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Conjuration

De
373 pages
A l'image des sociétés secrètes qui ont hanté l'Inde depuis la nuit des temps, la Panj Sabha - sorte de reconstitution de la fratrie créée par Guru Gobind Singh, le dernier gourou vivant du sikhisme au début du 18e siècle - veut assurer le sauvetage d'un monde dont l'âme est malade. En cette fin de vingtième siècle, elle doit désigner son cinquième et dernier membre afin de le transmuer dans une sorte de voyage initiatique. La décision tombera sur le camionneur Gura Singh, qui découvrira dans une aventure à la fois picaresque et extravagante, confinant au fantastique et à l'absurde, la réalité d'une actualité internationale explosive : conflit indo-pakistanais autour du Cachemire, formation des groupes armés islamistes au Pakistan, guerre civile en Afghanistan, trafic d'immigrants..
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ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6407-5 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748164077 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6406-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748164060 (livre imprimé)






Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après
qu’il eût renversé la citadelle sacrée de Troie et il vit les cités de
peuples nombreux et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il
endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie…

Odyssée, Rhapsodie I, Homère








PRINCIPAUX PERSONNAGES

Ahmad : islamiste « illuminé » pakistanais,
éducateur et protecteur de Gura Singh

Ananda Jagan Sagoo : officier de l’Armée indienne, membre
des forces spéciales, attaché à arrêter
Gura Singh

Astrid : l’une des amantes, riche, indépendante
et très possessive, de Gura Singh

Babeka Singh : Panj Piara pour le Moyen Orient et
l’Afrique

Carlos Miguel Mendoza : membre de la mafia mexicaine,
associé au dieu maya Chac, dieu de la
Pluie, ou Tlaloc chez les Aztèques

Chac-Mool : messager de la fertilité chez les
Olmèques et les Mayas, garde du
corps de Lazura Arena Ixchel

Gangu Singh : Panj Piara pour l’Europe

Gura Singh : Héros de cette odyssée

Hakim Abdul Aziz Laupnai : Indo-Musulman de Londres, décadent
et libertin, qui se convertit au sikhisme

Latifa : Mauritanienne au corps voluptueux,
autre amante de Gura Singh

Lazura Arena Ixchel : déesse mexicaine et amante de Gura
Singh, initiatrice du Sikh

Le « Commandante » : chef de brigands, dans le Chiapas

Meena : épouse de Gura Singh

Mohan et Kalra : fils de Gura Singh

Mula Singh : gardien du gurdwara de Bobigny
11
Nandini Swami : officier de l’Armée indienne, assassiné
lors d’un atentat contre un temple
hindou de New Delhi

Naryan Singh : Panj Piara pour l’Amérique du Nord

Nikhil Raghavan : officier de police indien, responsable
de l’arrestation et de l’interrogatoire
de Gura Singh

Octavio Emiliano officier de police mexicain, lié au FBI
Zappatito Chavez :

Pedro Pancho Obregon : membre de la mafia mexicaine,
associé à Huitzilipochtli ou Colibri de
la gauche, divinité guerrière et solaire
aztèque
Pierre Lependu : cuisinier suisse, précepteur de Gura
Singh dans la langue française

Rafiq Nassim : Cachemiri, membre du J.K.L.F.,
organisation armée indépendantiste
cachemirie

Ramon Cordoba : membre de la mafia mexicaine,
associé à une divinité aztèque, le dieu
de la Végétation

Roland Mc Clurgh : officier du FBI, missionné pour
arrêter Gura Singh et l’association
secrète Panj Sabha

Roney William Firestone : agent de la CIA, opposé à Mc Clurgh,
acharné à arrêter Gura Singh

Sardar Singh : Panj Piara pour l’Asie et le Pacifique,
avocat et protecteur de Gura Singh

Taru Singh : terroriste sikh, admirateur et
protecteur de Gura Singh

Vijay : oncle de Taru Singh, ancien « mundé »

12








CHAPITRE PRÉLIMINAIRE


A une heure et vingt-trois minutes de l’après-midi, le
ventre de Gura Singh cria famine. Le propriétaire du dit
ventre fulmina. Il était coincé avec son van dans la rue
du marché de Lajpat Rai. Delhi la Vieille faisait montre
encore de sa détermination à rester une dame tournée
résolument vers le passé. Et ce passé se bousculait là,
autour du Maruti de Gura Singh, dans un désordre
joyeux, stridulant, trépidant, embrumé de fumées et de
suie, exhalant des odeurs de kérosène et d’épices
savoureuses, mais surtout grouillant d’une multitude de
gens qui n’avaient que faire des trottoirs ! D’ailleurs, ces
trottoirs étaient défoncés, effrités et, pour ainsi dire, ils
n’avaient pas d’existence propre. Ils étaient dans un état
de demi-finition : à mi-chemin entre exister et mourir !
Il fallait se sortir de cet imbroglio pour aller à
Chandni Chowk, se trouver un endroit où se garer et se
précipiter dans la gargote d’Anil afin de – suprême
félicité ! – se jeter derrière la glotte force nourriture
bienfaisante.
Jouant de l’avertisseur et de la voix, Gura Singh
avança péniblement au milieu du tohu-bohu, ses mains
refermées avec assurance sur le volant. Rickshaw, chars
à bœufs, vélomoteurs, autobus déglingués, voitures
13
Ambassador, bicyclettes bringuebalantes… cet
entassement d’engins mobiles avait l’allure d’une armée
en déroute. Mais la seule guerre que fuyaient les
conducteurs et les piétons ahuris était l’implacable
morsure du soleil.
Le Sikh voulut, à un moment donné, accélérer mais il
dut freiner désespérément lorsqu’il se retrouva nez à
nez avec des « munis » – des aspirants à la vie religieuse
– qui traversaient tranquillement la chaussée. N’ayant
pour tout vêtement qu’un pagne blanc, les garçons
marchaient à la queue leu leu, énigmatiques et
condescendants. Ils constituaient un intermède de
pureté dans la crasse et la folie ambiantes. Le regard de
Gura Singh se fit moins aigu. Les affres de la faim le
dominaient. Il se vit en train de mordre à pleines dents
dans des pattes d’agneau Raan-i-mirza et s’empiffrer de
galettes naan et de chapati. Mais voilà ! Il était toujours
aux abords du marché, souffrant courageusement de
l’embouteillage.
Un policier robuste surgit soudain du nuage de
poussière qui nimbait la rue et agita son long bâton
pour mettre de l’ordre dans ce chaos. Et le miracle eut
lieu ! Tel un Moïse enturbanné – le policier était un Sikh
– il agita avec une vélocité qui tenait du prodige son
bâton tout en soufflant comme un forcené dans un
sifflet immaculé. Dès les premières notes, les machines
et les humains se mirent à se mouvoir selon une
chorégraphie bien établie : d’un côté de la chaussée, les
véhicules antiques, ruraux ou les cycles de tout poil ; de
l’autre, les représentants mal en point ou splendides de
l’industrie automobile. Sur les trottoirs, parsemés de
détritus en tous genres, la foule compacte et tout à la
fois sinuante reprenait sa place. Au milieu de la
14

chaussée, la mer mouvante et hétéroclite fit place à un
couloir de macadam qui ne laissa pas indifférent Gura
Singh. Celui-ci s’y engouffra sans coup férir et
poursuivit son chemin jusqu’à Chandni Chowk,
ignorant superbement les protestations des conducteurs
plus disciplinés et le sifflet de l’agent de police.
La circulation sur Chandni Chowk s’avéra aussi
difficile que dans la rue du marché. Le même
encombrement désordonné régnait sur la chaussée.
Mais Gura Singh s’en fichait ! L’échoppe du gargotier
n’était pas loin. Il n’allait donc pas tarder à se garer. Sa
fringale était telle qu’il aurait pu stationner sur la bosse
d’un chameau ! Il s’arrêta non loin du gurdwara Sisganj,
le temple sikh de Delhi, bloqua son volant au moyen
d’un antivol en acier trempé, ferma à clé les portes de
son véhicule et s’enfonça dans la marée humaine.

***

Anil était un Pendjabi plutôt replet qui ne manquait
pas d’humour et qui s’efforçait de renseigner ses clients
en les abreuvant des potins du jour, croyant par là
même leur rendre service. Ceux-ci feignaient de
l’écouter mais se dépêchaient d’engloutir leur repas afin
de mettre fin à la logorrhée du restaurateur.
Heureusement, sa cuisine valait le déplacement !
Panaché de recettes mogholes, végétariennes ou
populaires, les mets étaient servis dans des gamelles en
fer blanc vite nettoyées par des bouches avides et
gourmandes. Les écuelles s’entassaient ensuite sur une
poubelle qui trônait entre l’appentis servant de cuisine
et la pièce qui accueillait les clients. A chaque fournée
d’assiettes, une famille de rats ne manquait pas de
15
pointer son museau pour participer, elle aussi, aux
agapes.
La silhouette de Gura Singh se dessina sur le seuil de
la gargote. Anil se précipita vers le Sikh tout en
continuant de spéculer sur les chances qu’avait l’Inde de
participer à la prochaine Coupe du monde de football.
– Salut à toi, Anil ! fit d’une voix bourrue Gura
Singh. Dépêche-toi de me préparer ma pitance, sinon je
fais un malheur !
Anil joignit ses deux mains pour saluer le chauffeur-
livreur et, poursuivant ses bavardages à l’attention des
autres clients qui enfouissaient leur tête dans les
gamelles, se dirigea vers l’appentis pour donner suite
aux exigences du Sikh. Gura Singh s’assit à une table
occupée par un Tamoul. Il posa ostensiblement les clés
de son van sur le plastique ondulé du plateau, signifiant
par là sa position de client privilégié et l’importance de
son métier. Le gros Anil réapparut peu après, les bras
chargés d’une corbeille remplie de naan et de dosa et
d’une écuelle de sambhar bien bouillant. Gura Singh
fourra dans sa bouche une galette de pain et une crêpe
de riz. Mastiquant à n’en plus pouvoir, il puisa dans
l’écuelle les lentilles fumantes au tamarin.
– A boire ! A boire ! grogna-t-il en direction du
gargotier. Lequel s’empressa de lui apporter un gobelet
où barbotait un lhassi bien épais.
L’homme s’abandonna ainsi à une occupation qui,
résolument, pris le pas sur toute autre considération.
Lorsqu’un bruit assourdissant d’explosion retentit
dans la rue et que, précipitamment, clients et gargotier
se retrouvèrent sur le trottoir, Gura Singh n’en continua
pas moins de manger et de boire. Et bien qu’une
agitation, encore plus frénétique que celle qui déroulait
16

son écheveau dans la ville, se fût saisie de Chandni
Chowk, le Sikh tint à terminer son repas jusqu’au bout.
Il se retrouva à son tour sur le trottoir, assistant à un
spectacle qui ne révélait pas, de prime abord, les causes
de l’explosion. Les gens marchaient vite ou couraient,
les rickshaws et les cycles se bousculaient. Les voitures
et les autobus, paradoxalement, roulaient au ralenti.
Gura Singh vit Anil revenir vers lui en se dandinant
sur ses sandalettes poussiéreuses.
– Alors, quoi ? demanda-t-il.
– On dit que ça s’est passé au Gurdwara, fit le
gargotier.
Sur ces mots, Gura Singh tira de sa poche deux
roupies qu’il glissa dans la main du commerçant et il se
mit à traverser la rue en direction du temple sikh. Il
pouvait apercevoir au-dessus des têtes en mouvement la
silhouette rassurante de Lal Qila, le Fort Rouge.
Des enfants pleuraient, des mamans tentaient de les
réconforter ; des charretiers juraient en invoquant Shiva,
Krishna et Vishnou ; des musiciens de rue faisaient leurs
bagages en silence; des bourgeois tenaient des
conciliabules et des dames échangeaient des propos peu
amènes. La colère et l’indignation s’étaient saisies des
esprits et chacun allait de son commentaire, mais
personne ne savait ce qui s’était passé.
Fort heureusement, le gurdwara Sisganj était intact.
Le gardien se tenait devant la porte et considérait les
piétons d’un air agacé. Gura Singh le salua avec
déférence car, bien que l’homme ne fût qu’un gardien, il
était déjà bien au-dessus de sa caste. Le gardien lui
rendit son salut et il ne fut pas difficile à Gura Singh
d’en savoir un peu plus sur l’incident qui bouleversait la
rue.
17
– C’est un attentat ! fit le concierge. Par le Guru
Nanak ! Ils ont fait exploser une bombe dans le temple
de Dariba Kalan.
– Qui « ils », s’enquit Gura Singh.
– Mais… qu’est-ce que j’en sais ? rétorqua le gardien
en fusillant des yeux ce Sikh qui lui parut d’un coup
effronté.
– Ça va ! Ça va ! s’excusa Gura Singh. Il remercia le
gardien et, poussé par une soudaine curiosité, se dirigea
vers Dariba Kalan.

***

Dariba Kalan, la rue des orfèvres et des parfums,
était en pleine ébullition. Les commerçants étaient sortis
de leurs boutiques, les piétons se poussaient sans
ménagement, des femmes se pressaient aux portes des
bâtisses, des scooters pétaradaient en empruntant
inconsidérément les trottoirs déjà surpeuplés et,
recouvrant cette agitation d’un manteau spectral, une
fumée à l’odeur âcre se mélangeait sans complexe à la
poussière de la ville. La foule se concentrait aux abords
du temple dont Gura Singh pouvait apercevoir les
corniches sculptées et le vimana surmonté de son
pinacle. Alors qu’il s’approchait de la masse compacte
des badauds, il fut heurté par un type qu’il prit tout
d’abord pour un Sikh. Mais il trouva que son turban
avait une drôle d’allure.
« Ce n’est pas un Sikh ! » se dit-il en détaillant du
mieux qu’il put le malotru. De fait, l’homme qui ne
s’était pas excusé poursuivait son chemin en jetant des
regards enflammés sur les gens. Bien qu’il eût la barbe
épaisse, Gura Singh jugea qu’il n’était pas un Pendjabi.
18

De plus, il y avait dans sa tenue un je-ne-sais-quoi de
cachemiri.
Gura Singh détourna son attention car des pleurs et
des gémissements lui parvenaient aux oreilles depuis
l’entrée du temple. Il vit, en effet, des pèlerins
ensanglantés qui sortaient de celui-ci en titubant et en
geignant. Ces hommes-là avaient perdu toute dignité car
ils se laissaient aller à maudire tous les dieux du
panthéon hindou ! Un cercle d’hommes s’était formé
sur le trottoir qui faisait face au temple. Les regards des
badauds étaient empreints d’étonnement et de colère à
la fois. Le Sikh se rapprocha et, comme pour lui céder
une place désignée à l’avance, les spectateurs
s’écartèrent en un habile mouvement de reflux. Gura
Singh découvrit ainsi le sujet du mécontentement et de
la stupéfaction des hommes – pour la plupart des
Hindous – rassemblés là.
Un corps gisait sur le trottoir dans une posture qui
suggérait l’inanité de toute intervention salutaire. C’était
le corps d’un officier de l’armée qui, à considérer
l’entaille profonde courant le long de son cou, n’avait
pas péri dans l’explosion de la bombe. Une rigole de
sang s’était formée sous l’épaule de la victime et elle
s’essayait à ne pas se laisser absorber par la poussière
omniprésente de la rue. Un chien famélique vint à
passer tout près et, profitant d’un moment
d’inattention, alla étancher sa soif à même la flaque
sanguinolente. Ce sacrilège déclencha la fureur des
hommes qui se mirent à gesticuler violemment et à
frapper l’animal impur. Au même instant, une bourrade
terrible envoya Gura Singh au sol. Le Sikh se releva
péniblement, prêt à protester et à rendre la monnaie de
sa pièce au loustic qui avait osé le jeter à terre. Il n’en
19
eut pas le temps ! Deux, puis trois policiers se
précipitèrent sur lui et se mirent à le battre d’une
manière peu réglementaire. Et la foule soudain sembla
se liguer contre lui.
– Hé ! C’est bien lui le terroriste ! cria une personne.
– Par Krishna ! C’est l’assassin de l’officier, renchérit
une autre.
Gura Singh avait fort à faire avec ses agresseurs. Il
avait croisé ses mains au-dessus de sa tête afin de
protéger son turban des coups qui pleuvaient sans
discontinuer.
Mais une voix retentit qui mit fin à son calvaire.
Levant les yeux, le Sikh aperçut un homme au visage
bien rasé qui le considérait sans aménité. Les policiers
s’étaient arrêtés, encore tout essoufflés de l’avoir rossé.
Mais leur bouche déformée, leurs yeux injectés de sang
et leurs mains couvertes de poussière témoignaient de la
rancune qu’ils lui portaient.
– Debout ! ordonna l’officier de police.
Gura Singh obéit sans protester. L’homme possédait
une jolie canne au pommeau délicatement sculpté.
– Je suis le Capitaine Nikhil Raghavan, fit-il d’une
voix impérieuse. Je t’arrête pour l’assassinat de cet
officier, ajouta-t-il en désignant le corps de la victime.
Resté sans voix, le Sikh se vit escorter par les agents
jusqu’à une Jeep de la police. Il y fut jeté sans
ménagement et menotté sans autre forme de procès. La
Jeep démarra en trombe sous les quolibets des
spectateurs dépités. Toute sirène hurlante, le véhicule
roula dans Dariba Kalan puis Chandni Chowk et enfin
longea le parc Mahatma Gandhi sur Shyama Prasad
Mukherji Marg. Non loin du Fort Rouge, la Jeep stoppa
devant un bâtiment en béton grisâtre. Presque aussitôt,
20

Gura Singh fut extrait du véhicule et poussé vers le
poste de police.
– Je… je… bégaya-t-il. Je… suis innocent ! Je n’ai
rien à voir avec cette histoire !
Mais nul ne l’écoutait. Le groupe arriva dans un hall
encombré de policiers, de mendiants et de prostitués
masculins qui jetèrent un regard intéressé sur le Sikh et
lui firent des gestes obscènes. Des vendeurs de thé et de
pistaches se pressèrent sur leur passage, escomptant
refiler leurs denrées pour quelques roupies. Nikhil
Raghavan les chassa à coups de canne. Il laissa en plan
Gura Singh et son escorte, se dirigea vers le guichet
d’accueil et tint une conversation mystérieuse avec le
fonctionnaire de garde. Puis il revint vers le groupe,
arborant un sourire sinistre. Il sortit une clé de sa poche
et ouvrit les menottes au métal rutilant.

***

– Suis-moi ! fit-il au Sikh. Nous allons procéder à
l’enregistrement de ton incarcération.
Le mot parut grotesque à Gura Singh. De quelle
incarcération pouvait-il s’agir ?
Les policiers lui étaient tombés dessus et n’avaient
pas pris la peine de prendre le témoignage du gargotier.
On lui avait sali ses vêtements, on l’avait tabassé, on
lui avait quasiment arraché son turban. De surcroît, on
ne lui avait pas permis de s’exprimer. Et voilà qu’on
l’incarcérait sans motif, excepté celui d’avoir assassiné
un officier de l’armée indienne !
Tout cela sans preuve, bien entendu ! Et, surtout,
sans jugement.
21
Nikhil Raghavan le traîna plutôt qu’il ne le conduisit
jusqu’à un bureau minuscule où le préposé à
l’enregistrement, en chemise bleue impeccable, rangeait
minutieusement des formulaires verts, bleus et oranges
dans des casiers poussiéreux.
L’homme ne daigna pas regarder Gura Singh. Il lui
tendit, comme par un effet d’automatisme, un
formulaire vert et lui dit d’une voix ennuyée de le
remplir.
– J’ai pas de stylo ! se plaignit le Sikh.
– Ah ! soupira le fonctionnaire en relevant enfin la
tête. C’est fâcheux !
Il remarqua l’officier de police, lui manifesta un
sourire poli puis, nonchalamment, examina les manches
de sa chemise immaculée.
– Allez à l’entrée, dit-il enfin. Ils ont probablement
un stylo à vous prêter.
– Mais, vous avez un stylo, là ! s’exclama Gura Singh.
L’homme le foudroya du regard.
– Ce stylo-là, grogna-t-il, m’a été attribué. Je n’en ai
qu’un seul et je n’ai pas l’intention de vous le prêter !
L’officier de police, qui jusque là s’était montré
drôlement patient, ordonna à Gura Singh de retourner
au guichet d’accueil. Il le poussa sans ménagement et
l’accompagna jusqu’au comptoir.
– Je voudrais un stylo pour remplir un formulaire,
demanda le Sikh au planton qui lisait un photo-roman
aux pages huileuses.
– Quoi ? fit celui-ci. Quel formulaire ?
– Le formulaire d’incarcération, répondit Nikhil
Raghavan.
– Ah ! Bien, Capitaine.
22

L’homme s’était raidi en voyant l’officier. Il ouvrit un
tiroir bringuebalant à l’aide d’une clé en fer, entièrement
oxydée par l’humidité. Le stylo qu’il tendit à Gura Singh
n’avait plus de capuchon et sa partie supérieure avait
piètre allure.
– N’oubliez pas de me le ramener quand vous aurez
fini, indiqua-t-il en retournant aussitôt à sa lecture.
A nouveau, les deux hommes reprirent le chemin du
bureau d’enregistrement. Une fois arrivé, Gura Singh
dut se courber sur la table pour inscrire les mentions qui
étaient exigées dans le formulaire. Il fit part de sa
surprise en voyant les trente cases qui constituaient la
trame du questionnaire.
– Tout ça ! gémit-il, tandis qu’il essayait de
s’appliquer à une tâche inhabituelle pour lui.
– N’oubliez pas les numéros ! lui lança le
fonctionnaire.
– Les numéros ! s’étonna le Sikh. De quels numéros
parlez-vous ?
« Carte de santé, carte d’identité, permis de conduire,
permis de transport, etc. » lui fut-il répondu.
Derechef, Gura Singh posa sur le papier vert les
marques tremblotantes de son écriture.
– Je vais en avoir pour un bon moment, Sahib !
s’excusa-t-il auprès du Capitaine.
– Prends ton temps, dit ce dernier en caressant le
pommeau de sa canne. Je vais m’asseoir et t’attendre.
Sa voix s’était radoucie. Gura Singh crut déceler dans
ce changement de ton le témoignage d’une soudaine
bienveillance à son égard. L’officier de police, à n’en pas
douter, était dans son élément. Il y avait de l’orgueil
dans son regard. C’était là l’attitude d’un homme qui
découvre, comme par hasard, la richesse et la variété de
23
son travail et qui, à son corps défendant, hésite à
partager un sentiment d’enthousiasme avec ses
subordonnés.
Le Sikh pensa arriver enfin au terme de sa corvée. Il
fit glisser le formulaire vers le préposé à
l’enregistrement non sans soupirer d’aise.
– Bon ! acquiesça l’homme à la chemise bleue.
Maintenant, vous devez vous rendre au bureau du dépôt
pour enregistrer vos affaires personnelles.
Nikhil Raghavan intervint pour ajouter : « Tu dois
rendre d’abord le stylo au guichet de l’accueil ».
Dès lors, il y eut à nouveau déplacement du duo
jusqu’au policier, liseur de photo-roman, une courbette
pour remercier l’agent impavide puis, encore une fois,
déambulation dans les couloirs étroits du commissariat.
Le Capitaine avait retrouvé, entre-temps, son humeur
soupçonneuse et revêche.
Ils aboutirent dans une pièce carrée dont l’unique
ouverture sur l’extérieur était un vasistas grillagé, étoilé
au trois-quarts de cadavres de moustiques, qui filtrait
des parcelles de soleil à l’instar d’un vitrail fantaisiste.
Debout, derrière un comptoir en contre-plaqué, un
gros homme au teint sombre somnolait en laissant
échapper de sa bouche une respiration malaisée.
Le Capitaine frappa du bout de sa canne le plat du
comptoir et un son lugubre fut répercuté par les
armoires métalliques qui s’alignaient contre le mur du
fond.
– Hein ! Sahib ! laissa échapper le gros homme en se
trémoussant comme un dindon.
– Enregistre cet assassin ! fit le Capitaine.
– Je ne suis pas un assassin ! protesta Gura Singh.
24

– Tais-toi ! ordonna Nikhil Raghavan. Désormais tu
garderas le silence et tu ne l’interrompras que lorsqu’on
te le demandera !
Gura Singh baissa la tête, non pas en signe de
soumission, mais plutôt pour regarder apparaître dans la
patte velue de l’employé un carnet épais de formulaires
tricolores.
« Par le Guru Nanak ! Ça recommence ! » se dit-il.
– Je… je n’ai pas de stylo ! se lamenta-t-il en
regardant de bais le Capitaine.
– Eh, bien ! Allez en chercher au bureau précédent,
conseilla le gros homme.
– Le préposé de ce bureau refuse de me prêter le
sien ! poursuivit le Sikh.
– Alors, allez au guichet de l’accueil. Mais, revenez
vite !
Gura Singh tourna la tête vers Nikhil Raghavan. De
guerre lasse, ce dernier s’était laissé tomber sur un bidon
qui devait servir, dans ce cas précis, de siège.
– Va ! dit-il à l’adresse du Sikh. Tu ne risques pas de
t’échapper avec ton allure de terroriste sikh !
Gura Singh refit le parcours inverse jusqu’au guichet
où le préposé, affalé sur son fauteuil usé, tournait
nonchalamment les pages graisseuses du photo-roman.
Des policiers au regard sombre passaient et repassaient
devant le guichet non sans dévisager d’une manière
hostile le Sikh. Ce dernier revint dans la pièce du fond
en exhibant le stylo pitoyable.
– Il faut remplir les trois questionnaires, précisa le
gros homme.
– Quoi ? s’exclama Gura Singh. Mais… ils indiquent
tous la même chose !
25
– Et après ? répliqua le fonctionnaire. Voyez-vous
autour de vous du papier carbone pour copier ce
formulaire en trois exemplaires ?
Le Sikh s’avoua vaincu. Il s’attela à cette nouvelle
tâche d’écriture avec autant d’ardeur que la fois
précédente, pestant pour lui-même contre les abus de la
bureaucratie.
Quelques temps après, une comptabilité étrange vint
s’égrener dans la bouche édentée du gros homme.
« Une montre, imitation Rollex ;
une ceinture en simili cuir ;
une alliance en or, deux carats et demi ;
un portefeuille en cuir cartonné ;
un permis de conduire, daté du 8 janvier 1985 ;
une carte grise, établie à Patiala, au Pendjab ;
une autorisation de transport pour des bouteilles
d’oxygène ;
une carte téléphonique à cent quinze roupies ;
une quinzaine de billets de banque d’une valeur de
six cent deux roupies ;
quatre-vingt-cinq paise en pièces de monnaie ;
un carnet à spirales contenant des annotations en
gurmukhi ;
une image pieuse représentant Guru Gobind Singh,
enfin, un sac de jute contenant un livre en langue
anglaise intitulé : « La Ballade de la geôle de Reading »
d’Oscar Wilde.
Gura Singh vit ainsi s’étaler devant lui les fragments
intimes de sa vie. A l’instant où il s’en délesta, il comprit
qu’il accomplissait une cérémonie au goût funèbre. Ne
gardant sur lui que son turban de coton, sa chemise
fripée et son pantalon de coutil taché, il eut le sentiment
que désormais plus rien ne le rattachait au monde des
26

vivants. L’incarcération signifiait sa mort civile : il
devenait une ombre, une ombre qui aurait du mal à
s’expliquer devant le juge. Ce juge qu’il n’avait pas vu du
reste et dont il doutait de l’existence. Peut-être, allait-on
l’enfermer dans une crypte profonde et l’oublier pour
assouvir quelque vengeance misérable.
– Avance donc ! lui intima d’une voix rogue l’officier
de police.
Gonflant son ventre pour retenir son pantalon, Gura
Singh suivit un dédale de couloirs qui s’enfonçaient
dans les entrailles du poste de police. Odeur rampante
d’humidité, fumet âcre de poissons mal cuits, infime
émanation de déjections humaines, le corridor avait
plutôt l’air d’un boyau tortueux, occupant le ventre
ballonné d’un géant.
Ils s’arrêtèrent enfin devant une porte en métal
rouillé, si étroite que son ouverture devait tout juste
laisser passer un homme chétif, ce que n’était pas le
Sikh ! Ce dernier dut courber la tête bien bas et pénétrer
dans une cellule à la quadrature presque parfaite. Une
lampe nue se tortillait sur un fil maigrelet et jetait une
clarté maladive sur les murs ruisselants d’humidité. La
porte se referma dans un bruit terrible et Gura Singh se
retrouva seul, debout sur la terre battue. Pas de siège, ni
de lit à l’horizon court de la pièce. Pas même un graffiti
qui put témoigner d’une vie antécédente !

***

Accroupi, Gura Singh regardait en face de lui la
surface granuleuse du mur. Il ne pensait pas ; du moins,
s’efforçait-il de faire le vide dans sa tête. Le temps avait
passé. Peu de temps, peut-être. Mais lorsqu’on est
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enfermé dans une pièce nue, sous le seul éclairage d’une
lampe pauvrette et sans ouverture sur le dehors, le
temps ne dit pas sa durée. Gura Singh n’avait même pas
la possibilité d’éteindre cette foutue lumière !
L’interrupteur était probablement à l’extérieur de la
pièce. Il devait en conséquence subir cette clarté
moribonde et prendre son mal en patience. Si au moins
on lui avait laissé le livre ! Il aurait pu tuer les heures en
se réjouissant des bons mots d’Oscar Wilde. Mais…
n’était-ce pas là l’occasion de se remémorer les strophes
de la « Ballade » ? Bien sûr, il aurait pu tout aussi bien
réciter L’Hymne à l’Eternel de Guru Gobind Singh.
Hélas ! il était loin de le connaître par cœur. Il était
encore moins capable de citer une composition sacrée
du Guru Granth Sahib. Pour sûr, il n’était pas un
keshdari, fidèle jusqu’à la nausée au rituel de la religion
sikhe ! L’anglais était terriblement plus utile en Inde
pour que chacun mène ses affaires avec succès. Alors…
le Sikh avait négligé les hymnes autorisés et les prières
de la journée pour lire et relire les journaux anglophones
de Delhi et, parfois, un Time Magazine échappé de sa
condition d’emballage par on ne sait quel miracle.
Cependant, à force de rumination et d’entêtement, lui
revint la strophe numéro deux de « La Ballade de la
geôle de Reading », celle qui avait dû se ficher dans une
encoignure de sa mémoire :
« Il avançait parmi les prévenus
Dans un costume gris-poussière,
Coiffé d’une casquette de cricket,
Sa démarche semblait légère,
Mais jamais homme n’avait regardé
Si passionnément la lumière. »
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« Gris-poussière » et « lumière » semblaient tout
choisis pour décrire sa situation. Oui ! Même si les murs
renvoyaient l’image d’une netteté d’albâtre, la clarté de
la lampe, parfois anémique, leur donnait une teinte sale.
Quand à la lumière du ciel, Gura Singh ne pouvait que
se l’imaginer et, d’ailleurs, il ne s’en priva pas.
Ici, ce n’était pas Reading et l’Angleterre avec ses
nuages cuirassés et argentés ; ici, c’était la poussière,
certes, mais la poussière de la ville, autant dire un flot de
grains tumultueux arrachés à la vie trépidante. Et
derrière le tourbillon de poussière, le ciel qui penchait
vers la ville carrée sa masse azurée, striée de flèches
nuageuses ou de fumées domestiques. A l’intérieur du
quadrillage urbain, il y avait la rumeur des foules sans
lesquelles les rues et les allées feraient figure de
cimetière. Cette rumeur manquait à cet instant à Gura
Singh. La cellule était bien isolée dans les
soubassements du poste de police ; l’agitation de la ville
n’y pénétrait pas. Le temps passa. Il apporta avec lui son
supplément d’incertitude et de scepticisme. Car Gura
Singh doutait. Il doutait de la réalité d’une liberté
prochaine. Il doutait de sa capacité à écarter les
arguments fallacieux, placés dans la bouche de Nikhil
Raghavan, qui l’accusaient d’un crime qu’il n’avait pas
commis. Son tort, il le reconnaissait, était d’être sikh,
membre d’une communauté ô combien vilipendée par
le commun des Hindous !
Son regard, comme pour mettre fin à cette
rumination inutile, se posa sur une chose qui s’agitait là-
bas, au pied du mur. Et le Sikh découvrit une belle
blatte au corps ambré se déplaçant en zigzag sur la
surface inégale de la terre battue. Cette apparition
marquait les limites d’un espace qu’il avait cru jusque-là
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préservé de la saleté. Pendant qu’il observait l’insecte
hideux, il remarqua une tache brunâtre au beau milieu
de la pièce qui dessinait une croûte dénivelée sur le sol.
Gura Singh sentit alors l’angoisse se saisir de ses
intestins. Cette couleur, il ne la connaissait que trop ! Ce
brun qui recelait les pigments du ponceau ne pouvait
être que du sang. Il eût été étonnant qu’il appartînt à
une blatte. La tache était trop large. Non ! Il ne pouvait
provenir que d’une blessure faite à un être humain ;
peut-être même, était-ce le vestige d’un supplice qu’on
aurait infligé à un prisonnier trop peu loquace. Soudain,
un bruit déplaisant se fit entendre. La porte en fer était
en train de basculer sur ses gonds.

***

C’est un Capitaine rutilant qui pénétra dans la cellule.
Il n’était pas seul. Un homme, haut et costaud,
l’accompagnait. Son turban bleu pâle, enroulé en de
compliquées torsades, et la taille de sa barbe ne purent
tromper le Sikh. Cet homme-là était un Gurkha. Pas un
de ces Népalais, issu des tribus Gurung, Magaba ou
Tamang. Non. C’était un Gurkha hindou, l’une des
castes les plus martiales de l’Inde, et l’adversaire redouté
depuis toujours des Sikhs !
Nikhil Raghavan avait mis ses mains sur ses hanches
et il regardait Gura Singh avec, dans le fond de ses
prunelles, une pointe de moquerie. Rutilant, il l’était !
Chemise kaki amidonnées, épaulettes à l’éclatante
couleur rouge, ceinturon à la boucle dorée, jodhpurs
enfoncés dans des bottes en cuir luisantes. Une parfaite
imitation de poupée phalangiste. De plus, sur le côté
droit de son ceinturon, pendait un étui à demi ouvert
30

qui laissait entrevoir la crosse carrée d’un pistolet
Beretta. Le Gurkha, quant à lui, observait sans aménité
le Sikh. Il portait dans une main qui aurait pu appartenir
à King Kong un sac en plastique à l’apparence lourde.
L’enchaînement des événements de l’après-midi et la
présence, maintenant, de ces individus dans sa cellule ne
plaisaient pas du tout au Sikh. Le fait que l’isolation de
la pièce fût parfaite renforça Gura Singh dans l’idée
qu’on allait outrepasser certains pouvoirs de police et,
notamment, qu’on n’allait pas respecter son intégrité
physique. Il n’avait même pas la possibilité de
convoquer un avocat pour assurer sa défense et lui
éviter ces désagréments. Il n’en avait pas, du reste, les
moyens. Tout au plus, pouvait-il escompter que le
tribunal commettrait d’office un jeune greffier – tout
heureux de l’importance soudaine qu’on lui accordait –
pour défendre le prévenu. Piètre espoir ! Si au moins la
communauté sikhe avait été avertie. Sa propension à
venir en aide à ses membres s’en serait trouvée avérée.
Chaque Sikh, qu’il soit jat, khatri ou mazhabi, pouvait
prendre appui sur la générosité et l’efficacité de sa
communauté. Mais, hélas ! Gura Singh avait été
appréhendé et séquestré sans qu’il ait pu joindre ni son
patron Rau ni sa femme Meena. Il pouvait tout aussi
bien disparaître sans que quiconque ne s’en émeuve !
En tout état de cause, il était seul face aux deux
hommes.
– Hum ! toussota le Capitaine. Le juge d’instruction
va te convoquer, incessamment sous peu, pour recevoir
ta déposition.
Caressant son étui, Nikhil Raghavan marchait et
parlait tout à la fois. Il accomplissait, ce faisant, une
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sorte de trajet autour de Gura Singh, dévisageant celui-
ci avec un intérêt non dénué de mépris.
– Comme tu le sais, poursuivit-il, je suis préposé à
l’enquête. Ce serait un privilège pour moi d’obtenir tes
aveux ! Il te suffit de me dire ce que tu sais sur l’attentat
et d’avouer ton crime.
« C’est décidément une obsession ! » songea le Sikh.
– Ta déclaration me vaudrait de grimper dans la
hiérarchie, poursuivit Nikhil Raghavan. Je traîne depuis
trop longtemps ces épaulettes ! Tu me rendrais un grand
service en parlant.
Disant cela, l’officier fit un geste au Gurkha qui, avec
une rapidité soudaine, vint se placer derrière le Sikh.
Puis, avec habileté, l’Hindou au turban bleu immobilisa
les poignets de Gura Singh qu’il ramena derrière le dos.
Sortant une corde de chanvre du sac en plastique, il
ligota les mains du Sikh. Il fit ensuite de même pour ses
chevilles. Enfin, il noua une dernière corde autour du
cou de Gura Singh.
– Qu’est-ce que vous faites ? protesta celui-ci.
Pourquoi m’attachez-vous ?
– Ta, ta, ta, ta ! émit bruyamment Nikhil Raghavan.
Tu vas bientôt comprendre.
A cet instant précis, le Sikh dut reconnaître que la
situation n’était pas à son avantage. Il perçait mal les
intentions de l’officier de police. Pour dire vrai, il n’avait
jamais été confronté aux manières rudes des forces de
l’ordre. Mais, voilà qu’il se trouvait entre leurs mains,
incontestablement soupçonné. Et lorsque la police
indienne soupçonnait quelqu’un, elle devenait
intraitable.
– Allons, Arjun ! fit le Capitaine au Gurkha.
Rafraîchis notre ami.
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L’homme au turban bleu fouilla dans une de ses
poches et sortit aussitôt un flacon en métal. Après en
avoir dévissé le capuchon, il versa sur le collier de
chanvre qui enserrait le cou de Gura Singh un liquide
incolore. Le contact frais de l’eau fit du bien au Sikh.
Etonné, celui-ci vit le colosse continuer son arrosage sur
les liens qui immobilisaient ses membres. Son travail
accompli, le Gurkha rangea son flacon et croisa les bras.
Nikhil Raghavan prit la même posture. Les deux
hommes observèrent le prisonnier. Baissant les yeux,
non par crainte mais poussé par un élan de curiosité,
Gura Singh découvrit une blatte à la carapace moirée
qui cheminait tranquillement de travers sur les aspérités
du sol. Levant la tête, il remarqua le sourire sinistre qui
enlaidissait le visage du Capitaine.
– Gura Singh, fit ce dernier tout en conservant sa
grimace, il est temps que tu parles !
– … qu’attendez-vous… de moi ? demanda d’une
voix hésitante le Sikh.
– La vérité !
– La vérité sur quoi ?
Le sourire de Nikhil Raghavan s’élargit davantage.
– J’ai deux questions précises à te poser, continua-t-il.
D’abord, est-ce toi qui a déposé la bombe dans le
temple de Dariba Kalan ?
– Je… je…, bégaya Gura Singh, je n’ai rien à voir
avec cet attentat !
– A supposer que c’est vrai, reprit le Capitaine, nies-
tu avoir agressé et frappé de ton couteau le capitaine
Nandini Swami ? Et ça, ça sera ma deuxième question !
– Qui est Nandini Swami ? fit le Sikh.
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– Ne te moques pas de moi ! lâcha Nikhil Raghavan.
C’est cet officier que l’on a retrouvé égorgé après
l’attentat.
– Mais… je ne le connais pas ! se défendit Gura
Singh. En outre, je ne porte jamais de couteau sur moi !
– Comme tu y vas ! s’exclama le Capitaine. L’arme
qui a tué Nandini Swami est probablement un kirpan.
Sais-tu ce qu’est un kirpan ?
– Bien entendu ! rétorqua Gura Singh. C’est un
poignard. Il fait partie des attributs obligatoires des
Sikhs.
– Alors ! jubila Nikhil Raghavan. Tu admets donc
détenir un kirpan ?
– Non ! protesta le Sikh. Si vous avez cette arme, il
vous est facile d’identifier les empreintes laissées par
l’assassin.
– Parce que tu t’y connais, toi, en empreintes !
persifla l’officier de police.
– Je… hésita Gura Singh, je suppose que c’est
comme ça que vous procédez.
Nikhil Raghavan haussa les épaules.
– Bah ! On en reparlera lorsqu’on retrouvera l’arme.
– Par l’Adi Granth ! laissa échapper Gura Singh.
Vous n’avez même pas retrouvé le couteau ?
Un silence coupable lui répondit.
– Et vous m’accusez d’un crime parce que je suis un
Sikh !
– Tais-toi ! Graine de racaille ! s’emporta le
Capitaine. Qu’est-ce qui me prends donc de t’écouter ?
– Ça alors ! s’étonna le Sikh. Elle est bien bonne !
– Tu es un drôle de gars, Gura Singh ! Tu joues
vraiment à l’idiot !
Le ton du Sikh se fit soudain plus suppliant.
34

– S’il vous plaît, Sahib ! Enlevez-moi cette corde, elle
est en train de m’étouffer !
– Tu as enfin compris pourquoi on arrosait tes liens,
hein ! ricana l’officier de police. Au fur et à mesure que
le chanvre sèche, ils se resserrent. Mais… dis-nous la
vérité et nous te les ôterons.
Gura Singh aurait voulu dire n’importe quoi à ses
tortionnaires, mais il en était incapable. Il était en train
de perdre patience. Le collier de corde s’enfonçait plus
avant dans la chair de son cou.
– Je…, je… suis un simple chauffeur ! gémit-il enfin.
– Quelle organisation a projeté l’attentat ? insista
Nikhil Raghavan sans s’émouvoir. S’agit-il de la Sant
Bhindrawale ?
– Je… je vous en supplie, Sahib ! Détachez-moi !
– Bien ! fit le Capitaine. Nous allons te laisser
réfléchir. En ce qui concerne les liens, tu n’as rien à
craindre ! Je connais d’autres méthodes plus expéditives
pour mettre fin à ta misérable vie.
Les deux Hindous se dirigèrent vers la porte,
l’ouvrirent avec plein de sollicitude et sortirent de la
cellule, laissant Gura Singh en proie à une terrible
inquiétude.

***

Le temps passa vite. Gura Singh n’eut pas l’occasion
d’invoquer les dix gurus fondateurs du sikhisme. Il n’eut
même pas la possibilité de réciter les dix savayyas – les
dix quatrains d’invocation. Ses geôliers refaisaient leur
apparition. Nikhil Raghavan avait toujours son sourire
narquois, tandis que le Gurkha conservait son regard
froid et impersonnel.
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– Arjun va défaire tes liens, lui annonça l’officier de
police.
Le Gurkha, en effet, détacha le Sikh qui se mit à
frotter vigoureusement ses poignets et ses chevilles.
– Maintenant que tu es libre de tes mouvements, fit
le Capitaine, tu vas faire un effort pour nous révéler tes
petits secrets. N’est-ce pas ?
Gura Singh fit mine de n’avoir pas compris. Il vit les
yeux de Nikhil Raghavan se poser sur le sol, là où devait
évoluer quelque insecte nocturne à ailes droites. De fait,
il y en avait un qui courait sur la tâche brunâtre, celle
qu’avait remarquée, peu de temps auparavant, le Sikh.
– Prends-le ! aboya le Capitaine.
– Quoi ? fit Gura Singh.
– Saisis-toi de cette bestiole ! lui ordonna l’officier de
police.
Surpris, Gura Singh se pencha et, maladroitement,
essaya de s’emparer de l’orthoptère. Entre-temps, Nikhil
Raghavan avait retiré le pistolet Beretta de son étui. Il le
brandissait à présent en direction du Sikh.
Celui-ci s’en émut. Il tenait la blatte trémulant de
toutes ses pattes entre ses doigts et semblait sur le point
de vomir.
– Mange-le ! dit l’officier de police en appuyant
l’index sur la gâchette du pistolet.
– Hein ! s’écria Gura Singh.
Il vit le Gurkha se rapprocher de lui avec – il lui
semblait – des intentions peu amènes.
– Je ne peux pas ! fit-il enfin. C’est contraire aux
principes de ma religion. Vous devez comprendre ça,
vous qui êtes hindou !
Le Capitaine fit la sourde oreille.
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– Dépêche-toi de manger ce cafard ! Je suis prêt à
faire usage de mon arme. Il ne tient qu’à toi de ne pas
avoir une rotule, un coude ou un pied fracassé !
Sous la menace et devant l’attitude méprisante mais
empressée du Gurkha, Gura Singh dut ingurgiter
l’abjecte bestiole.
Ce fut sans nul doute un moment affreux pour le
Sikh, mais le sort de la blatte n’en fut pas plus
réjouissant.
Empêtrée dans la salive de Gura Singh et mal
préparée à circuler sur les papilles gustatives, la blatte
tendait vainement ses antennes pour retrouver son
chemin. Ce sol mouvant qui se dérobait sous ses six
pattes était un piège ! De surcroît, le voilà qui se dressa
brusquement et s’enroula sur elle pour l’emporter vers
cet étrange puits à l’odeur insoutenable.
Des flots de liquide acidifié vinrent engluer les élytres
et les ailes postérieures du cafard. S’agrippant comme il
pouvait aux aspérités du pharynx, l’insecte essaya de
mouvoir ses ailes. Mais l’opération se révéla hasardeuse
et infructueuse. La blatte dut s’avouer vaincue !
Elle se bomba, dans un dernier sursaut, pour
refermer ses ailes et ses élytres, se caparaçonnant dans
une attitude d’épaisse défense et elle tomba au fond du
puits malodorant.
Gura Singh crut défaillir plus d’une fois. Il maudit de
tout son cœur le capitaine tortionnaire. Ce dernier
désigna du canon de son arme un second exemplaire de
la gente blatte qui déambulait sur le sol dénivelé de la
cellule.
Un afflux de bile remonta dans la gorge du Sikh.
C’en était trop ! Gura Singh vomit le repas qu’il avait
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