Contes de faits divers et variés

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Des Animaux presque humains, des humains à la limite de l'animalité, avec toujours en trame de fond l'espoir de voir apparaître derrière la noirceur évidente de son univers la lumière fragile d'un monde meilleur. Stéfane Alberny, dans ce recueil de nouvelles, survole un monde déboussolé avec l'envie de croire en une vérité qui passe du rire à l'effroi. Ses héros qu'ils soient animal ou humain, reflètent les angoisses de notre temps et nous renvoient à nos propres faiblesses et parfois à notre lâcheté quotidienne.
Publié le : lundi 13 juin 2011
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EAN13 : 9782748175967
Nombre de pages : 197
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Contes de faits divers et
variés Stéfane Alberny
Contes de faits divers et
variés
nouvelles
Nouvelles




Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7597-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748175974 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7596-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748175967 (livre imprimé)







AVANT PROPOS

Je n’étais pas écrivain. Un beau matin, un de
ceux qui ont vu la vie se lever, rose et fraîche
comme le pécher, j’ai levé les yeux sur un rayon
infini de livres. Parmi eux, des œuvres
inoubliables, des condensés de bonheur, des
tombereaux de larmes et de rires, bref, l’essence
même de la vie.
Intercalés parmi ces indispensables, se
faufilaient des navets délavés, des torchons
prématurés, des fausses couches douloureuses.
Contre ceux là, pour leur nombre croissant et
surtout pour la morgue non contenue de leurs
auteurs face à l’incapacité de remettre en cause
la vacuité de leur production, j’ai essayé de
poser à plat sur le papier, les histoires en
couleur et en relief que j’avais dans la tête. Et
j’ai aimé ça, aimé à la limite de l’orgasme.
Je n’étais pas écrivain, je le deviens.



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Le syndrome du Lézard.

L’eau était bonne. Un chaud soleil de fin
d’été à peine masqué par les arbres chauffait
délicieusement la peau.
César, de sa brasse coulée limpide, traverse le
bassin pour se positionner à l’aplomb de la
falaise brûlante. Un regard lascif coule dans ses
yeux verts et sa langue rose et épaisse passe sur
ses lèvres fines.
Ce vieux filou de César est en chasse, pense
Laureleen appuyée sur un bois flottant, le corps
à l’horizontale, la croupe généreusement offerte
à l’astre brillant.
Traînée, pense maman Jacquie, occupée à
nettoyer sa peau précautionneusement. Sa fille
ne pensait qu’à ça! Heureusement qu’elle
veillait, sinon elle était sûre que Laureleen était
capable de se faire prendre là, juste en plein
milieu du bassin, devant les enfants, oh mon
Dieu !
Mais Laureleen n’a d’yeux que pour Clovis
qui, comme à son habitude, est parti explorer la
campagne environnante à la recherche d’un
goûter champêtre. Malgré le fait qu’il n’y ait
encore rien entre eux, elle est fière de lui. Il est
rusé, courageux, vif et musclé, si divinement
musclé. Rien qu’à cette évocation, le ventre de
Laureleen devient brûlant et une onde de plaisir
12
la traverse faisant remonter sa croupe hors de
l’eau.
Par intermittence, la voix rauque de Clovis lui
arrive depuis l’un des taillis qui parsèment les
abords de l’étang. Puis soudain le silence,
assourdissant, enveloppe la prairie. Avec dans le
lointain, qui arrive sur eux, un martèlement
caractéristique.

L’inquiétude envahit aussitôt Laureleen.
Immédiatement, elle lance deux cris brefs et se
positionne en attente dans l’eau, les sens aux
aguets, prête à filer se cacher.
Des pas s’approchent, deux hommes, l’un
vieux, l’autre enfant. Le vieil homme tient dans
main le long bâton à friandise au bout duquel
pend le pompon rouge.

L’excitation gagne le groupe et tout le monde
plonge et encourage de la voix les derniers
mètres du vieillard. Laureleen s’inquiète à cause
de la présence de cet enfant qu’elle n’a jamais
vu, mais ses angoisses sont vite étouffées par
l’envie de jouer.
Clovis, lui, las de cette frénésie collectiviste,
préfère observer le manège maintes et maintes
fois répété depuis qu’ils se sont installés dans
les parages.
Leurs baignades ont toujours rimé avec le
pompon rouge à friandises. Et à ces souvenirs
13
évoqués, Clovis a envie de rejoindre les autres.
Tout en se rapprochant, il voit la petite Vickie
remporter la première le pompon, et s’envoler
dans les airs vers le grand-père.
Un petit câlin sur le ventre, une poignée de
friandises lancée vers les autres et le vieil
homme au lieu de laisser repartir Vickie,
l’emmène vers un bac empli d’eau dans lequel
elle se jette avec entrain.
Clovis est préoccupé, quelque chose ne
tourne pas rond, mais avant d’avoir réagi une
dizaine de ses compagnons dont César ont
rejoint Vickie.
Seule Laureleen, boudant dans l’eau près de
sa mère, attend Clovis afin qu’il participe aussi à
ce nouveau jeu. Clovis n’a pas du tout envie d’y
aller et le lui fait savoir bruyamment. Elle
s’énerve et dans un geste désespéré de « si tu
m’aimes, suis moi » elle saisit le pompon au vol
et plante Clovis là.
Seule la voix douce du grand-père
accompagnée d’un claquement sec trouble le
silence revenu sur l’étang. Clovis est triste et se
sent seul quand soudain le plouf caractéristique
du corps de ses amis vient troubler joyeusement
l’onde.

– Tu vois, petit, quand tu les habitues bien,
elles viennent comme des poulets.
14
– Mais, grand-père, ça leur fait pas mal,
demande l’enfant avec des trémolos dans la
voix.
– Penses-tu c’est que c’est costaud comme
bestioles, rigole le grand-père en rentrant vers la
maison avec à la main, une douzaine de cuisse
de grenouilles pour butin. La canne à pêche
tremble dans le vent du soir. Et son œil s’éclaire
d’une lueur gourmande avec mesure de
l’ouverture de son appétit.

Le petit se précipite vers la maison où sa
mère le prend dans ses bras.
– Dis, c’est vrai qu’elles repoussent les pattes
des grenouilles, quand on les coupe sur un billot
en orme? Questionne sérieusement l’enfant.
Le regard de sa mère à l’encontre du grand
père ne fait que confirmer ses doutes. Déjà les
coassements plaintifs de Clovis, étreignant le
corps amputé de ses pattes de Laureleen avaient
sérieusement remis en cause les déclarations du
papi.

Non! Définitivement non, les cuisses de
grenouilles ça ne repoussent pas.
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Déprime au dessus d’un jardin aveyronnais.

Ce satané brouillard froid de novembre
restait collé au sol pour pomper les derniers
degrés à la terre. Le pâle soleil couchant ne
pouvait combattre les automnes frileux du
massif central.
La départementale bifurqua soudain sur un
chemin vicinal. Il l’avait presque oublié et freina
brusquement pour franchir le virage.
Un tunnel de verdure cotonneuse enfermait
maintenant la route dans un écrin d’invisibilité,
mais les années n’avaient pas effacé ses anciens
repères.
Ici la grange du Pierre, là en contre bas la
mare, puis le chêne séculaire gardant l’entrée du
bourg et enfin cette côte raide pour atteindre la
place principale du village bien assis sur son
piton calcaire.

Vu l’heure tardive, il ne croiserait personne
mais dès le matin sa voiture rutilante serait à la
une de « Plouc Matin ».
Il n’enclenche pas l’alarme, presque contre
son gré, une main invisible et rugueuse l’en
empêche. Après tout c’est un endroit tranquille,
trop tranquille selon lui.
16
La clef, toujours cachée sous la pierre à
droite du rosier grimpant, ouvre sans bruit la
porte patinée par les décennies. La maison sent
comme dans son enfance, silencieuse comme il
en avait perdu l’habitude, presque oppressante.
Au premier étage, son père a transformé,
avec soin et bon goût, deux pièces immenses en
un appartement tout confort, pour ses rares
visiteurs.
Il s’y installe et malgré la fatigue de la route
et le désordre épuisant régnant dans son ego
surdimensionné le sommeil tarde à l’emporter
vers une inconscience salutaire. Car les sujets de
réflexion sont nombreux, et la visite à son père
en est un.
Ça faisait quoi? deux ans, non! quatre ans
qu’il n’avait pas vu son père. Bien sûr quelques
ridicules coup de fil anodins et ponctuels
avaient maintenu un semblant de lien entre eux,
mais rien à voir avec une relation père fils à la
Dolto.
Qu’est-ce qu’il foutait là alors, paumé dans
un bled de l’Aveyron profond, ce patelin qui
l’avait vu grandir et qu’il avait presque renié
pour assurer son ascension vers les sommets de
la capitale. Sa carrière et ses à cotés, c’est à dire
sa vie, ne lui avait laissé que trop peu de place
pour les relations gratuites, sans intérêts direct
avec son ambition.
17
Il lui fallait rattraper le temps perdu, si c’était
encore possible.

Le matin apparaît sans bruit et il est déjà
debout. En bas il a entendu les bruits familiers
des préparatifs du petit déjeuner.
Son père n’a guère changé, peut être s’est il
un peu tassé mais son regard accentué par des
demi lunes est toujours aussi vif.
– Déjà debout, je pensais que le calme qui
règne ici t’aiderait à dormir lui dit son père en
l’embrassant bruyamment.
– j’ai bien dormi ment il et il s’assied à la
table brute qui propose un petit déjeuner digne
de n’importe quel hôtel de luxe qu’il fréquente
habituellement.
Son père s’affaire dans la cuisine et lui
concentré sur sa faim essaie de la rassasier.
– Tu n’a rien à faire ce matin le coupe son
père dans sa mastication effrénée.
– Non je ne pense pas, pourquoi questionne
t il la bouche pleine.
– Je voudrais que tu m’accompagne au bois
de Mathieu, voir si on peut trouver de quoi se
faire une petite omelette à midi propose son
père avec un crépitement gourmand dans les
yeux.
Il hésite, aller traquer dans les bois n’était pas
forcément prévu à son programme. En plus il
allait esquinter ses fringues. Avant qu’il n’ai pu
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objecter quoi que ce soit son père lui rapporte
des vieilles frusques et des bottes à sa taille.
Cette précaution l’agace, son père pouvait il lire
dans ses pensées?

La rosée matinale qui dégouline des arbres a
vite fait de les tremper jusqu’aux os, mais la plus
vieille carcasse des deux ne semble pas faire cas
de ce désagrément. Plié en deux, d’un pas sûr,
son père arpente le bois et s’agenouille
régulièrement pour couper proprement
quelques cèpes qui se découvrent à son passage.
Lui, galère, tous ses sens sont monopolisés
par l’impression de froid, les quelques beaux
spécimens de « têtes bronzées » qu’il ramasse
mécaniquement ne lui procurent aucun plaisir
et même un certain ennui mêlé à un sentiment
de pitié envers son père. Comment peut on se
passionner pour une activité aussi. primitive.
Autant la matinée fut détestable pour lui
autant l’omelette aux cèpes accompagnée d’un
bourgogne bien gras est proche du divin. Sous
l’œil amusé de son père il avale à un rythme
d’aspirateur affamé son repas.
– Tu as rendez vous questionne le père
hilare.
– Non! c’est l’habitude je suppose répond t il
agacé.
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Pour cacher sa mauvaise humeur il plonge sa
moue agressive dans une pomme ridée mais
délicieusement sucrée.

Bien à l’aise dans ses nipes dernier cri,
enfoncé dans un fauteuil souple il savoure son
café. Son père a allumé un petit cigarillo et
soigne précautionneusement les plantes du
jardin d’hiver.
– Au fait s’interrompt il, comment va
Clarisse?
Comme son fils à l’air perplexe il continue:
– Tu sais bien la petite blonde que tu avais
amené la dernière fois.
Ça faisait quatre ans la dernière fois qu’il était
venu et la petite Clarisse était depuis longtemps
enterré sous le tas de souvenirs sans intérêts qui
composent le film de sa vie.
– Elle va bien élude t il en promenant son
regard sur la bibliothèque quoi jouxte la
véranda.
Mais l’hésitation de son ton ne trompe
personne, même pas lui. Une fois de plus son
père avait touché juste, il avait ouvert grand le
couvercle sur le désastre de sa vie sentimentale.
Impossible pour lui de supporter plus d’une
semaine une immixtion dans sa bulle
personnelle. Une fois passés les émois de la
nouveauté, le dédain de ses semblables prenait
toujours le dessus.
20
– Ça ne te manque pas toi papa une femme
à la maison demande t il pour se rassurer; sûr de
la réponse de son père.
Mais son père, encore, le prend à revers.
– Qu’est ce que tu crois, bien sûr que ça me
manque, mais quelle femme aimerait vivre avec
un vieil original perclus de sales habitudes lui
répond son père. Ça ne m’empêche pas de
fréquenter des dames rajoute t il en souriant.
Il est offusqué, comment son père pouvait
avoir rayé si facilement sa mère de ses pensées.
Son père poursuit son monologue perdu
dans ses souvenirs:
– Mais aucune n’arrive à faire briller avec la
même force la flamme de mon cœur comme le
faisait ta mère. Peut être qu’elle existe mais je ne
l’ai pas encore rencontré.
Dehors le temps est toujours aussi pourri et
le brouillard entretient avec insistance un
sentiment nauséeux chez un fils perdu.
– Tu pourrais venir en ville chez moi, tu
pourrais voir plus de monde propose t il à son
père.
– Moi, s’exclame le père, déambuler comme
un automate dans une cité sans âme, sans
chaleur me semble être le début de la mort.
Non je suis trop attaché à mon caillou.
Qu’est ce qui pouvait bien être attachant
dans ce trou sans animation. Il se le demande
encore aujourd’hui, lui qui a tout fait pour
21
s’arracher à la médiocrité de sa ruralité, allant
même à force de travail jusqu’à limer son accent
caillouteux synonyme de province mal récurée.

L’après midi se déroule sans surprise dans la
douce somnolence de l’automne en France
profonde.
Il tourne en rond, son téléphone portable
reste muet par absence de réseau, son père ne
possède aucun outil moderne de
communication pour se brancher sur le monde
en mouvement perpétuel. Ici la vitesse n’est pas
une priorité, même pas une idée.
Il ricane en lui même, il regarde de haut ces
gens qui sont les derniers représentant d’une
espèce en voie d’extinction.

Demain il repartira assurer sa place dans ce
monde affolé qu’il vénère. Il se rengorgera
devant le parterre de ses connaissances sur sa
petite escapade provinciale, vantant les mérites
du feu de bois et des légumes du jardin.
Supériorité suprême sur des individus qui n’en
ont vu qu’a la télé. Mais malgré les rires
hystériques d’une petite brune aux yeux
limpides qu’il déclenchera, une petite voix au
fond lui assénera la vérité.
Il était un raté de la vie, de la vrai vie,
sacrifiant toujours ce qu’il avait de plus cher à
l’autel d’un succès tant illusoire qu’éphémère.
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Malgré ses quarante ans d’expérience il s’était
comporté comme un adolescent fragile face à
son père.
Il l’avait laissé à ses conserves dans le cellier
de sa maison natale, et comme d’habitude tout
au long de sa vie, il s’était défilé. Il aurait voulu
lu dire combien il l’aimait et combien il lui avait
manqué dans sa vie d’adulte.
– La prochaine fois si j’ai le temps!
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