Cinglant à sec de toile suivi de Rumeurs océanes et Douze lettres d'escale

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En forme de contes philosophiques, courtes nouvelles ou récits nomades, ce recueil de Lettres d'escale est conçu comme un hommage à mes patients, marins téméraires entre tous.

Cinglant à sec de toile a suscité les aphorismes poétiques de Rumeurs océanes, tandis que d'autres visages inspiraient l'écriture de douze nouvelles lettres d'escale.



Il y a trois sortes d'hommes, les premiers choisissent d'avoir une vie, vers l'amont, les seconds, une carrière, vers l'aval. Les derniers font ce qu'ils peuvent, risquent de s'enliser sur les berges aux sables incertains.








Publié le : jeudi 12 décembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823812862
Nombre de pages : 141
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couverture
Marc Bouriche

Illustrations de Valérie Perreau et Susanne C. Williamson

CINGLANT À SEC DE TOILE

Lettres d’escale à mes patients

suivi de

RUMEURS OCÉANES

et de

DOUZE LETTRES D’ESCALE

Les 3 Orangers
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Le 21 février 2008, Nicole Van de Kerchove appareillait pour le grand large.

Elle chevauchait la Pampa Patagone quand son cœur qui était grand s’est arrêté.

Elle cingle aujourd’hui vers la haute mer libre de tout rivage.

 

« En ton manoir de Belle Fontaine, à la chaleur de ton hospitalité et à quelques encablures du vaillant petit Esquilo que tu pomponnais amoureusement sur la rivière du Trieux pour t’avoir donné Sept fois le tour du soleil et les splendeurs de la Terre de Feu, j’ai écrit pour ce recueil quelques pages océanes. J’étais seul à savoir que tu les avais inspirées, je te rends aujourd’hui ton secret.

Je dédie ces pages à ta mémoire, chère Nicole, à tes enfants, en hommage à ton superbe sillage, sur les mers et dans la vie. »

 

M.B.

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Ils luttent avec les brises contraires,

Suffoquent dans la torpeur de calmes blancs.

 

Ils abordent aux rives d’un nouveau monde,

Terra Incognita.

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Sur le flot étrange du Temps

Sans rame

Nous devons naviguer

Notre Port un Secret

Notre Hasard une Tempête

Quel Capitaine

Prendrait le Risque

Quel Pirate prendrait la Mer

Sans assurance du Vent

Ou horaire des Marées

Emily Dickinson

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Chahutés sur les mers barbares, poussés par les grands vents, leur navire s’aventure au-delà du connu. Ils vivent alors les mêmes dilemmes, les mêmes émotions qu’éprouvèrent les marins de la Santa-Maria foulant les plages d’Hispaniola.

 

Un voyage intérieur, une quête initiatique, l’océan et ses épreuves, ses mystères, en toile de fond.

 

En forme de contes philosophiques, courtes nouvelles ou récits nomades, j’ai commis ce recueil de lettres ouvertes à mes patients ; pont vers l’invisible, chandelle fragile dans la nuit du monde, ode à la vie passante, le lecteur les reconnaîtra.

 

Le choix des métaphores, d’une langue ciselée, picturale, a été celui des valeurs tactiles, à mi-chemin du songe et d’une vie d’homme offerte aux météores, et à l’instant qui fuit, insaisissable. Dans l’ordre visuel, ces lettres seraient miniatures médiévales, parentes éloignées de plus modeste lignage des Très riches heures du Duc de Berry.

J’ai puisé la matière du recueil dans mon expérience de la mer autant que dans ma pratique clinique et lors des escales, dans les ports… ou ces moments suspendus entre ciel et terre, ces mémoires, qui, larguant les amarres du temps, voguent insoumises sur des mers sans rivage.

 

Si ces lettres d’itinérance témoignent, elles se voudraient aussi astrolabe et grande misaine, gabier sur la vergue serrant la toile, vigie sur la hune scrutant l’océan, large baie ceinte de collines verdoyantes où mouiller l’ancre en eaux calmes, balise vers le port.

 

Elles sont un hommage à mes patients, marins téméraires entre tous.

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Il y a un sommet,

Le plus haut de tous,

Les montagnards le nomment l’Enfant.

Pétrarque

DU HAUT DE TES NEUF ANS…

Nos patients conçoivent mal qu’ils sont aussi nos maîtres.

Pour Ella, c’est plus simple, elle sait et dit ce qu’elle sait.

Chère Ella,

 

… tu me regardais. Tout de toi était là, derrière le matin clair de tes yeux noirs, et je me pris à douter de mon propre savoir. Je sentis qu’à cet instant, petite femme, ta science de la vie effaçait la mienne.

 

Tes parents traversaient une zone de turbulences. Ils s’efforçaient de dénouer la trame tissée au fil des ans pour la recomposer de l’intérieur, chacun pour soi. Travail de fée aux doigts d’or, chaque fil à retisser est l’occasion d’une déchirure et ils avaient sollicité mon assistance sur leur métier de haute lisse.

 

Tu exigeas de ta mère de participer à l’ouvrage et lui demandas de me rencontrer. Assis devant toi en ce matin d’avril je me régalais de t’entendre, m’émerveillais de ta clarté. J’étais insatiable et te relançais à peine pour te faire égrainer tes perles de cristal. À mesure que je les enfilais en un collier de lumière, je sentais monter en moi une émotion irrépressible. Elle me fit sans doute briller les yeux car tu confias à ta mère quelques jours plus tard :

– Maman, je crois que le docteur a eu de la peine à m’entendre car j’avais envie de le consoler.

La musique inspirée du poète dansait la gigue entre mes tempes, poussait l’escarpolette dans ma poitrine, chantait dans mon sang comme une incantation, comme une houle qui s’enfle à l’infini autour de la terre sans jamais rencontrer aucun continent :

 

Vos enfants ne sont pas vos enfants…

Ils viennent à travers vous mais non de vous…1

 

Nos enfants savent au berceau ce que nous mettons une vie entière à reconquérir après s’être égarés trop longtemps parmi les morts. Nous avons tant à apprendre, nous avons tant à oublier de nos croyances, de nos certitudes de papier. Parons-nous du collier de lumière, qu’il soit notre seul bijou de famille !

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1. Le Prophète, Khalil Gibran.

Ô cancre,

De ton encre

Fais-toi chantre !

SOUVIENS-TOI, PETIT…

Rulik était épris de justice.

Il était malade du monde.

Mon cher Rulik,

 

Monsieur Valescure s’était égaré dans l’Enseignement libre comme on s’égare dans un supermarché quand on a oublié la liste des courses. Il y survivait au mieux de ses possibilités en se réfugiant le jour derrière le titre de surveillant général. Seuls quelques initiés connaissaient les sarments dont il se chauffait l’âme le soir venu, les onguents dont il pansait ses blessures et sa mauvaise solitude : la poésie... et le Pastis de temps à autre.

Les adolescents dont il avait la charge n’étaient pas tous des chenapans. Je crois que je faisais partie de ceux qui attendaient que le temps passe, travaillaient dur à conserver l’incognito et percevaient chez Monsieur Valescure, derrière l’apparence du déclin, une chaude humanité et quelques joyaux rares.

J’entretenais avec l’institution une relation ambivalente. Échappatoire aux déchirements familiaux elle m’imposait aussi ses disciplines arbitraires, ses programmes aseptisés qui donnaient l’illusion d’un savoir auquel je faisais mine de croire. En regardant cette période de ma vie à quelques années de distance je mesure aussi quel creuset formidable pouvaient constituer ces frottements, cette promiscuité du pensionnat.

Malgré tous mes efforts à jouer les rases murailles mes escapades devinrent notoires. Je ne parvenais plus à étouffer la rébellion qui grondait dans mon sang. Le ferment des humeurs finissait par lever, incontrôlable, intarissable.

La sanction tomba un jour de mai : « vous êtes définitivement renvoyé dans vos foyers. » La hiérarchie de l’institution avait tranché. En se purgeant du séditieux elle sauvegardait sa réputation.

 

Tout commença dans le bureau de Monsieur Valescure. Sa fonction lui commandait d’être le porte parole du Père supérieur (il ne saurait jamais à quel point sa mission fut fidèlement remplie). Des années plus tard je compris son tourment : il supportait mal le paradoxe de la situation. Nos rôles respectifs nous situaient de part et d’autre de cette ligne imaginaire que s’inventent les hommes pour se rassurer et dormir sans vains tracas. Dans l’intime de nos sentiments nous savions que nous appartenions à la même caste des exclus.

Ce dernier face à face avec Monsieur Valescure est resté à jamais gravé dans ma mémoire. Je le sentais calme, aimant, il venait de résoudre son dilemme, son regard se perdait par delà ma tignasse en bataille.

Apaisé, de sa voix grave et profonde, avec l’accent chantant de son maquis provençal, il me délivra son incroyable message :

– Souviens-toi petit que dans cette vie rien n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on le pense. Il me serra contre lui et reprit : La justice n’est pas de ce monde.

Avant de m’ouvrir la porte de son bureau, Monsieur Valescure venait de m’ouvrir les portes de l’éternité.

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Ensemble et chacun sur sa barque,

Nous explorions des mers et des terres inconnues.

SUR LES FLOTS HOMÉRIQUES

Naïg s’enquérait de l’itinéraire, des étapes du voyage.

Elle se préparait à la poussière des chemins, les nuits glaciales et les midis torrides.

Chère Naïg,

 

Nous marchions côte à côte sur le rivage lorsque votre question couvrit le grondement des vagues roulant sur le sable :

– C’est quoi un thérapeute ?

Passées les premières réponses policées qui me venaient à l’esprit, toutes somnolentes, je fus saisi d’un blanc vertige. Je ne sus que vous dire. Je me promis d’y réfléchir sans vous donner aucune assurance de satisfaire un jour votre curiosité.

Sur le dilemme de notre identité, une variété infinie de réponses horizontales ou abstruses nous sont proposées dans les bibliothèques, les librairies, les conférences, les universités. Même les couloirs du Palais Bourbon se sont émus sur le sujet, et pourtant nous restons affamés. C’est l’homme mort que nous y découvrons. L’homme fixé.

Par quelques touches de couleur, je vous réponds aujourd’hui en brossant le portrait nécessairement inachevé, imparfait, d’un homme vivant, un voyageur, un homme qui marche, vous et moi, un thérapeute finalement comme tous ceux qui apprennent à porter l’insoutenable légèreté de l’être. Une Personne dont le métier est de n’être personne.

 

Le voyageur reconnaît la mécanique du monde. Il n’écoute plus qu’à demi la litanie des mots, des mots vides. Son travail est de les user jusqu’à la trame, de les dépouiller de tout ce qui les fige, d’en consumer les ultimes scories, de les rendre à leur fluidité première.

Sous sa plume ils deviennent papillons, précis, légers, silencieux, colorés, éphémères.

Ce sont aussi les fils toujours tendus entre les berges irréconciliables du réel : le ciel et la terre, le fleuve et sa source, la créature et son créateur.

Sur sa langue leur efficacité se mesure à leur transparence. Il les a tant épuisés qu’ils sont devenus infiniment flexibles, fidèles serviteurs de l’instant. Il s’est affranchi de leur servitude. Dans ses moments d’oubli, trop souvent, il lui arrive encore de s’abandonner à leur séduction. Il se ressourcera dans l’ascèse du silence..., dont les mots ne sont que l’écrin.

Il éprouve dans sa chair que le silence n’est pas l’absence de paroles, mais leur apesanteur.

 

Il s’est penché sur les systèmes de l’univers, Aristote, Platon, Nietzsche…, a voyagé de Troie à Ithaque sur les flots homériques. Il s’est repu de leur étrange beauté, désaltéré à leur source vive. Il se surprend même à rêver à son propre système, son propre enfermement. Il en sourit comme on sourit à un enfant qui voudrait être président car il s’est entraîné à ne rien croire sans que son doute ne tourne à l’amertume, qui le contraint à interroger inlassablement le présent.

 

Il ne parvient pas à se rassasier de la beauté du monde, elle est comme une douleur exquise dont il serait à jamais convalescent. Son effort est de ne la point retenir. Même fiévreux, il apprend à ne pas la revendiquer.

Dans les profondeurs de son âme, il sait qu’elle ne lui appartient qu’à l’instant même où il renonce à la posséder. Elle est un don de la vie à la vie, elle n’est pas à conquérir.

Il s’est aussi brûlé à vouloir contempler de trop près le visage du crucifié. Il y a goûté l’agonie et quelques gouttes d’extase. Il ne peut y revenir qu’à pas lents. Il ne lui servirait à rien de se brûler encore sans s’être d’abord consumé.

 

Lorsqu’il contemple sa nudité, sa pensée est comme l’eau. Sans forme, elle épouse toutes les formes. Insaisissable, elle désaltère. Toujours juvénile, elle érode le socle le plus dur, sans violence, le temps est avec elle. Sous la contrainte du terrain, elle se sublime, se fait complice de l’air, plus invisible encore.

Elle a connu les terres sans relief où il est facile de s’égarer, de s’assoupir sur l’horizon monotone en un marécage fétide. Elle connaît les contours, les ornières des chemins trop frayés, se garde bien d’y séjourner. Généreuse, elle se donne à qui l’accueille. Fidèle à sa propre nature, elle se satisfait d’être pour elle-même. Au repos elle s’offre en miroir à qui veut bien s’y contempler. Dans ses déferlements elle efface l’inutile sédiment.

 

Le voyageur est aussi vulcanologue, spéléologue, familier du feu et de l’ombre. Curieux et prudent, il a veillé, de longues nuits d’hiver au très bord des cratères. Il veut comprendre les entrailles de sa terre, cette lave bouillonnante aux cycles incommensurables, blanchâtre à force d’incandescence, mortelle et féconde à la fois. Souveraine.

Il a connu la cécité de l’ombre, décision pétrifiée de ne pas se voir, lugubre ignorance de soi-même, chauve-souris égarée dans une cave sans air, cadavre en putréfaction. De ces jours sombres et sans joie, il a gardé la tendresse pour le compagnon égaré, comme lui, voyageur solitaire.

La grande souffrance, apprivoisée, est une cime plus rare, la vue y est sublime, imprenable, exclusive. Il sait autant qu’il craint qu’elle seule peut ciseler le diamant, fixer l’éclat à projeter hors du temps.

 

Celui ou celle qu’il essaie d’aimer sur la terre ne comprend pas toujours les cheminements de sa pensée ou ses mouvements du cœur. Dans ses jours noirs il s’en désole. Ses matins clairs, il y puise la joie d’être au singulier, sa solitude lui devient nourricière. Plus n’est besoin d’être compris pour se sentir exister, ni d’être aimé pour aimer en retour.

Dès que son attention s’égare il rêve d’un amour éternel. Cavalier confirmé, il sait ne pas brider sa monture lorsque le feu du sang frissonne sous la crinière. Ferme, sans violence, il reprend le chemin de cet espace immuable, entre ciel et terre, celui-là même où il s’érige, à cet instant.

Quand la monture renâcle, impatiente, il sent qu’aimer c’est accueillir ce qui est, dans le silence transparent. Sans préférences.

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