Commencements d'une vie

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Un texte magnifique et passionnant du célèbre François Mauriac.

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246143291
Nombre de pages : 136
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INTRODUCTION
J'AI naguère écrit le premier chapitre de mes souvenirs; il m'a suffi de le relire pour décider de m'en tenir là. Est-ce bien moi cet enfant que je rappelais ainsi à la vie ? Sans doute, quand je m'appliquais à ce travail, n'avais-je pas l'intention de me confesser; du moins étais-je résolu à ne rien dire qui ne fût vrai. Mais pour peu que l'art apparaisse dans ces sortes d'ouvrages, ils deviennent mensonge; ou plutôt, l'humble et mouvante vérité d'un destin particulier se trouve dépassée, malgré l'auteur, qui atteint, sans l'avoir cherché, à une vérité plus générale. Il compose, après coup, ce qui n'était pas composé et ménage la lumière selon l'effet à produire : ainsi des régions immenses de sa vie se trouvent plongées dans les ténèbres et il éclaire ce qui en lui prête à de beaux développements.
Même un auteur qui se couvre de boue et qui décèle ses actions les plus tristes, ne doute pas de gagner des cœurs par son audace. On vantera son courage, son humilité. On trouvera mille raisons de l'absoudre sans révéler la véritable : c'est que celui qui confesse tout, aide au soulagement de ceux qui n'avouent rien.
Pour en revenir à ce premier — et dernierchapitre de mes souvenirs, j'admire avec quelle audace j'y ai mis l'accent sur la solitude et sur la tristesse de mon enfance. Au vrai, j'avais beaucoup d'amis et nul n'a eu plus que moi le goût des palabres sans fin, des confidences, des lettres. Etais-je si désespéré? Les jours de congé me paraissaient trop courts parce que je voulais à la fois les passer chez mes cousines, dévorer un livre, aller à la foire.
De tous mes plaisirs, le plus cher me venait de ce cœur mélancolique justement, que dans mes souvenirs je me suis plu à monter en épingle. Je me rappelle mon émerveillement lorsqu'à seize
ans, je découvris dans l'homme libre, de Barrès, la mirobolante formule: sentir le plus possible en s'analysant le plus possible. Cela me jeta dans des transports. C'était ce que je faisais depuis l'âge de raison. Un enfant jouait à être solitaire et méconnu; et c'est le plus passionnant des jeux... Peut-être parce qu'un instinct l'avertit qu'il y a là beaucoup plus qu'un jeu : une préparation, un exercice pour devenir homme de lettres. Aimer à se regarder souffrir, signe évident de vocation; mais il faut commencer par souffrir et je me souviens que je faisais flèche de tout bois...
Attention! me voilà sur une piste qui, si je l'avais suivie, m'aurait fait découvrir un enfant encore plus étranger à moi-même que celui dont j'ai naguère tenté de reproduire les traits.
Est-ce à dire que les souvenirs d'un auteur nous
égarent toujours sur son compte? Bien loin de là : le tout est de savoir les lire. C'est ce qui y transparaît de lui-même malgré lui qui nous éclaire sur un écrivain. Les véritables visages de Rousseau, de Chateaubriand, de Gide se dessinenl peu à peu dans le filigrane de leurs confessions et mémoires. Tout ce qu'ils escamotent (même si c'est le bien) tout ce sur quoi ils appuient (même si c'est le mal) nous aide à retrouver les traits qu'ils ont mis, parfois, beaucoup de soin à brouiller.
Surtout, gardons-nous de croire qu'un auteur retouche ses souvenirs avec l'intention délibérée de nous tromper. Au vrai, il obéit à une nécessité: il faut bien qu'il immobilise, qu'il fixe celle vie passée qui fut mouvante. Tel sentiment, telle passion qu'il éprouva, mais qui furent, dans la réalité, mêlés à beaucoup d'autres, imbriqués dans un ensemble, il faut bien qu'il les isole, qu'il les délimite, qu'il leur impose des contours, sans tenir compte de leur durée, de leur évolution insaisissable. C'est malgré lui qu'il découpe, dans son passé fourmillant, ces figures aussi arbitraires que les constellations dont nous avons peuplé la nuit.
Il ne faut pas non plus faire grief à un auteur de ce que ses mémoires sont, le plus souvent, une justification de sa vie. Même sans l'avoir voulu au départ, nous finissons toujours par nous justifier; nous sommes toujours à la barre, dès que nous parlons de nous, — même si nous ne savons plus devant qui nous plaidons. Mémoires, confessions, souvenirs témoignent qu'à toute foi religieuse survit, dans la plupart des hommes, cette angoisse du compte à rendre. Tout auteur de mémoires, chacun à sa façon, et fût-ce en s'accusant prépare sa défense... Devant la postérité? peut-être; mais inconsciemment ne cherche-t-il pas à fixer l'aspect qu'aura son âme aux yeux de Celui qui la lui donna et qui peut la lui redemander à chaque instant?
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