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I
JEAN Kernevel était un homme de cinquante ans, grand, bien bâti, mais malade du cœur. Depuis longtemps, ses camarades observaient avec inquiétude son teint plombé, ses lèvres bleues comme de l'encre, ses yeux jaunes et, sur son visage, cet air de gravité des hommes qui se savent frappés à mort. Dans son regard, on lisait clairement qu'il pensait : « Peut-être dans un mois, peut-être dans deux, sûrement bientôt. »
Vieux garçon, il habitait à l'entrée de la ville, une chambre qu'il avait meublée avec ce qui lui était revenu de l'héritage de ses parents – un lit de chêne, une table ronde, une armoire à deux battants et une commode en sapin. Le reste du mobilier, trois chaises cannées et un fauteuil, il l'avait acheté de rencontre.
Son frère Léon, son aîné de trois ans, était allé vivre à Paris après sa libération du service militaire. Il s'y était marié, et n'était jamais revenu au pays. Il avait fallu la guerre pour que les deux frères se revissent et pour que Jean fit la connaissance de sa belle-sœur et de ses neveux. Quant à sa sœur, mariée tard et restée sans enfant, elle étaitdevenue folle en apprenant la mort de son homme tué à Verdun, et depuis, elle était enfermée aux Incurables. C'était pour Jean Kernevel une douleur dont il ne parlait jamais, pas même à son vieux camarade Fortuné Le Brix.
Auprès de Jean Kernevel, Fortuné Le Brix paraissait petit. Kernevel le dépassait de la tête, ce qui n'empêchait pas Le Brix d'être un homme vigoureux, bien campé sur ses jambes, et qui n'avait jamais connu la maladie. Il avait le poil roux et abondant, le teint vif, les pommettes sillonnées de petites veines violettes, la moustache forte et des mains profondes comme des pelles. Une balle, qu'il avait reçue pendant la Somme, lui avait laissésur la tempe gauche une longue cicatrice, et son œil tirait un peu de ce côté, ce qui lui donnait l'air de loucher.
Ils étaient tous deux du même âge, et depuis l'école ils ne s'étaient guère quittés. Ils avaient fait leur apprentissage ensemble, ils étaient partis ensemble sur le tour, ils avaient travaillé ensemble avant la guerre chez les mêmes patrons. La guerre ne les avait séparés que pendant quelques semaines après la blessure et l'évacuation de Le Brix, mais ils s'étaient bientôt retrouvés côte à côte dans les tranchées.
Rentrés chez eux, ils avaient fondé avec un jeune compagnon nouveau marié, Dagorne, une petite entreprise de plâtrerie, chaux etciment. Bons ouvriers tous les trois, ils s'étaient vite fait une réputation, et ils gagnaient largement leur vie.
C'était Kernevel qui menait l'affaire. Il avait du sens, du poids. Il savait tourner une lettre, ajuster un compte, ne buvait pas, ne se mettait jamais en colère. Dagorne ne manquait pas non plus d'instruction, mais il était trop jeune pour avoir de l'autorité. Quant à Le Brix : « Question boulot, disait-il, tout ce qu'on voudra, sacré nom de Dieu ! Y en a peut-être pas un cochon dans tout le département qui connaisse l'escalier comme moi, mais question écriture, macache... Chacun sa consigne, et de la route ! »
Malgré sa maladie, Jean Kernevel ne s'était jamais arrêté. Quandil n'avait pas de rendez-vous avec des clients ou des fournisseurs, il arrivait au chantier en même temps que les autres, et il en repartait en même temps. Mais il avançait lentement à la besogne, et, dans la journée, il prenait un peu de repos.
Un pour Un
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