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Un grande aventure et un très beau roman, par Henry de Monfreid.

Publié le : mardi 1 janvier 1963
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246148098
Nombre de pages : 208
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CHAPITRE PREMIER
Le lycée de Carcassonne est un vieux couvent qui gardait encore dans l'ombre humide des couloirs et dans les cours glaciales, quelque chose de lugubre et de décevant, comme si chaque porte eût commandé de laisser là toute espérance.
Le Grand Lycée où je fus conduit donnait dans la Grand-Rue et communiquait avec le Petit Lycée par un tunnel sous une rue parallèle.
D'après mon âge et la classe que je venais de quitter à l'Ecole Alsacienne, je devais entrer cette année-là en sixième dite « moderne », par opposition à la sixième « classique » qui oriente vers l'étude des langues mortes. Malgré les protestations de mon père, partisan acharné des humanités telles qu'il les avait faites à son époque, ma mère avait choisi ce nouvel enseignement qui préparait aux sciences et semblait ainsi mieux convenir à ma tournure d'esprit. Son rêve était l'Ecole polytechnique ; mon goût pour les expériences de physique et de chimie lui faisait croire à des dispositions exceptionnelles. J'avais en effet détraqué tourne-broches et pendules, et, par ailleurs, donné des preuves d'indiscutable compétence en matière d'explosifs.
A force d'entendre vanter mon intelligence, monhabileté et mes aptitudes, je me croyais vraiment destiné à étonner le monde. Mon entrée au lycée allait être un triomphe et je ne doutais pas que de pauvres petits professeurs de province ne fussent flattés de recevoir un élève arrivant tout droit de Paris.
Cette idée eut du moins l'avantage de soutenir mon courage quand ma mère me laissa dans le bureau du censeur, petit homme grisonnant dont un bonnet grec coiffait le crâne du plus bel ivoire.
Je fus charmé de sa courtoisie et de son empressement qu'il accompagnait de sourires indulgents chaque fois que ma pauvre mère, avec une émotion mal dissimulée, faisait allusion au caractère un peu particulier de son enfant si brusquement arraché à la vie de famille.
Cette bienveillante attitude, presque amicale, acheva de me rassurer sur le bon accueil qu'un lycée de province allait faire à un phénix venu de Paris.
Ma mère, au bord des larmes, se retira un peu comme on s'enfuit pour cacher sa détresse, me laissant au seuil de mon destin.
A peine la porte refermée, M. le Censeur perdit son sourire. D'un geste sec, il coupa net mes illusions en me désignant à un garçon en tablier bleu, porteur d'un tintinnabulant trousseau de clefs, qui aussitôt, me saisit par la main et m'entraîna dehors sans le moindre souci de ma mine ahurie.
En vain, je tentai de questionner ce butor qui me parut ignorer le français – à moins qu'il ne fût sourd-muet, comme un geôlier au temps des oubliettes.
Où diable me menait-il Ce ne fut qu'au dortoir où je devais déposer mes vêtements. Mais les oubliettes m'eussent peut-être été moins odieuses que cette salle immense, fleurant l'encaustique et la peinture, avec ses trois rangées de lits de fer...
Je fus saisi d'une poignante angoisse par l'impression de captivité que me donnait cet alignement de lits tous pareils. J'allais donc être confondu avec ce troupeau, parqué là sans distinction de personnalité ? J'eus une révolte presque physique devant l'uniformité où j'allais être englouti. Le garçon mit le comble à ma détresse en m'appelant « 96 », numéro que je vis inscrit sur une plaque au pied de mon lit. 96, deux chiffres qu'on peut impunément retourner. Ils font toujours 96...
Après avoir enfilé la blouse noire que les pensionnaires devaient porter par-dessus leurs vêtements de tous les jours, je fus conduit par le garçon à travers des couloirs voûtés où sifflaient les flammes papillon de rares becs de gaz, jusqu'à l'étude correspondant au dortoir.
Ce soir-là, pas question de faire le moindre travail, les anciens installaient leurs petites caisses à provisions au-dessus de l'armoire fixée derrière chaque pupitre. Mon entrée fut saluée de chuchotements interrogatifs : « Xéxéxa ? » (Qu'est-ce que c'est que ça ?) et je fus le point de mire de tous les regards ironiques.
J'avais sans doute un air qui n'était pas celui de tout le monde. Et puis, j'avais les jambes nues, ce qui ne s'était jamais vu dans le Midi. Bref, j'attirais l'attention, mais non dans le sens que j'eussesouhaité, car en dépit de mon accent parisien, je comprenais parfaitement le patois de tous ces gamins arrivant de l'école communale, et je fus très sensible à des comparaisons désobligeantes et à des plaisanteries d'un esprit douteux.
Au milieu d'une caisse cubique où l'on accédait par deux marches à une petite porte de côté, bâillait un surveillant, un homme d'une trentaine d'années, qui caressait doucement une barbe méphistophélique. De temps en temps, il tapait avec sa règle pour calmer un peu la rumeur de cette étude où l'on n'étudiait pas.
Il avait le visage maigre, en lame de couteau, avec des yeux très noirs qui me firent penser à un rongeur. Il semblait être là par accident, et s'agi-lait dans sa chaire comme s'il eût été furieux de cette mésaventure. Pour lui aussi, probablement, la rentrée ne devait pas être gaie. Son pardessus mastic et son chapeau melon noir suspendus à une patère près de la porte évoquaient pour moi la liberté de la rue, car je venais tout à coup de me sentir affreusement prisonnier sous cette blouse noire d'uniforme.
Le garçon m'ayant planté là, sans autre formule, je restai hésitant et fort embarrassé, n'osant pas m'engager dans l'allée centrale qui coupait les pupitres. Après m'avoir regardé, non sans une nuance d'ironie, il me dit avec un accent où je reconnus les intonations catalanes :
– Vous allez rester là jusqu'à demain ?
Alors, pour montrer mon bel accent parisien et épater tous ces lourdauds, je répondis à très haute et très intelligible voix :
– Mais, monsieur, je ne sais pas où est ma place...
Ce fut un éclat de rire général, où, comme des échos, se répétaient en imitations burlesques, ma façon de prononcer certaines voyelles.
Le surveillant sourit lui aussi, satisfait probablement de cette ironie et de l'hilarité malveillante de toute l'étude. Il imposa cependant silence, pour me dire d'un ton sarcastique :
– Taisez-vous, vous m'avez l'air d'une forte tête avec vos jambes nues. Allez vous mettre n'importe où pour aujourd'hui.
Je sentis qu'il venait de se mettre avec la foule, en prenant parti contre moi. Révolté de cette manière de lâcheté, j'achevai de m'en faire un ennemi personnel en disant, assez haut pour être entendu de mon voisin, un gros paysan joufflu :
– Qu'est-ce qu'il a donc après moi, ce pion ?
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