940 aux règlements de compte et aux espoirs de la Libération, Jean-Paul Malaval nous livre la chronique nuancée et inspirée d’un petit village français aux prises avec le pire traumatisme de notre histoire.

Publié le : jeudi 13 novembre 2014
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702153055
Nombre de pages : 1056
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
images
image

Tome I

LE VENT MAUVAIS

I
LES RÉFUGIÉS DE 40

1

D’un coup d’épaule, Ferdinand Strenquel fit céder la portière, posa les deux pieds sur le pavage ocre de la place et hésita. Il se tenait le visage dans ses deux larges mains. Livré au poids du silence, il se crut un instant porté par les ailes d’un songe. Je suis dans un rêve, se dit-il, et tout va se briser avec le hurlement des Stukas. Encore une fois, la peur au ventre, il va falloir courir, se coucher au hasard, dans les fossés, sous les bosquets, pour échapper aux yeux d’aigle. Il ôta les mains et reçut la pleine lumière, se forçant à regarder droit devant. Il ne rêvait pas. Il venait d’atteindre quelque oasis de silence et de paix. Se pourrait-il qu’un tel monde existât encore ? Une bouffée d’espoir le pénétra, aussitôt réprimée. Non. Il est encore trop tôt pour être sûr. En ces heures tragiques, la réalité est cruellement trompeuse. Machinalement, il porta les yeux vers le ciel. Le danger ne pouvait surgir que de là, dans le tremblement de l’espace. Puis il observa l’église, le café et sa terrasse ombragée sous le fouillis d’une treille, le haut mur d’un jardin suspendu, les maisons de pierre rouge aux volets clos. Tout est intact, comme avant, se dit-il, paisible et hors du temps. Rassuré, il se dressa, enfin, dans la lumière de plomb. La portière claqua derrière lui. Il se retourna vivement, dans un sursaut de peur. Le visage de Marie, chiffonné par le sommeil, émergea du siège arrière de la traction avant. Ferdinand fit non de la tête et le visage s’affaissa sur la banquette.

Ankylosé, il marcha vers le cercle d’ombre dessiné par un haut platane. À deux pas, d’une fontaine de pierre coulait un filet d’eau, mince à ne pas troubler le silence. L’homme, les deux mains réunies, s’aspergea le visage. Puis recommença encore et encore, comme pour se débarrasser de la torpeur moite.

— Mon bon monsieur, elle est potable cette eau, fit une voix surgie de la place. Il se retourna, abasourdi, dégoulinant, la chemise collée à la poitrine. Une vieille dame en noir le scrutait avec de petits yeux perçants. Il s’approcha, titubant. Elle portait un chapeau de paille rond, couleur de jais. Tout ce qu’il y a de plus bonne ! Et fraîche tout le temps, même par la canicule. Vous savez, c’est un vrai bonheur !

— Un vrai bonheur, répéta-t-il, machinalement. Comme elle s’apprêtait à partir, Ferdinand Strenquel lui toucha l’épaule. Elle eut un mouvement de recul. S’il vous plaît ? Pourriez-vous me dire où nous sommes ?

— Je parie, dit-elle d’un air affecté, que vous êtes un de ces malheureux qui ont tout perdu.

— En effet, tout perdu.

— Je ne sais pas quoi vous dire, mon bon monsieur.

La vieille dame parut réfléchir. Elle appartenait à cette espèce qui ne s’engage point à discuter les affaires des autres.

— Je suis perdu, insista-t-il d’une voix lasse. Et si fatigué. Je crois que je vais m’arrêter ici. Ça ne sert plus à rien cette fuite en avant.

Elle hochait la tête tout en reculant. Ferdinand comprit qu’elle avait hâte de disparaître, fuir comme la peste l’image du malheur qui venait frapper à sa porte. Résolu, il avançait sur elle, guidé par cette main tendue qu’elle maintenait à distance.

— Le monde est devenu fou, fit-elle.

Ils se regardaient en silence. La pitié, songea-t-il, ne sert à rien. Je ne suis qu’un étranger, un étranger parmi des millions d’autres, errant sur les routes pour échapper à la tenaille. Quand le poids du malheur est trop grand, il n’inspire que la peur et la lâcheté. Nulle compassion. Soudain saisi par un sursaut d’orgueil, il se résolut à ignorer la présence de cette vieille dame, puisqu’elle ne pouvait plus rien pour lui, si ce n’est clamer ce que tout le monde savait, que le monde était devenu fou. Peut-être resterait-il la solution de frapper à une autre porte ? S’ouvrirait-elle ? Avec ces volets clos ceinturant la place, on pourrait en douter. Ou encore crier, crier sans fin, jusqu’à ce que les murs se brisent.

Comme il se détournait, elle le rattrapa à la manche.

— Vous devriez aller voir Antoine Dubrot.

— Dubrot ?

— Le maire.

— Ah ! le maire ! Pourquoi pas ?

— C’est lui qui s’occupe des réfugiés.

— Il y a donc d’autres gens ici ?

— La mairie est derrière l’église, à droite.

Et elle s’éloigna à pas pressés.

Comme il était souvent d’usage dans les petites communes privées de bâtiments publics, la mairie occupait une partie de l’école communale. Une grande et large pièce aux murs de chaux. Sous le portrait officiel du président Lebrun, était suspendu un drapeau aux teintes délavées. Au fond, sur une étagère de fortune, entre la déclaration jaunie des droits de l’homme et l’affiche punaisée de la mobilisation générale de 1939, trônait une minuscule Marianne poivrée de chiures de mouches. Sur la table rectangulaire recouverte d’un épais tapis vert-de-gris usé, brûlé par les mégots de cigarettes, étaient entassés pêle-mêle de poussiéreux dossiers.

Chauve, trapu, la mine rougeaude, le maire se retourna, toisant son visiteur. Puis il détourna le visage avec ennui.

— Évacué ? questionna-t-il.

— Réfugié, répondit Ferdinand Strenquel.

— Évacué ou réfugié, pour moi c’est pareil. Mais, rendez-vous compte, nous avons reçu une note des autorités. Pour nous, vous êtes des évacués. Ça prouve au moins que, même en temps de guerre, l’administration ne perd pas le sens de l’humour.

Antoine Dubrot offrit une chaise et dégagea la table.

— Vous déménagez ? demanda Ferdinand en désignant le désordre.

— Nous avons reçu, ce matin même, l’ordre de mettre nos archives en lieu sûr, au cas où les Allemands arriveraient jusqu’ici.

— Au cas où, reprit Strenquel… Vous êtes bien optimiste. Qu’est-ce qui pourrait les arrêter, maintenant ?

— Et vous croyez, cher monsieur, monsieur ?…

— Strenquel ! Ferdinand Strenquel !

— Cher monsieur Strenquel, vous croyez que nos paperasses intéressent les Boches ?

Par une moue de désintérêt, le maire comprit que son visiteur attendait autre chose de lui que de hautes considérations sur l’avenir des archives municipales. D’une chemise sur laquelle était inscrit en lettres déliées « Évacués », il retira une feuille à demi remplie. Et Ferdinand comprit que son nom irait s’ajouter à la longue liste, qu’ils seraient, lui et sa famille, un matricule de plus sur les tables incertaines régissant le chambardement. Alors, d’une voix résignée, il égrena son identité, fit de même pour Marie, sa femme, et Line, sa fille. À tout hasard, il ajouta qu’il avait aussi un fils, Adrien. À cette heure, il ne pouvait en dire plus. Peut-être était-il prisonnier, mort, disparu dans le grand tournant de la débâcle. Antoine Dubrot affecta un air de circonstance. Depuis ces dernières semaines, il avait fini par s’habituer à son nouveau rôle, semant à l’envi les rassurantes paroles de l’apaisement, ces mots qu’on allait, signe des temps, consommer avec excès. Devant l’indifférence du visiteur, Dubrot comprit que cette chanson n’aurait guère d’utilité.

Sur l’unique fenêtre, des mouches excitées par la chaleur s’agitaient en grappes. C’était le seul bruit qui troublait le silence de la petite mairie. Strenquel regardait la lumière du dehors et pensait que les temps à venir, désormais, seraient invivables pour un homme comme lui. Il restait une solution à laquelle il songeait depuis son départ d’Amiens : le suicide. Mais il y avait Line, cette fragile existence. Que deviendrait-elle sans lui, sans Marie, Marie qui l’accompagnerait dans la mort sans l’ombre d’une hésitation ? Désormais, tout est perdu, se disait Strenquel en fixant la lumière violente et le ciel bleu infini par-dessus le toit des maisons. Pourtant, l’image de cette réalité-là ne le concernait plus. Si j’étais assuré qu’Adrien soit encore vivant, espérait-il, alors tout pourrait recommencer, comme autrefois.

— Votre fils a été mobilisé ? demanda Dubrot. Ferdinand hocha la tête, gorge serrée, incapable de prononcer la moindre parole. Savez-vous où il se trouve ? insista le maire.

— Orléans, aux dernières nouvelles, dit-il en se prenant la tête dans les mains.

Pour briser le malaise, Dubrot ouvrit la fenêtre donnant sur la cour d’école. L’air chaud entra à gros bouillons. Redressant la tête, Ferdinand regardait l’alignement des grilles rouillées comme un régiment de hallebardes et, au fond à gauche, le préau où étaient entassés bancs et pupitres. Le maire expliqua que les premiers réfugiés belges avaient été logés dans une des salles de classe vacantes, en attendant d’être dirigés vers Brive au centre d’hébergement des Farigoules. Désormais, la grande vague était passée. Du moins, se mourait-elle à Limoges, où ne quittait-elle guère la route nationale, vers le Midi, espérant au soleil l’oubli de la guerre. Mais qui pouvait savoir de quoi demain serait fait ? Si la poussée des troupes allemandes se poursuit, se disait Dubrot, ce sera encore des dizaines et des dizaines de fuyards qu’il faudra accueillir, recenser, loger, imposer à une population hostile. À la dernière séance du conseil municipal, la moitié des membres menaçait de démissionner devant l’accumulation des problèmes. Le gouvernement ne fait rien, se dit-il, et on nous demande l’impossible, sans moyens. D’ailleurs, y a-t-il encore un gouvernement ? Dubrot soupira, longuement.

— Où est votre famille ?

— Sur la place.

— Bien, fit Dubrot soudainement décidé à régler le cas Strenquel. Vous comptez être installés temporairement ou durablement ?

— Je n’en sais rien.

— Oui. Je comprends. Je voulais dire : avez-vous de la famille dans le Sud ? Ferdinand fit non de la tête. Autant dire que vous souhaitez rester durablement, c’est bien ça, à Galiane ? Galiane est le nom de ce village. Galiane-sur-Sévère. Du nom de la rivière qui serpente au bas de ces collines. Sept cent cinquante âmes. Des gens paisibles pour qui la guerre est tellement loin ! Je suis le maire de cette commune depuis quatorze ans. J’y resterai aussi longtemps que les événements me le permettront. Vous trouverez auprès de moi toute l’aide possible. Présentement, je n’ai aucune consigne particulière, si ce n’est de vous trouver un logement convenable.

— Je n’exige rien, répondit Ferdinand amusé par ce discours. J’ai tout perdu. Une nouvelle vie est devant moi. C’est une manière fataliste de voir les choses. Je vous avouerai que je n’ai guère envie de recommencer quoi que ce soit.

Ces propos amers désespéraient le maire de Galiane. En quelques semaines, ce pays, songeait-il, a perdu son âme. Chez tous les réfugiés revenait la même litanie : plus rien, jamais, ne serait comme avant. Antoine Dubrot, pourtant, mesurait mal les dégâts causés par l’effondrement du pays face à l’envahisseur nazi. Dans sa tête, la guerre n’était encore qu’une image abstraite. L’armée française, croyait-il, arrêterait la percée sur la Loire comme Joffre avait réussi, contre tout espoir, sa contre-offensive de la Marne. Pour Strenquel, qui avait vu la guerre avec ses cortèges de morts endimanchés sur le bord des routes, la troupe en débandade à la recherche d’un commandement fantomatique, les dés s’avéraient pipés.

— Je pense, déclara le maire, qu’il ne faut pas désespérer aussi vite. Dans notre histoire, nous avons trouvé des ressources infinies, précisément aux heures les plus graves.

— Vous ne savez rien sur ce qui se passe en ce moment, répliqua Ferdinand en se levant, essuyant ses mains moites sur la couture du pantalon. Rien n’arrêtera l’armée allemande, ce déferlement de Panzers enragés. Il nous faudrait une force mécanisée en bon ordre, et des avions, beaucoup d’avions. Il n’y a plus rien. Aux dernières nouvelles, Hitler est à Paris. Le gouvernement de Paul Reynaud a fui on ne sait où. L’armée de Weygand, ou ce qu’il en reste, est privée d’un commandement unique. Vous-même en êtes à déménager vos archives.

— Pétain, avança Dubrot, le maréchal Pétain, seul, peut nous tirer de ce guêpier.

Ferdinand Strenquel exprima un vague sourire de scepticisme.

— Les sauveteurs ne manqueront pas, n’ayez crainte. Pour moi, tout ça m’indiffère. La seule question, la seule question qui importe, est de savoir où je vais dormir cette nuit. Des millions de Français se posent, comme moi, cette seule question. Quand j’aurai un semblant de toit sur la tête, alors, monsieur le maire, je me remettrai à penser.

Reprenant son dossier d’un geste vif, Antoine Dubrot le classa dans un placard qu’il ferma soigneusement.

— Plus tard, dit-il, nous examinerons la demande d’aides. Simple formalité. Tout est centralisé, pour notre secteur, à la sous-préfecture de Brive.

En dehors des dimanches où l’on apprêtait la grande salle pour la grosse clientèle du village, après la messe par exemple, les habitués du café Bournat buvaient le coup dans la cuisine, une pièce contiguë aux murs noircis par le feu de cheminée. La cuisinière en fonte aux poignées de cuivre tenait lieu de comptoir. Il fallait juste pousser le fouillis des journaux, comme L’Église corrézienne ou La Voix du Centre, pour se ménager une petite place.

Devant la soudaine affluence, la petite vieille au visage ridé comme une pomme d’hiver s’agitait dans toutes les directions sans parvenir à trouver ce qu’elle cherchait. En vieil habitué des lieux, Antoine Dubrot ramena de la pièce voisine trois chaises paillées.

— Allez, mémé Louise, commanda-t-il, donne-nous donc un rafraîchissement. De la limonade, ça ira ? Moi, un rouge. Et vous, monsieur Strenquel ?

— Pareil.

— Vous verrez ! C’est notre petit vin d’ici.

Marie, absorbée par ses songes, semblait tomber d’une autre planète. Et sa fille, blottie contre elle, dans une robe d’été à fleurs maculée de boue, offrait une mine hébétée.

— Ce sont de nouveaux réfugiés, cria Dubrot à Louise Bournat, un peu dure d’oreille.

— Et vous venez de loin ? s’enquit-elle en remplissant les grands verres de limonade. Comme Ferdinand ne répondait pas, las de recommencer le même récit, sa femme redressa la tête.

— Nous habitions Amiens.

— Amiens, c’est dans l’Est, ça ?

— Dans la Somme, au-dessus de Paris.

— Et les Allemands sont partout à ce qu’on dit ? reprit Louise. Marie hocha la tête.

— Ils sont arrivés le 4 juin. Et nous avons dû tout abandonner.

Des larmes silencieuses dévalaient sur ses joues pâles.

— Et personne ne fait rien pour arrêter ces bandits ? s’étonna Louise. Si ça se trouve, ils vont arriver jusqu’ici. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce que nous allons devenir ? Qu’en dis-tu, Antoine ?

— À mon avis, ils ne franchiront pas la Loire. Faut faire sauter les ponts, voilà. Le maréchal Pétain a pris ça en main.

— Vous croyez, ajouta Marie, qu’un homme, aussi puissant soit-il, peut retourner la situation ?

— Oui, je sais. C’est ce que votre mari prétend, coupa Dubrot, que l’armée est désorganisée.

— Pire que ça, fit Marie. Il n’y a plus que des soldats errants sur les routes, eux aussi dans l’exode avec les civils.

— Ce Hitler est un monstre, tonna Louise en serrant les poings.

Dubrot descendit son verre cul sec et refusa qu’on le resserve.

— Je vais vous conduire à La Nadalie. C’est là-bas qu’on regroupe une partie des évacués. C’est transitoire. Pour un mois ou deux. Après, on avisera.

Louise Bournat hésita avant d’embrasser les deux femmes. Elle aussi avait envie d’énoncer quelques paroles apaisantes, mais ne sut trouver les mots, si ce n’est tonitruer, encore une fois, contre ce diable de Hitler. Au fond, cette protestation était une manière de compatir aux souffrances.

La guerre, elle savait de quoi il retournait, parce qu’elle avait fauché, en 1917, son mari dans la Marne. Elle avait accueilli la nouvelle, par la visite du maire, sans un mot, sans une larme. Désormais, s’était-elle juré, il va falloir t’habituer à vivre comme s’il était près de toi, et souvent lui demander conseil dans le silence des rêves. Elle ne manqua plus un office religieux. Car elle croyait que la mort n’était qu’une sorte de mur étanche. Aussi attendait-elle de le rejoindre comme une délivrance à cause de ce fils qui s’était mis à boire et qui passait ses après-midi en interminables siestes. Tout cela était venu de la guerre maudite qu’elle avait crue à jamais proscrite. Voilà qu’elle revenait, vingt ans plus tard, avec le visage de ces deux femmes anéanties. Elle fit un petit signe du pas de la porte. Mais c’était plus pour elle-même. Elle savait qu’on ne pouvait la voir, dissimulée dans la treille de la terrasse. Louise avait acquis, depuis le départ de son mari, le goût des gestes secrets.

Au sortir du village, la Citroën prit la direction d’Objat. Dubrot expliqua que c’était le chef-lieu du canton et que, là-bas aussi, on ne savait plus où loger les réfugiés. Du reste, son ami le conseiller général Charles Delavaux, un homme admirable aux dires de Dubrot, lui avait envoyé un émissaire – rien que ça –, pour lui demander s’il disposait encore d’un peu de place dans son village pour accueillir quelques familles. Le maire avoua qu’il aurait voulu se fendre en quatre pour satisfaire cet admirable Delavaux, mais voilà, plus de place. Par un clin d’œil, Antoine Dubrot lui fit comprendre qu’il fallait toujours se garder une poire pour la soif. Strenquel lui retourna un sourire de connivence. Le maire ajouta qu’il disposait encore de l’église. Ce ne serait pas la première fois qu’on logerait des familles déshéritées dans la maison du bon Dieu. Jadis, lors de semblables guerres, au temps barbare des menées brabançonnes – les cousins germains des Allemands, en somme –, on rassemblait au son des cloches les persécutés dans les églises, ceux-ci espérant, au cœur du sanctuaire, la protection salvatrice du Seigneur. Ferdinand le soupçonna d’être quelque peu anticlérical.

La voiture longeait Les Vieilles Vignes, lieu ainsi nommé à l’époque où Galiane-sur-Sévère était entouré de vignobles dévastés au début du siècle par le phylloxéra. Un attelage de bœufs tirait une faucheuse mécanique. Un beau vieillard, coiffé d’un large chapeau de paille, conduisait la marche. Par la vitre baissée, le maire lui adressa un geste amical.

— La vie continue, nota Dubrot, envers et contre tout. Ce constat le comblait d’aise.

C’était cette France-là qu’il aimait, cette image d’éternité. Quoi qu’il arrive, il faudra travailler la terre, saison après saison. Personne ne pourra arrêter le cours inexorable des choses. Essayez donc de détourner le cours d’un ruisseau : à la première crue, il revient vers son lit, quitte à tout dévaster sur le passage.

Tout en écoutant cet Antoine Dubrot philosophe, heureux dans ses eaux familières, Ferdinand songeait que, déjà, une nouvelle espèce d’hommes se profilait à l’horizon, une espèce qui s’accommoderait de la présence des nouveaux conquérants. Le vrai défaitisme, se dit-il, est là, dans l’acceptation de l’ordre établi, la fatalité du torrent qui retourne à son lit, dans l’indomptabilité des faits.

— La saison des foins a commencé. Guerre ou pas, il faut s’atteler à la tâche. Beaucoup de jeunes d’ici ont été mobilisés. Aussi, on est obligés de s’entraider. C’est comme ça. La guerre aura eu au moins cet avantage de ressouder les clans.

— Je comprends, dit Ferdinand.

— Ce qui est curieux avec vous, c’est que vous ne cherchez pas à savoir où je vous conduis.

— Là ou ailleurs, répliqua Strenquel. N’est-ce pas, Marie ?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Malhorne - L'Intégrale

de les-integrales-bragelonne

suivant