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Confidences à huis clos

De
204 pages
« Mes chéris, cette histoire est un peu la vôtre puisque vous en subissez encore les affres. Il faut vous l’approprier, puiser en elle pour colmater vos brèches. Chercher une forme de résilience et pardonner pour renaître. Avoir ce courage est une opportunité que vous vous octroierez… »
Tout se déroule en Normandie à Saint Renard. Chloé et Hugo font table rase du passé et s’inventent une nouvelle vie. Mais très vite, les choses prennent une tournure inattendue. Un voisin s’incruste. Un cadavre émerge. La police s’en mêle.
Chloé voulait pourtant ce qu’il y a de mieux pour ses enfants mais le destin, sa démesure (vraiment ?) et ses mauvais choix ont des conséquences désastreuses et plongent la famille dans le désarroi. Dans une longue lettre, qu’elle rédige en prison, elle va tenter d’expliquer à ses enfants pourquoi elle croit avoir failli et pourquoi il est si important qu’ils lui pardonnent.
Avec son troisième roman, Maddy Kalo nous plonge dans le coeur de ses réflexions. Parfois douloureuses, parfois empreintes d’espérance mais jamais neutres ou dépourvues de poésie. C’est le récit d’un amour, l’éloge d’une passion, et la quête d’une sérénité devenue indispensable. Criminologue et enseignante, Maddy Kalo bouscule, percute mais trouve le ton juste pour parler des thèmes humains les plus fondamentaux.
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Maddy Kalo

Confidences
à huis clos

Roman

Éditions Persée

Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait pure coïncidence.

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© Éditions Persée, 2017

 

Pour tout contact :

Éditions Persée – 38 Parc du Golf – 13 856 Aix-en-Provence

www.editions-persee.fr

À l’amour dont nous sommes tous les garants
mais dont l’écume rouge reflète trop souvent
notre incapacité à le vivre…

M. K.

À vous, mes chéris, dont les étreintes
m’ont donné goût à l’amour,
Qu’une rencontre puisse changer votre vie…

M. K.

PRÉFACE

Tout passe et trépasse, nous dit-on.

On nous décrit mille fois ce paysage en perpétuel mouvement et dont nous ne sommes que les traits furtifs et vite effacés. L’éphémère est notre vocation.

Pourtant certains nous exhortent à croire au bonheur plus diffus, reposant sur le long terme salvateur.

 

Pour eux, une certaine éthique s’impose à nous à travers le visage de l’autre qui nous responsabilise, nous rend meilleurs. La raison devrait tuer en nous la passion et sa folie sous-jacente. Mais la folie persiste le plus souvent et nous confronte à l’absurdité de ce que nous construisons. Et, matérialisés, apeurés, nous sommes à sa merci.

Alors émerge en nous un choix cornélien.

Renoncer à la passion et accepter la mort avant la mort. Être prisonniers des devoirs qui nous incombent et qui s’imposent à nous sous peine d’une solitude stérile…

Ou épouser cette passion en mettant en péril une voie toute tracée.

 

Pourtant, il faut adhérer au supplice de Tantale qu’est la vie. Une fin imminente à chaque fois rappelée, qu’on tente de braver avec des projets à la fois grandioses et sordides pour voiler notre fragilité.

Nous contrôlons, formatons, aseptisons, adhérons pour ne pas nous perdre dans le chaos.

 

Et puis tout à coup il y a une étincelle qui met le feu aux poudres.

Elle est si fulgurante que rien ne lui résiste plus.

Elle est un arrêt illusoire sur le temps, un bout d’éternité qui porte et détruit.

Elle tue un temps le visage de l’autre et rend insipide ce chemin que nous empruntions en toute quiétude.

Elle est dangereuse, elle est notre raison de vivre, le moteur de l’énergie que l’on déploie pour l’être délicieux qui l’a suscitée en nous.

Pour une rencontre, on est tout à coup prêt à tout.

Pour toi, ma passion… suis-je prête à tout ?…

 

M. K.

CHAPITRE 1

Cabourg, mai 2016

Mes enfants,

Je fais ce que j’ai toujours aimé faire. Je regarde l’écume se répandre sur les rives mouillées. J’irai me baigner. Une dernière fois.

Peu importe qu’il vente ou qu’il pleuve. Les saisons ne sont que des reflets qui trompent, comme m’ont trahie mes propres sens. Mes yeux, mes mains, ma bouche n’auront fait qu’effleurer la vie sans jamais la saisir.

 

Je suis tombée malade. D’une maladie qui m’emportera. Je lui ai donc ouvert ma porte.

Je ne suis pas triste. Et je voudrais que vous aussi vous acceptiez cet état de fait avec philosophie.

 

J’ai cinquante ans, aujourd’hui.

 

Qu’il est doux, lorsque plus rien ne blesse.

Mes passions se sont taries, mes plaies sont guéries et mes échecs sont les fondations d’une maturité tardive.

Même les morts me sourient, prêts à m’accueillir.

La souffrance a revêtu son manteau en cachemire et mon cœur s’est débarrassé de l’encombrant pathos.

 

Je n’ai plus qu’à accepter la finitude. Pas si facile que cela. Il faut que je m’imagine « morte ». J’y pense souvent, je m’entraîne dans mon lit la nuit et puis de temps en temps – quand je bois mon gin – j’oublie cette étape obligée et je me délecte de la simplicité du vivant.

 

Je vous écris cette ultime lettre pour vous dire à quel point je vous aime. Pour vous préparer aussi à ma disparition. Vous n’en parlez pas et refusez d’y penser.

D’ailleurs, c’est la dernière fois que je prends ma plume. Je n’ai plus envie d’elle, ni du papier blanc qui l’a tant inspirée.

Je regarde devant moi et salue les minutes qui défilent. Je me prépare à être assimilée à cette nature dont je me suis toujours sentie la garante. Je rejoindrai les éléments et je m’en réjouis.

J’ai bien vécu.

J’ai connu les vaches maigres, les regrets, un peu de honte et beaucoup de fierté. J’ai aimé ma vie. Je l’ai malmenée aussi et finalement intégrée…

 

J’ai mis de l’ordre dans mes affaires, jeté les lettres de ceux qui ont daigné m’aimer. Après tout, elles ne regardent que moi.

J’ai déchiré certaines photos aussi sur lesquelles je n’étais pas à mon avantage.

 

Puis je suis tombée sur ce manuscrit que je vous ai écrit jadis depuis ma cellule, que j’ai récupéré entre-temps. Je l’ai sur les genoux. Je vais le relire ce soir. Ensuite, je le brûlerai comme tout le reste.

 

Je fus une détenue exemplaire. En prison, j’ai connu des relations éphémères. Je les ai reniées à ma sortie. Je me suis virginisée et j’ai réappris à vivre.

Je l’ai fait en effaçant ces dix ans de ma mémoire.

 

Vous m’avez aidée à écrire l’indicible, à surmonter l’innommable.

J’espère vous avoir appris à rester vivants.

 

Maman

CHAPITRE 2

Prison de Caen, lundi 3 janvier 2005

Lola, Marcel, cela fait neuf ans déjà que je vis entre ces quatre murs gris de désolation. J’ai été incarcérée en 1996. Je sors dans un an. J’imagine vos silhouettes d’enfants qui se sont évidemment affirmées depuis. Et vos convictions qui ont peut-être tremblé pour la première fois.

Vos sentiments à mon égard doivent vous sembler bien ambigus. Vous êtes si jeunes. Mais, mes amours, si les matins vous font parfois douter, tournez-vous vers un crépuscule d’espoir. Et si votre indifférence vous fait souffrir, rappelez-vous ce qui brûle en vous. Ne laissez pas la douleur vous endormir. Refusez le cynisme.

 

J’ai confiance en vous. Je sais que vous ne tomberez pas dans ces pièges-là.

 

Mes chéris, une mère ne peut supplier ses enfants de la sortir de l’oubli. Cependant, il est de mon devoir de vous convaincre de ne pas vous amputer de ma présence. Non pas pour me guérir « moi ». Car c’est vous qui ne pourrez grandir si vous refusez de panser vos blessures en acceptant mon histoire, avec ce qu’elle a de plus sordide.

Donc oui, je vous demande de prendre le temps de recréer un lien entre nous. Je veux tenter de vous aider dans cette démarche.

Non pas en clamant mon innocence ou en suscitant votre pitié. Ce serait rendre une vraie rencontre entre nous improbable.

Je me contenterai donc de relater les faits. Une version contradictoire aura le mérite de vous offrir un choix autonome. Quelques mots ont parfois tant de pouvoir…

 

Je ne vous dirai pas que j’étais jeune. Je ne l’étais plus vraiment.

Je n’invoquerai pas non plus la crise de la trentaine. Je ne vous ferai pas l’affront de cette légèreté.

Non, je vous parlerai de moi, Chloé Hardy. Je suis votre mère. Je suis une femme aussi, dont la démesure a trouvé un écho destructeur.

 

Je suis toujours là et votre haine, votre rejet n’y changeront rien. Il n’y a que vos larmes qui me font souffrir. Et je ne peux les sécher de là où je suis.

 

Vous parler des tons gris ou des aléas de la vie dans une simple lettre ne suffira pas. J’ai donc pris ma plume pour écrire ce récit et tenter de vous dépeindre les « pourquoi » dont l’antinomie inhérente atteste de l’absurdité de la vie. Car les raisons peuvent-elles vraiment être passionnelles ?

 

Cette histoire est un peu la vôtre puisque vous en subissez encore les affres. Il faut vous l’approprier, puiser en elle pour colmater vos brèches. Chercher une forme de résilience et pardonner pour renaître.

Avoir ce courage est une opportunité que vous vous octroierez.

CHAPITRE 3

Paris, 1995

Ma vie ne fut pas un long fleuve dont les courants m’auraient menée là où j’imaginais mon bonheur. Et même si mon choix initial ne tient qu’à moi, à cette volonté que j’avais de redémarrer ce qui s’éteignait déjà, mes décisions étaient, dirons-nous, loyales à ce que j’étais.

Cette année-là, vous aviez huit et six ans à peine. Votre père et moi avions enfin décidé de quitter Paris et de tourner le dos à nos boulots confortables.

 

À quarante ans, Hugo, votre père, se perdait dans un dédale de mauvais choix.

Il était dans la fleur de l’âge. Plus épais, même massif. Son visage était vieilli par la barbe qu’il laissait pousser avec mon consentement. Ses cheveux hirsutes et drus d’un blond blanchi de quelques mèches fatiguées l’embellissaient. J’avais épousé un garçon jeunot, devenu un homme dont les poils avaient envahi le dos, les épaules et le torse. Ses mains larges et puissantes étaient devenues imposantes. Son sourire était identique à celui qui m’avait déroutée lors de notre première sortie. Il fumait toujours autant de Belga. Et les fardes rouges et blanches défilaient chez nous sans vergogne. Il n’arrêterait jamais de triturer ses mégots.

 

J’allais sur mes trente ans. Partir était une question de survie.

On disait de moi que j’avais été jolie, que j’étais devenue belle. Pourtant, dans le miroir, je ne voyais que le menton fuyant et les épaules tombantes que j’avais hérités de mes aïeux. Je rassemblais mes longs cheveux bruns en queue-de-cheval parce que les savoir lâchés me mettait trop mal à l’aise. « Ça ne te va pas du tout », disait toujours ma mère. Elle avait beau être morte depuis plus de seize ans, le souvenir de ses invectives me faisait encore perdre mes moyens. Mes yeux verts étaient peut-être le vrai atout physique dont la beauté était sans conteste. Ceux-là me plaisaient vraiment et suscitaient de l’émoi chez la plupart des hommes qui me courtisaient.

 

Je voulais donc quitter Paris, disais-je.

J’étais lasse de la pollution sonore. Elle m’aliénait, éclipsant de ses nuisances les échos d’une vie que je désirais entendre respirer. J’angoissais dans le brouhaha des bagnoles grises et ronflantes. Des gens qui crachent sur un trottoir jamais vraiment propre, des animaux domestiques comblant les solitudes citadines. Et tous ces réverbères offrant une lumière factice, la poussière du matin voilant un soleil déjà condamné. Tout cela vous le comprendrez plus tard, vous qui êtes à l’orée des découvertes.

 

Bref, nous allions tout quitter. « Nous n’aimions plus Paris. »

 

Cela faisait des années que ce projet nous portait votre père et moi.

J’avais repris des études pour prendre une autre voie. J’allais passer du statut de pigiste frustrée à celui de vétérinaire « plus » heureuse.

Hugo m’avait donné cette opportunité.

C’est une certitude. Il était un homme de cœur. Sans lui, sans ses encouragements constants et son dévouement dans les tâches ménagères lors des blocus parfois si pénibles, je n’aurais jamais obtenu mon diplôme de véto.

Lorsque je soufflai mes trente bougies, cette étape difficile était franchie.

J’allais retourner aux sources. Là où la vie ne se vante de rien. Là, où elle accepte pleinement son essence. Je ne la voulais que somme de petits rien, sans fioritures, nue et vraie. Car elle filait, défilait et cette fichue ville l’avait trop longtemps noyée dans mes automatismes mortifères. Plus jamais ces cages à canaris dans des cuisines trop exiguës pour les pot-au-feu. Ni ces vêtements puant les modes éphémères, qui gomment les ombres se glissant en eux.

J’étais sûre que vous adhéreriez à ce changement, fût-il radical. À votre âge, je pensais que vous étiez malléables. Sans me douter que nous l’étions moins. Sans imaginer que notre démarche s’inscrivait dans un déni défensif.

Mais comment aurions-nous pu le savoir ? Un juge a toujours ce fameux dossier devant lui que nous aimerions tous connaître en amont. Cependant, l’aventure a la faculté de nous séduire, de nous mener par le bout du nez, et ce bien avant que nous prenions conscience des dégâts qu’elle pourrait occasionner.

 

Pouvez-vous comprendre que j’en avais tout simplement marre de ma petite vie d’indépendante médiocre, d’épouse affectionnée et de mère affairée. Que mon désir de vivre me hurlait de tout abandonner et de ne pas me retourner.

 

Mon boulot de pigiste fut relativement facile à quitter. Au bureau, je n’étais haïe de personne, je n’y bénéficiais que d’affections médiocres.

C’est ainsi qu’un jour de pluie comme les autres, j’avais commencé à m’éloigner de mon univers aseptisé, en jetant mon dévolu sur un collègue gringalet. Il était aux antipodes de ce qui pouvait susciter mon admiration. Il était maigre, n’avait pas d’épaules. Ses sourcils se rejoignaient au milieu du front. Ses poils poussaient au mauvais endroit. Et alors qu’il était tout petit, il avait d’énormes pieds. Il faisait des grands pas pour montrer qu’il existait.

Sa duplicité secondait son ton mielleux. Il était trop bête pour cacher ses mauvaises intentions. Pourtant, il se faisait des alliés. Je suppose que c’est facile quand on n’a pas trop de scrupules. Il avait aussi acheté sa première voiture. Pas une petite nouvelle modeste qui sied à la jeunesse. Je me souviens de l’énorme Mercedes noire aux vitres fumées, achetée en seconde main, garée devant l’entrée de notre bureau. Son propriétaire avait vingt-huit ans et portait encore des couches-culottes. Le petit Louis aux grands pieds avait trouvé un peu de consistance et se garait tous les matins là où on était sûr de le voir.

Je ne le supportais plus. Et au regard de mes aptitudes à susciter l’odieux, il finit par me détester lui aussi.

Il était jaloux, ambitieux et avait réussi à semer le doute dans l’équipe. Anne, qui était à mon sens une collègue futée et honnête, paya le prix fort à cause de son manque de vigilance. Je fis le reproche à Louis, le traitant de minable, bien malgré moi.

 

— J’attends ! m’avait-il répondu.

— Tu attends quoi ?

— J’attends, je te dis.

 

Il s’était alors approché dangereusement, enfreignant mon espace intime de son corps désœuvré, se voulant menaçant. Il frisait le ridicule. Un sale coq de basse-cour dont les poules désenchantées s’étaient désintéressées depuis longtemps. Il parlait d’excuses, bien évidemment. Quelle arrogance. Comme si j’allais baisser mon froc alors que je commençais à peine à exister. Je me mis à rire. Pourtant la situation n’avait rien de léger. En effet, j’adorais Anne, la corédactrice en chef de notre mensuel Le monde sauvage. Elle avait l’envergure pour faire une belle carrière. Malheureusement quand les liaisons dangereuses s’immiscèrent dans l’ambiance bon enfant de son service, Anne, trop talentueuse, subit, avec dignité certes, les jeux de pouvoir dont elle ne connaissait, à mon grand regret, aucun des pièges. C’est pour toutes ces raisons que je ne mâchai pas mes mots ce jour-là.

 

— Tu crois que ta beauté te donne tous les droits, pauvre conne.

 

Il était vraiment fâché et moi, je jubilais.

 

— Tu es un minable. Il y a pire. Au fait, merci pour le compliment…

— Quel compliment ?

 

Je m’étais tournée et j’avais quitté la pièce au plus vite, ne lui laissant pas le temps d’une vile répartie. Le fameux Louis m’évitait depuis.

Et ce courroux, loin d’être vain, fut le début de ma renaissance.

 

J’étais qui ? Il y avait si longtemps que cette question ne m’avait plus taraudée. Trop longtemps. Je me mis à rêver d’être. Dans sa forme la plus épurée. Me débarrasser du superflu qui bouffait mon temps que je sentais être de plus en plus précieux.

 

Depuis sept ans, j’étais pigiste au Monde Sauvage et tenais la rubrique concernant les cervidés de nos contrées. Vous étiez trop petits pour vous le rappeler. J’avais orienté mes compétences vers la faune, évitant ainsi de me confronter aux problèmes humains.

En effet, de nature craintive, je mettais un point d’honneur à ne pas croire en l’Homme. Ses innombrables failles le rendaient suspect à mes yeux et m’empêchaient de déceler en lui la supériorité dont le dotait la Genèse. Fait à l’image de Dieu, dominant les créatures primaires, sa superbe raison n’en était que plus dénaturante. Perplexe, je me ralliais donc avec fougue à la cause animale, lui préférant les mammifères marins, comme le rorqual à bosse, malgré ses amitiés opportunistes lors des fringales indispensables à son bien-être.

 

J’étais aussi l’auteure de deux romans existentialistes. Deux produits non finis d’une passion naissante pour le pouvoir des mots. Je ne me dépêtrais qu’avec peine des pièges de leur possible gloire. Dans ma bibliothèque, il y avait ces deux ouvrages qui ne connaîtraient que l’écume du désenchantement. Le premier marquant trop mes failles. Le second, se voulant dadaïste, dénué du sens dont les mots devraient être les garants.

Pourtant, j’étais fière. Fière d’avoir évité les erreurs grossières et les sophismes volontaires ou non qui nous sont parfois servis avec aplomb. Le mot creux et l’amalgame n’avaient pas leur place dans mes écrits. J’étais loin d’être sûre d’avoir du talent mais je mettais un point d’honneur à ne pas confondre le signifiant et le signifié. C’était un début, dirons-nous.

 

C’est Léo Hardy, mon père, votre grand-père, qui m’avait initiée aux lettres, me poussant sans cesse dans mes retranchements en cherchant le débat contradictoire comme le vrai polémiste qu’il était. C’est lui aussi qui me fit tant aimer Elisabeth Schwarzkopf, Von Karajan ou la Barcarolle de Offenbach. C’est un homme exceptionnel, paisible, humble, cultivé et profondément tourné vers le monde. Mes chéris, il mérite toute votre affection. Il vous aime comme il m’a aimée, j’en suis sûre. Vous n’auriez pu tomber mieux. C’est ce qui me fait tenir le coup en prison. Ses beaux cheveux noir geai, son regard bleu sensible et protecteur m’avait émerveillée en tant que petite fille. Cet homme a toutes les qualités pour veiller sur vous.

 

Lui et moi nous amusions souvent à jouer les critiques littéraires ou musicaux contemporains. Mais ces dernières années il avait fort vieilli. La peur de la finitude l’emportait parfois sur des sentiers plus conservateurs. Nous nous disputions de plus en plus. Les prismes par lesquels nos idées s’exprimaient étaient devenus trop antinomiques. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Pourtant je tiens à lui. Mon père, ce bourgeois névrosé, dont je m’éloignais avec peine… jusqu’à cette dernière dispute où il fit mine d’embrasser les idées d’un démagogue à succès. Était-ce une façon grossière de me laisser partir en Normandie ?

 

— Il a peut-être raison, Chloé. C’est la féminisation de la société qui cause notre perte. Parce que oui ! Osons la question. L’homme ? Il est où son rôle entre l’émancipée et l’enfant roi ? Il est devenu faible et à cause de cela la décadence mine les sociétés modernes. La loi disparaît et avec elle toutes nos valeurs.

— Papa, pas toi quand même ?

— Et pourquoi pas ?

— Maman était la négation ? C’est toi qui dis cela, toi qui passais ton temps à l’attendre le soir pour te régaler de vos échanges d’égal à égale. « La femme » a arraché la place qui lui est due, ni plus ni moins. Tu l’aurais préférée « immuable » ? Si maman t’entendait…

— Ta mère m’a quitté. Laisse-la où elle est.

— Elle est morte papa. Elle ne t’a pas quitté.

— C’est du pareil au même. Et puis, tu réfléchis trop. Tu ferais mieux de bien t’occuper de tes gosses.

— Papa ! Même Hugo ne m’a jamais réduite à mon utérus…

— Je suis ton père non ? Si ce n’est pas moi qui te le dis, qui te le dira ? Mais non, tu préfères écrire des articles mal rémunérés. Tu ne pouvais pas choisir un autre métier que celui de pigiste, ou rester à la maison, tout simplement ?

 

Ce jour-là je compris que rien ne lui éviterait de s’enfoncer dans ses certitudes rétrogrades. Notre départ renforcerait sans doute cette douloureuse vérité. Mais cette démarche était devenue d’autant plus indispensable. Amalgame entre la femme libérée et un rôle du père révolu, entre l’égalité des sexes et la confusion des genres. Quelle importance ? C’était cela que papa voulait plus que la vérité. Son déni, s’il le fallait, passerait par ce genre de raccourcis rassurants.

Quant à moi, je venais d’obtenir mon diplôme de vétérinaire avec mention et répugnais à le lui dire. Ç’aurait été« aller dans son sens ». Je tus donc cette nouvelle dont l’annonce était le but principal de ma visite.

 

Restaient votre père et moi et cette crise de couple qui avait perduré, qui minait l’essieu d’une famille aux larges aspirations. Un amour vivait, en attendant Godot, pataugeant dans ses cendres, refusant de mourir.

Un changement s’imposait, pour braver l’inertie de notre binôme trop bien installé et donner aux augures le brin d’espoir qui leur manquait. C’est de cela que nous avions parlé en février, lui et moi, assis devant un menu de Saint-Valentin bien arrosé. Lui et moi, qui fêtions nos dix ans de vie commune. À l’unisson et complices fâchés de toujours.

Nous choisîmes la Normandie pour cette quête vers l’inconnu, à cause de sa beauté mêlée aux cent mille vies qu’elle vécut. Du sang marié à ses plages infinies, image parfaite de notre lien si bouleversant.

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