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Coda coma

De
241 pages
Coca Cola, c'est le plaisir, le bonheur, le fun tribal, la fraîcheur sous le soleil des vacances... Telle est l'image publicitaire du produit qui séduit toute une civilisation assoiffée. Coda Coma, c'est l'antithèse de la béatitude de carte postale. La quotidienneté et le désenchantement de la relégation sociale sont les ingrédients de ce récit qui reste enjoué malgré de tragiques péripéties. Le héros connaît un parcours méandreux qui va du licenciement inopiné à la reconquête d'un travail en rapport avec ses compétences, de l'isolement inhérent à sa condition de chômeur aux retrouvailles avec l'amour.
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comCodacoma© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0575-3 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0574-5 (pour le livre imprimé)ChristianHyommeph
Codacoma
ROMAN"Quoiqu’endiseAristote,etsadoctecabale,
Letabacestdivin,iln’estrienquil’égale.
Etparlesfainéants,pourfuirl’oisiveté,
Jamaisamusementnefutmieuxinventé."
Thomas CORNEILLE
7LADEROUTEAUTABAC
Lesilence,denosjours,estunevuedel’esprit,car
ilyatoujoursunbruitdefond. L’airpur,pareillement,
estunechimèredesnarines,carilyapartoutdestraces
dedioxydes. Maisquelsprétextespourlessoupirantsde
l’isolement que la recherche de ces utopiques perfec-
tions pour s’éloigner des concentrations criaillantes et
malodorantes !
Je me souviens de Durval, archétype du délégué
syndical, avecson livresur le droit du travailà la main.
Il brandissait ce petit volume à couverture cartonnée
bleue, lourd de près de mille pages de papier bible, en
rappelantàlapetitefouledesespeufidèlessupporters:
"Voyezça,c’estlerecueildenosacquis,fruitdesluttes
denosaînés;alors,continuezàvousbattreàmescôtés
pour faire valoir vos droits !"
Avec son air tranquille de père de famille, Dur-
val,quadragénaireàlasilhouettesportive,membredela
CGTetduP.C.partraditionfamiliale,avaitlaréputa-
tiond’unvieuxrenarddelarevendicationetdelanégo-
ciationconcomitante. SaparfaiteconnaissanceduDalloz
etunsensdelarépartiehorsducommunavaientdonné
biendescauchemarsauxtroisD.R.H.quis’étaientsuc-
cédés depuis 1979, date de sa prise de fonction comme
secrétaire du Comité d’Etablissement.
9Coda coma
En ce début d’année 1990, je n’imaginais guère
perdremontravailaprèsplusdequatorzeansdebonset
loyaux services. Périodiquement circulaient des bruits
concernantlacessationdelaproductiondestéléimpri-
mantes,àlaquellej’étaisaffectédepuismonarrivéedans
l’entreprise;mais,malgréunebaissedesvolumesfabri-
qués, personne ne croyait véritablement à une réduc-
tion drastique des effectifs.
Lorsquejemerendisàlavisitemédicaleannuelle,
je n’appréciai pas à sa juste valeur un des avantages,
conquis sans doute jadis de haute lutte par des cama-
radesengrève,etréservéàceuxquiontunemploi.
Chaque mois de février depuis mes débuts ici,
j’avais droit à un examen, de routine il est vrai, mais
cependant sérieux. Il y a trois ans, le vieux toubib qui
opéraitdansunréduit,nonmoinsancien,situéprèsde
la cantine, a pris sa retraite.
Estarrivéeenremplacementunejeunefemmequi
a rapidement indisposé la haute chefferie en exigeant
des locaux plus adaptés à son activité, allantjusqu’à ré-
digerunrapportàl’InspectionduTravailsuffisamment
sévèrepourquel’entreprises’exécuteauplusvite.
Lenouveaucabinet,plusvaste,mieuxadapté,avec
des installations sanitaires dignes de ce nom, avait ce-
pendant un inconvénient : il était exempt de fenêtres,
parcequ’inséréaucentredubâtimentdeslaboraroires
d’essai, et donc mal aéré.
Cette disposition avait pour effet une surchauffe
importantedel’endroitpendantlesmoisd’été. Entrée
là en hiver, l’occupante et officiante principale n’avait
découvertcetteincommoditéquebeaucoupplustardet
s’était résolue à accepter la situation, compte tenu du
climatplutôthostilequirégnaitavecladirection.
Pour certains de mes collègues appelés à se faire
examinerà la belle saison, c’était une véritable aubaine
car, selon leurs dires, la doctoresse ne portait que sa
10Christian Hyommeph
blouse blanche lors des contrôles et de l’entretien qui
suivait. Je dois reconnaître que cette dame était assez
charmantemêmesi,lorsquevenaitmontour,elleétait
normalement vêtue. Les traits réguliers de son visage,
ses cheveux foncés parfaitement tirés en chignon, un
corps bien proportionné et des jambes merveilleuse-
ment profilées en faisaient quelqu’un d’effectivement
séduisant, d’autant qu’elle ne ménageait pas son ai-
mable sourire pour convaincre ses visiteurs de suivre
un traitement, un régime ou de se livrer à des examens
supplémentaires spécialisés.
Pour moi qui ne souffrais d’aucun mal apparent
ou apparu au cours de sa consultation, elle s’appliqua,
etdèsnotrepremièrerencontre,àmepersuaderdeces-
serdefumer. Alatroisièmevisite,lamilitanteanti-ta-
bac, sesyeux noirsplantés dansles miens, parvintà me
faire promettre d’arrêter la cigarette. Je me souviens
parfaitement de ses propos lorsque j’aquiesçai :" Vous
êtes psychologiquement serein en ce moment ? Alors,
profitez-en pour vous débarrasser de cette manie qui
mine votre santé."
J’ai toujours eu une confiance très limitée en la
médecine, car ses interventions dans ma vie à propos
d’affections plutôt bénignes n’avaient jamais été vrai-
ment probantes. De plus, je souffrais d’une sorte de
complexe d’infériorité vis-à-vis d’un praticien, imagi-
nant qu’avec le capital de connaissances qu’il avait pu
accumulerenaumoinsseptannéesd’études,ilpouvait
d’unrapidecoupd’oeiloudestéthoscopedétecterune
maladiequicouvaitdansmonorganismeetainsichan-
gerenuninstantlecours demonexistence.
Cette vulnérabilté me mettait mal à l’aise et pour
abréger notre tête à tête, je m’étais finalement engagé
à l’abstinence tabagique, pensant par ailleurs sincère-
mentquej’auraispeudedifficultéàmeséparerdemon
habitude. Dèslelendemainchezungénéralistedemon
quartier, je récupérai une ordonnance pour une série
11Coda coma
de timbres nicotinisés compensateurs. Je terminai les
huitcigarettesrestantdansmonpaquetetmeretrouvai
dès lors en face des affres du sevrage.
Onze jours plus tard, avant de me saisir de mon
courrier, je résistais toujours
héroïquement à la tentation et envisageais, dans
unfuturlointain,derecueillirsansmodestielesfélici-
tationsdemonmédecindutravail. Danslavieilleboîte
auxlettresenacierzinguéeportantmonnom,jedécou-
vris un avis de passage du préposé.
A 17 heures 30, il était encore temps de foncer à
la Poste : il m’y fut remis ma lettre de licenciement ;
adieu la sérénité !
Le tabac est un compagnon de vieille date. Au-
jourd’hui, à 37 ans, je suis incapable de me remémo-
rer les circonstances exactes de ma première bouffée.
N’était-ce pas pour les 30 ans de mariage de grand-
père ?
Si je n’évoque que grand-père à l’occasion de
cet anniversaire qui concerne un couple, c’est pour
mieux situer le personnage qui a toujours considéré
son épouse comme un membre secondaire, voire
négligeable de la famille.
Denis Hortès, né en 1911 à Paris, est un per-
sonnage haut en couleur, que j’ai longtemps, du fond
de mon adolescence, considéré comme unique en son
genre. Malgré l’absence de preuve généalogique, je
suis persuadé qu’il a une ascendance ibérique. Il n’en
revendique pas moins farouchement son appartenance
à unehypothétique puresouchefrançaise.
Fils d’un ouvrier ferronier travaillant à Clichy
chez un maître artisan spécialisé dans la confection
12Christian Hyommeph
de grilles décoratives pour le bâtiment, il eut tôt fait
de comprendre que le commerce était une voie plus
lucrative que les tâches manuelles, même si son niveau
d’instructionétaitàpeinesupérieuràceluidesonpère.
Laseuleerreurqu’ilreconnaissedanslaconduite
de sa carrière, selon ses propres termes, c’est d’avoir
épousé ma grand-mère. Denis a fait une partie de son
service militaire au camp du Valdahon. Après un en-
fermement quasi-total de 6 mois dans divers caserne-
ments,lesémillantparisienobtintsapremièrepermis-
sion de sortie sur les hauteurs verdoyantes du plateau
comtois. Fut-ce l’effet du mois de juin encore bien
printanier dans cette région qui le fit succomber aux
charmes de Jeanne ? Toujours est-il qu’en trois se-
maines,le beau Denis étaitficeléetfiancé.
Le mariage fut célébré sur place, avec force
agapes et libations, dès la libération du conscrit et en
octobre 1932,le couple faisaitsonentréedansunpetit
appartementde larue desCailloux àClichy.
Peu après, le jeune Hortès trouva une place de
vendeur dans une armurerie à proximité du boulevard
des Batignolles. Cette activité convenait parfaitement
à ses aspirations car, de longue date, il était convaincu
qu’une branche commerçante s’appuyant sur un fond
technique constituait la meilleure orientation pour sa
future prospérité.
La guerre et surtout l’Occupation l’obligèrent à
revoirsonchoix,carlavented’armesauparticulierétait
devenueuneactivitéconfidentielle. Onnepeutpasdire
que le
négoce des appareils radiophoniques était flo-
rissant, néanmoins c’est là qu’il trouva un débouché
comme gérant d’une boutique, où un dépanneur
passaitl’essentieldesontempsàlaréparationdepostes
deT.S.F.etdephonographessouventantédiluviens.
13Coda coma
Lachassepermanenteauxradiosclandestines,en
cette période radieuse de l’épanouissement national,
mettaitlesprofessionnelsdelabrancheencontactfré-
quentaveclesautorités. Cesrelationsassezrapprochées
avecl’administrationpermirentàgrand-pèred’obtenir
plusieursemploisnettementplusimportantsetplusré-
munérateurs.
Comment parvint-il à amasser suffisamment
d’argent pour acheter en 1947, à Pontoise, une
échoppe consacrée à la vente d’équipements ména-
gers? Commepoursonorigine,nulnesaitl’intégrale
vérité, si ce n’est l’intéressé lui-même.
Je mesouviensd’un repas de famille, j’avaisalors
danslesdouzeans,oùsetrouvaientrassemblésplusieurs
beauxspécimensduclanHortèsetoùilfutquestionde
l’aryanisation des entreprises de 1942 à 44. Des malo-
trus insinuaient que grand-père aurait largement pro-
fitédel’opérationpoursefairelepactolequiluidonna
ensuiteaccèsàlapropriétédesonmagasin. Poursadé-
fense,ilargumenta,sansvraimentconvaincresonaudi-
toire,quelesJuifssecantonnaientautextile,àl’habille-
ment et à la joaillerie et que, donc, dans son domaine,
iln’avaitpu coupablementdépouillerpersonne.
Beaucoupplustard,lorsquejefusunpeuplusau
faitdesévénementsdecetteépoque,jecherchaienvain
auprès de ma mère à en savoir plus.
Del’uniondeDenisHortèsavecJeannenaquirent
deuxfils,Andréen1934etJean18moisplustard. Les
deuxgaminspassèrentleurenfanceàClichyetjouaient
fréquemmentàproximitédelagarecommuneavecLe-
vallois. C’est probablement là que mon père, André,
contractalevirusduchemindeferquilefitentrerà14
anscommeapprentiàlaSNCF.Cefut,àl’évidence,au
granddamdesongéniteurquiauraitvouluenfaireson
adjointpuissonsuccesseurdanslejuteuxbusinessdela
radio et de la télévision en gestation.
14Christian Hyommeph
Grand-père dut se contenter de son cadet qui, à
terme,serévélaunpiètre vendeuretuntechnicienin-
existant.
S’ilestvraiquej’aifuméoccasionnellementavant
10 ans, etque je mesuis enfoncéavec l’âgedanscevice
mineur,jen’enaipasmoinsréussidesétudescorrectes
eu égardànotreniveausocial,àmamèreetàmoi.
En effet, né en 1953, je décrochais un B.T.S.
d’électronique, fraîchement instauré, 20 ans après.
Une bonne partie du mérite de ce succès revenait à ma
mère, qui avait beaucoup sacrifié du confort matériel
et moral de son existence pour soutenir mon parcours
scolaire. Jedoisaussiluirendrehommageaussipourla
manière non-violente
dont elle a sans cesse usé pour vaincre mon
lymphatisme récurrent et m’aider à surmonter de
fréquentesphases de découragement.
La disparition prématurée de mon père, rappelé
sous les drapeaux au printemps 1956 et mort en août
dans une gorge du Constantinois, bouleversa consi-
dérablement les données familiales. La SNCF avait,
immédiatement après ce deuil, proposé un travail à
ma mère qui, jusque là, était sans profession. Mais,
compte-tenu de sa non-spécialisation, elle ne pouvait
prétendre à un niveau de salaire équivalent à celui de
son conjoint.
Avec l’enterrement de mon père furent ensevelis
également, mais sans bannière tricolore, tous lesbeaux
projetsducouple,pavillonindividuelàArgenteuil,voi-
ture, petite soeur… Seul mon avenir désormais comp-
taitetrienneputdétournerJoëlleHortèsdesonunique
objectifpendantlesdix-septannéesquisuivirent.
15Coda coma
Detempsàautre,grand-pèretentaitdes’immis-
cer dans notre vie lors d’une visite dominicale dont il
était coutumier. Mais maman restait inflexible, elle ne
voulait ni de son argent, ni de ses conseils indigents.
Alors, il se lançait dans de longues diatribes sur l’in-
gratitude des enfants, vociférant sur l’obstination bor-
née des Francs-comtois, dont mon père aurait reçu,
via grand-mère, toutes les tares congénitales. Je com-
pris que j’étais le fils d’un mulet qui avait accumulé les
conneriesdèsqu’il avaitétéenâged’enfaire.
Ildéploraitenvracl’engouementimbéciledeson
fils aîné pour les trains, sa hâte d’épouser à 18 ans une
filledel’Assistance,sonmanqued’ambitionquienavait
faitunFrançaisdesecondezone. Ilsemblaitconvaincu
quesimonpèrel’avaitsuiviàPontoisepourdevenirson
adjoint, il n’aurait pas connu, en tant que "chef d’en-
treprise en second" le funeste rappel pour le maintien
de l’ordre.
B.T.S. d’électronicien : il n’en fallait pas plus
pour faire flipper Denis Hortès car il voyait là une
formidable occasion de faire la nique à ses quelques
concurrents pontoisiens. Sans doute avait-il déjà
envisagé de placarder sur sa vitrine "Service Technique
assuré par B.T.S." comme d’autres affichent "English
Spoken".
Jeprétextaid’abordquejevoulaisremplirenur-
gencemesobligationsmilitaires,toutenluilaissanten-
tendrequejenemedestinaispasàlaréparationdesté-
léviseurs, mais plutôt aux travaux d’étude dans l’élec-
tronique de pointe. Bien qu’il prétendit, par ses rela-
tions,pouvoirmefaireexempterdeconscription,mon
pauvrepèreétant"Mortpour la France" selon lamen-
tionconsacrée,jefusappeléàSaumurpouryfairele
chevau-légerpendantquatorze mois. Lorsdema
16Christian Hyommeph
premièrepermission,lepauvrevieux,quinousavaitin-
vitédanssonroyaumedePontoise,simulauninfarctus
lorsque je lui confirmai mon refus.
A ma libération du pensum kaki, j’eus à nouveau
droitaubaroudd’honneurdemonaïeulqui,envérité,
nerenonçaitjamais. J’étaisarrivéchezmamanunjeudi
après-midi de la fin d’avril 1975, venant tout droit de
Maine-et-Loire. EllehabitaitmaintenantParis,ruede
la Martinique, nonloindeMarx-Dormoy.
J’étais en troisième lorsqu’elle fût affectée à un
centre du chemin de fer situé dans le 18 arrondisse-
ment,maispournepasbrisermonenvironnementex-
tra-scolaire qu’elle
estimaitindispensableàlaréussitedemesétudes,
elledécidadenepasquitterClichy. Pendantprèsdesix
ans,chaquejourouvré,elleavaitsoustraituneheurede
son temps "libre" pour, hypothétiquement, préserver
ma stabilité affective.
Moi, je croyais naïvement qu’elle restait rue des
Cailloux, là même où mon père avait vu le jour, pour
honorer sa mémoire.
Ce soir-là, pour mon retour à la vie civile, après
un dîner préparé par maman et arrosé de juliénas se-
lonmesvoeux,carj’étaissaturédevindeLoire,jefilai
retrouvermoncopainHamidquivivaittoujoursenfa-
millesurlarouted’Asnières. Jenerentraiquetrèstôtle
dimanche matin, non sans avoir goûté la couche d’une
certaine Martine, trentenaire encore fort appétissante,
qui avait une prédilection pour les garçons longtemps
privés d’affection.
Il était 11 heures à peine et je rêvais encore de
ses étreintes prolongées et du baratin pseudo-philoso-
phiquequilesprécédait. Lafilleavaitunpenchantdé-
modé pour l’existentialisme au point que la bande qui
mel’avaitfait connaître l’appelait Sartine.
17Coda coma
Grand-père, qui avait eu vent de mon retour, fit
unetonitruanteentréechezmamèresousleprétextede
son habituelle visite dominicale qui, au fil des années,
d’hebdomadaireétait devenue bimestrielle.
Enréalité,ilvenaitàParischaquesemaine,ledi-
manchematinsousleprétextedepréparersesparispour
les courses de l’après-midi, qu’il suivait à la radio et à
la télévision depuis Pontoise. En regagnant son logis
pourundéjeuneramélioré,concoctéparJeanne,ilex-
hibait les tickets du P.M.U. attestant des laborieuses et
réfléchiestractationsqu’ilavaitopérées. Maispersonne
n’étaitdupe,nidansleménage,nimêmeparmilesem-
ployés de la boutique. Tout le monde savait qu’il allait
auxputesdanslesecteurdelagareSt-Lazare,terminant
sonexcursionpardesparisà lasauvettedans unebras-
seriedelaTrinité: uneétudepousséeluiauraitpermis,
selonsesdires,dedéterminerquecemomentdelase-
maine était le plus propice à des tarifs modérés… des
péripatéticiennes, il va de soi. Quand il lui restait un
peu detemps,ilrendaitvisite àsabelle-fille.
Ce jour-là, il avait indubitablement écourté ses
polissonneries,carilétaitdeméchantehumeur. Savoix
retentit sifortdansl’étroitappartementmaternel, que
je ne pus échapper d’abord à un réveil brutal, puis à sa
véhémente exhortation.
Lediscours,parfoiscomminatoire,passapardif-
férentes étapes : de l’exposé de la stratégie commer-
ciale du bonhomme assortie des perspectives de ventes
pourladécennieàvenir,aurappeldestaresinhérentes
auxdescendantsdeFrancs-Comtoisjusqu’àuneultime
proposition qui ferait de moi… son successeur. Dans
un incroyable emballement, il parla de déshériter son
fils Jean, qu’il qualifia de gros con.
Assommé, je vacillais sur mes jambes engourdies
par de longues heures de sport en chambre, mais ma
conviction et mon souci d’indépendance restaient in-
tacts. Jemaintinsmonrefus,cequiportaàsoncomble
18Christian Hyommeph
l’agressionverbaleduvénérablecommerçant. Mamère
futtellementchoquée,qu’elleseretiraunmomentaux
toilettespourvomirsonpetitdéjeunerpourtantingéré
quatre heures plus tôt.
Jefinisparleconvaincredes’enallerenutilisant
le cliché éculé selon lequel il se faisait du mal et je fus
assezfierde le voir partiren mâchonnantquelquesex-
cuses pour
sonattitude. Enfermantlaporte,ilrépétanéan-
moins que sespropos restaient valables.
Depuis ce jour mémorable, nos rencontres s’es-
pacèrentplusencoremaisletondenosrelationspritde
sonfaituntourparticulièrementamical. Ilmeproposa
dessorties encommun dont j’imaginaisle cadre. Pour
accréditer ses aptitudes à faire le jeune homme -après
tout il n’avait que soixante-quatre ans- il se vantait de
sa virilité parfaitement conservée, prenant à témoin la
pauvreJeannedesesexploitsavecdesplaisanteriesdou-
teuses du genre " Les femmes apprécient toujours ma
botte de noeud vert ".
Il continuait à me poursuivre de sa bienveillance
et finit par me trouver un travail grâce à ses "relations"
dans le milieu de l’électronique.
En1975,lechômageavaitdéjàconquisparmalde
secteurs de l’industrie, le prétexte officiel étant le ren-
chérissement des produits pétroliers ; aussi après trois
semaines de recherche intensive, je ne repoussai pas
l’offredegrand-pèrederentreràla RadioTechnique-Com-
pelec.
Pour Hamid,mon copaindetoujours,leschoses
avaientétéplusfacilescarilavaitpus’insérerdèssasor-
tiedulycéedanslavieprofessionnelle,sansdouteparce
que le traumatisme de la fameuse "crise" constamment
19Coda coma
rabâchéeparlesmédiasinfluençaitmoinsnégativement
les employeurs potentiels à cette époque. Depuis deux
ans, il avait un job dans une société de sous-traitance
qui prospérait avec des donneurs d’ordre tels que IBM,
Schlumberger, Honeywell…
Au café de la place, que nous fréquentions de-
puis la seconde pour y jouer au baby foot ou au flip-
per, substituts puérils à l’austérité des mathématiques
ou de la géographie, les beaufs étaient maintenant plus
présents et surtout plus loquaces qu’autrefois. Après
avoir demandé de mes nouvelles, ils déploraient, avec
une compassion feinte, mes échecs provisoires en ma-
tièred’embauche,nonsansinsistersurlesavantagesdes
"crouilles"quiparvenaient,grâceàdedéloyalessuper-
cheries,à prendrela placedesautochtones.
Hamid simulait la surdité et je lui tapais dans le
dos pour l’encourager à oublier ces mauvais cons. Il
souffrait néanmoins profondément de toutes ces pe-
tites vexations qu’il devait endurer depuis son adoles-
cence. Accusés de détourner les allocations familiales,
de s’emparer indûment de logements sociaux dont ils
nepayaientnileloyernilescharges,toutenlaissantles
lieuxdansunétatdemalpropretérépugnante,luietses
congénères lui accumulaient les griefs des "bons Fran-
çais". Perçus comme des étrangers depuis toujours, ils
avaient présentement le lourd handicap d’être arabes,
doncdelaracedesfauteursdecrisequisaignaienthon-
teusement l’Occident.
ConnaissantbienlafamilleBechir,jepouvaisat-
testerquesesmembresn’étaientpaslesfourbesparasites
dépeints par la vindicte populiste, mais des gens dont
le niveau de vie était à peine supérieur à celui du Tiers
monde. Ici, à la porte de Paris, la destruction récente
desbidonvillesn’avaitpaspourautantrelevésubitement
lestandingdesserfsdubâtimentetdestravauxpublics.
20Christian Hyommeph
Le père Bechir, victime d’un accident de chan-
tier, passait son temps entre l’hôpital et la chambre à
coucherdesonquatre-piècesquiaccueillaitsessepten-
fants. Hamid était le seul à travailler, après avoir mi-
raculeusement réussi à sortir du tunnel de l’Education
NationaleavecundiplômeBac+2. Pourlui,taupinière
est un mot plus approprié que tunnel, tant il avait dû
ramper devant l’autoritarisme et la vachardise de cer-
tains enseignants ségrégationnistes. Moi, son condis-
ciple, j’en fustémoin jusqu’à la nausée.
Juste avant que j’accepte, en désespoir de cause,
la "place" que m’avait procurée mon grand-père, mon
ami m’avait fait part de sa lassitude face à la situation
quis’étaitinstauréedanssafamilledontl’économiere-
posait essentiellement sur le revenu de son labeur. Il
envisageait, et cela, incontestablement,medécevait, de
quitterlarégionparisiennepourleSudafind’échapper
à la ponction intégrale de sa paye.
Il voyait dans cet exil loin de ses bases initiales
d’autresintérêts,commeceluides’intégrerdansledo-
maine professionnel d’avenir, selon lui, des compo-
santsélectroniques,etcommelapossibilitédevivresous
unclimatplusclément,carilseplaignaitdelonguedate
delarigueuretdeladuréedeshiversparisiens.
Cetteperspectived’éloignementavaitinfluéparla
suite sur mon attitude vis-à-vis de
ma propre activité. En premier lieu, rien ne me
satisfaisait dans mon poste à R.T.C., qui se résumait à
destâchesdemagasinier,sansrapportavecmescompé-
tences. Je m’étais ouvert à mon supérieur hiérachique
de ma volonté d’évoluer vers un travail d’étude ou de
production,etcelui-ciavaitobtenupourmoiunesorte
de stage-test de quatre jours à l’usine d’Evreux qui re-
crutait destechniciens de fabrication.
Le siteindustrielétaitassezsympathique,j’yavais
eu un accueil plus que courtois et la ville n’étant qu’à
21Coda coma
uneheuretrentedeParisparletrain,j’étaisprêtàexa-
miner toute proposition. Hélas, l’offre, correcte en
termedesalaire,sesituaitdanslesecteurducircuitim-
primé dontla techiquedebaseestlachimie galvanique
etjelarefusaipourcausedenon-concordanceavecmes
connaissances et mes aspirations.
Rentrantdel’Eureunvendredisoir,j’eusleplai-
sirderetrouvermamanmaissurtout,danssamain,une
lettred’unesociétéauprèsdequij’avais,troissemaines
plus tôt, fait acte de candidature. Malgré les réticences
maternelles, à causede la distance qui allait nous sépa-
rer,l’affairefutrondementmenée. Unmoisplustard,
j’étais installé, de façon encore précaire à Rouen qui,
somme toute, n’étaitguère plus éloignée de la Capitale
qu’Evreux.
"Monsieur,
"Enraisondesfluctuationsdumarché,nousprocédonsactuele-
ment à une rationalisation de nos activités industrielles, qui nous
conduitànous séparer d’uncertainnombredenos collaborateurs,
principalementdanslacatégoriedestechnicienssupérieurs.
Compte-tenu de votre refus, lors de l’entretien annuel de carrière
avecvotreChefdeService,quevousavezopposéànotreproposition
demutationdansunautreétablissementdelaSociété,noussommes
contraints de mettre fin à votre contrat de travail, conformément
aux articles…
Vous voudrez bienprendre contact avec votregestionnaire deper-
sonnelafinderéglerles formalitésadministrativesdevotredépart,
votresoldede tout compte devant, en toutétat de cause, être réglé
avantle31mars1990.
….
LeDirecteurdesRessourcesHumaines"
22Christian Hyommeph
Les salauds ! Les fumiers ! Mettre fin ainsi à
quinze ans de dévouement sans arrière-pensée. J’étais
tordudehaine! EtColignon,monchef,quelenculé!
Je l’entends encore, lors du fameux entretien,
deux jours avantles vacancesestivales :
" Que diriez-vous d’un poste dans une autre
branche de la Société ?
Aquelendroitetpourquellefonction?
Je ne sais pas exactement, c’est une hypothèse.
Peut-êtredansl’équipementerieautomobilequisedé-
veloppe.
Mais dans l’électronique ?
Absolument.
Et où ?
Jenesaispas. Maispourquoipasici?
Je préfèrerais, Monsieur, ne pas m’éloigner plus
de Paris, à cause de ma mère qui commence à prendre
de l’âge.
Je comprends. "
Il avait bien compris, le bougre.
Pour un peu, je serais retourné à l’usine, car je
savais qu’il glandait quotidiennement dans son bureau
jusqu’à20heurespassées,pourluidiremonapprécia-
tiondustyledemanagementmodernedontilsetargait
dans le réunions de Service.
Mais je craignais en sortant ce soir de faire une
halte fatale au débit de tabac et surtout je ne souhaitais
aucunement prendre ma voiture.
Mon lieu de travail étant à St-Etienne-du-Rou-
vray, j’avais d’abord loué un studio à proximité pour
minimiser mon temps de trajet. Plus tard, je me rap-
prochai du centre de Rouen, et notamment de la gare
RiveGauched’oùjepouvaismejeterauplusvitedans
le train de St-Lazare, lorsque le cafard me pre-
nait. En outre, je disposais, là aussi, de transports en
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commun suffisamment pratiques pour me rendre sans
encombre à
l’usine, tout du moins tant que je n’étais pas ap-
pelé à travailler en deux fois huit.
J’occupais donc depuis onze ans un appartement
dedeuxpiècesautroisièmeétaged’unimmeubleancien
non loin de la cathédrale. Le temps passait et mes al-
lers-retoursàPariss’espaçaient,surtoutdepuisqu’Ha-
midavaitralliéAix-enProvenceoùlejobqu’ilconvoi-
tait lui fut offert. L’essentiel de nos relations devint
épistolaire.
Même maman devait plus souvent se contenter
de missives que de visites. Cela était encore plus vrai
lorsque,en quatreou cinqoccasions, j’hébergai lafille
demesrêvespassagers. Chaquefois,celaneduraitguère
plus d’un trimestre et, de bouderie lasse, l’éphémère
compagnequittaitleslieuxsansamertumeniviolence.
J’ai toujours été convaincu que je portais la
solitude dans mes gènes, pas celle qu’on subit, mais
celle qu’on appelle de ses voeux en quittant un atelier
après une semaine laborieuse ou un hypermarché avec
un caddie chargé de victuailles discutables.
En scrutant mon ascendance, il ne peut en être
différemment. Grand-père,malgrésesairsdecommu-
nicateur, n’avait aucun véritable ami, et n’entretenait
que de lointaines relations avec un cousin résidant en
Ile-de France. Son épouse Jeanne, pourtant sans réel
lienaffectifaveclui,n’avaitpasjugéutile,bienqu’ilne
luiinterdîtpas,derenoueravecsaparentéfranc-com-
toise. En cinquante années, elle ne se rendit que deux
fois dans son pays natal, et seule, pour les obsèques de
ses parents.
Quant à maman, elle a semblé s’accommoder
de son veuvage et même, après mon départ du home
familial, elle ne manisfesta aucun trouble perceptible.
Maintes fois pendant mon enfance, son beau-père,
dans le style direct et injonctif qui le caractérise, l’avait
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