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Contes de la nuit

De
394 pages

Simone Tillenon est peintre et écrivain. Dans ses récits fantastiques se dévoile l'inconscient de son pays breton, fait d'angoisse et de sourde espérance. Les bateaux naufragent dans une mer semée d'écueils.

Publié par :
Ajouté le : 10 juin 2011
Lecture(s) : 165
EAN13 : 9782748100686
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Contes de la nuitSimone Tillenon
Contes de la nuit
Histoires fantastiques
CONTE© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0069-7(pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0068-9 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
manuscrit.com - maison d’édition francophone - a
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Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com-I-
Hélène vit la vieille dame. En la voyant, Hélène
pensa à ces momies de race princière que l’on retire
quasiment intactesde leurs tombeaux.
Si le temps paraît les avoir épargnées, il a cepen-
dantdurementparcheminéleurvisageetuneinsidieuse
poussières’estglisséedansleursépulcrepourvenirter-
nir leurs habits de fête
Car, bien sûr, les momies sont revêtues de leurs
habitsdefête. Pourleurderniersommeil,leurdéfini-
tifsommeil,on lesa habillées de leursplusbeaux vête-
ments,confectionnéssouventpourlacirconstance. On
a brodé les robes des femmes de fils d’or et d’argent,
on y a cousu des perles, on les a couvertes d’aériennes
dentelles, rendues lourdes et pesantes en raison d’un
scrupuleux apprêt. Lesdoigtsdesmortessontornésde
bagues, leurs fronts ceints d’un diadème. Le visage des
mortsestcachéparunmasque. Lasérénitémystérieuse
dumasquedissimulel’expressiond’unvisagetouchédes
doigtsde la mort, pétrifié par sonsouffle.
Masque posé sur une énigme, celle de la vie bas-
culée.
Puis,le défunt embauméet paré, lamomie prête
enfin, le défunt ou la défunte accèdent à leur monde
nouveau, celui où les apparences figées deviennent des
réalités, lemondedesimagesimmortelles.
7Contes de la nuit
Seuls accéderont à ce monde ceux qui possèdent
assez de richesse pour que de leur cadavre échappant à
la pourriture, on fasse uneœuvrebelle.
Il y aura les autres, les humbles, les méconnus,
fondusaveclaterre,oubienceux-làencore,brûléssur
des bûchers. Et l’on verra peut-être, s’échappant des
flammessansmémoiredegrandsoiseauxaveuglésetsans
ailes, et que l’azur dévore.
Les sauvés, les momifiés, nous disent qu’avant
noussurnotreterreilyeutdeshommesetdesfemmes
qui aimaient les couleurs et riaient dans la lumière. Et
lorsqu’onlesexhument,onresteémerveilléparleurssi
beaux habits, leurs habits d’autrefois qui offrent leurs
anciennessplendeursà notre cielnouveau.
Lorsqu’on ouvre un tombeau, il s’agit toujours
d’unerencontre,maisils’agittoujoursaussid’unepro-
fanation.
Ceux qui étaient enfouis bien au profond sous
terre sommeillaient pour longtemps, abrités de nos
jours et de notre clarté. Les ramener aux regards c’est
prendre pour eux le risque d’une seconde et définitive
mort. Offertsenspectacle,ilssonttémoignage,misère
et vulnérabilité. Si l’on ne vit plus d’elle, on meurt de
lalumière. Lesoleilassassines’ilneréchauffepas.
Hélène se souvint de cette princesse chinoise que
l’on appela, Hélène ignore pourquoi, "la marquise"
lorsqu’onladécouvritpresqueintactedanssesbrocarts
et ses ors. Ce fut d’ailleurs sans doute, se dit Hélène
en réfléchissant, cette magnificence d’habits et de bi-
jouxquilafit,lorsqu’elleseprésenta,aprèsunelongue
existencesouterraine,auxyeuxsurprisetravis,nommer
ainsi.
On lui fit cependant subir l’outrage de la dé-
pouillerdesesvêtementsquifurentexposésàpart,dans
des vitrines, offerts à la curiosité concupiscente des
visiteurs. Son corps, devenu misérable d’être rendu,
dans sa nudité, à son aspect mortel, fut également
exposé.
8Simone Tillenon
Déshabillée,allongéedansuncercueildeverre,la
jolie marquise étaitdevenue une vieille.
Son corps était bien intact, certaines courbes
étaientencoreagréables,maisonremarquaitsurtoutla
raideur jaune et cadavérique des jambes.
Les mains de la momie, qui esquissaient un geste
inachevé, restaient gracieuse, fleurs d’ivoire immobili-
sées dont se dégageait une aérienne douceur, mais les
piedsducadavredérangeaient. Ilsétaientcrispéssurle
dernieretdérisoiremouvementqu’ilsn’avaientpufaire
pouréchapperàunpoursuivantquitriomphetoujours.
Ils étaient presque obscènes, peut-être simplement in-
finiment pitoyables, d’être ainsi raidis sur leur échec
absolu.
"Quelle profanation", s’était dit Hélène. "La
marquise vivait bien au calme, sûre de son éternité.
Elle vivait bien paisible au royaume des ombres. On
l’a ramenée à nous. Et cette fois, à plus ou moins
brève échéance, après l’avoir admirée, nos yeux vont la
remettre à mort."
Hélènesesouvintégalementdecettemomieégyp-
tiennequ’elleavaitvuedansellenesavaitplusquelmu-
séedeprovince. Elleaussi,onl’avaitprivéedeseshabits
- ou bien ses habits, moins somptueux que ceux de la
marquise,n’avaientpasmalgrétoutpurésisteràl’usure
du temps. La momie était nue. De son ventre dé-
chirésortaientdesherbessèches,quin’avaientplussans
doute, d’odorantes qu’elles avaient été, qu’une odeur
de vieux foins fanés. Et on eût dit qu’une main invi-
sible et hostile avait arraché par poignées la chevelure
qui avait continué à pousser sur la tête de la morte. La
chevelure de la morte était longue et grise. Le gris des
cheveux étonnait car l’ensemble du corps donnait par
ailleurs une impression de jeunesse.
Toutescesimages,touscessouvenirsétaientreve-
nusàlamémoired’Hélènelorsqu’elleavaitvulavieille
dame.
9Contes de la nuit
Celle-ciétaittasséedanssonfauteuil,unfauteuil
d’autrefois à la couleur passée et dont les bras étaient
recouverts d’une dentelle jaunie. Sur cette dentelle
reposaient les mains de la vieille femme, des mains
presque jeunes, n’eussent été les taches brunes qui les
marquaient par endroit, taches rendues plus visibles
par la délicate couleur ambrée des doigts longs et fins,
et ornés de bagues.
Sur la plus grosse de ces bagues luisait une éme-
raude. La pierre vibrait d’un vert acide, traversé d’un
vert plus profond, obscur, semblant venu du fond des
mers où pourrissent les algues.
Lesyeux dela vieilledameétaient clos.
Ce fut donc sans se sentir indiscrète qu’Hélène
put la détailler davantage. Le visage était fin. Des
bandeaux de cheveux qui n’avaient rien perdu de leur
brillance l’encadraient. Ils avaient une teinte indécise,
hésitantentrelegrisfoncéetlebrunpresqueroux.
Larobedeladameétaitample;"Elleestcouleur
du temps", se dit en souriant Hélène. En effet, d’être
si passée, la couleur de cette robe était indéfinissable.
La robe était resserrée à la taille par une ceinture d’où
pendait une châtelaine. A cette châtelaine étaient at-
tachés une montre et ce qu’Hélène crut être une boîte
à pilules ainsi qu’un miroir protégé par un lourd étui
d’argent ciselé.
Le jour qui pénétrait par une des fenêtres faisait
luire surcemiroirde petitséclatsdelumière.
Lafemmenebougeaitpas. Pourtantelleétaitbien
vivantecardoucementetcommeavecbonnevolonté,sa
poitrine se soulevait, une poitrine qui avait peut-être
étéronde,maisquel’âgeavaitrenduetoutemenue.
Hélène observait la vieille dame comme on ob-
serveunoiseau. Elleenavaitl’allurefrileuseetHélène
sedisaitqu’aumoindregestemalencontreuxqu’elleau-
rait, la vieille femme, effarouchée, s’envolerait, déro-
bantauxyeuxsonimagecommesedérobeunrêve.
10Simone Tillenon
D’unsonge,lasilhouetteenavaittoutel’inconsis-
tance. EtsubitementHélènesesentittrèslourde,gênée
et maladroite.
Hélène était jeune, sans que personne ait jamais
pu dire son âge exact.
Celatenaitaufaitqu’ellerajeunissaitàchaquefois
qu’ellerevenaitauvillage. Etelleyrevenaittouslesans,
bienfidèlement,enmêmetempsquelespremiersbeaux
jours. On disait en souriant qu’elle ramenait le prin-
tempsavecelle. Dèsqu’Hélèneétaitlà,finieslesgelées
meurtrières, finies les tempêtes méchantes qui déran-
geaientlespoussesfragiles. Lesanimauxsemontraient,
euxquijusquelàn’existaientplusqueparlestracesfra-
gilesqu’ilslaissaientsurlaterregivrée. Quantauxpetits
cadavres raidis abandonnés à la pourriture, ils demeu-
raientjusteletempsdedireàHélènequ’ensonabsence
il y avait eu dans ce pays déserté par elle des bêtes pour
souffrir et mourir.
Hélène revenait et le chant des oiseaux se refai-
sait entendre, et les fleurs endormies se réveillaient en
odeurs.
Le visage d’Hélène, toujours las et un peu triste
quand elle arrivait au village, retrouvait sa quiétude
et devenait chaque jour plus beau. Hélène renaissait
comme renaissaient les fleurs.
Elle avait des yeux mauves, de longs cheveux roux
qu’elleserraitentorsadeoutiraitenlourdchignonsur
sa nuque. De petites taches de soleil piquetaient ses
jouesetsaboucheavaitlecramoisidelaframboisequ’on
écrase.
Les mouvements de la jeune femme étaient
souples. Ses jupes amples voletaient autour de ses
jambes. Ellesemblait sortie d’un conte pourdanser au
soleil.
11Contes de la nuit
D’ailleurs d’où venait Hélène qui chaque année
retournaitauvillage? Sonvillageétaitaccrochéauhaut
d’une falaise abrupte et rocheuse qui plongeait dans la
mer, un village fait de petites maisons de pierre, de
sombrespetitesmaisonstêtuesquisavaientluttercontre
leventetquiseserraientautourdeleurégliseetdeleur
cimetière.
Plusieursdestombesquise trouvaient dansleci-
metières étaient petites. Non pas qu’il s’agît de tombes
d’enfants,mêmedepetitstrépassésn’yauraientpastenu
àleuraise,maisdestombesd’absentsavalésparlesflots.
Et l’on enterrait, au lieu du corps perdu, disparu avec
son navire, une pauvre croix de cire qui tenait en terre
fortpeudeplace,maisancraitaupaysl’âmedudisparu
privédesépulture,l’âmequieûtsanscelaflottéàladé-
rive.
La maison d’Hélène était la dernière maison du
village,lalaplusprochedelamer,lapluséloi-
gnéedelapetiteforêtqui,lalandetraversée,s’étendait
tant bien que mal, arbres couchés au vent, derrière le
village.
Durant toute l’année, une vieille habitait la mai-
sond’Hélène,maisondontlejardinétaitentouréd’un
petit muretin de pierres. Entre les pierres de petites
touffesd’herbessèchess’essayaientàpousser.
Lorsqu’Hélène arrivait, la vieille s’éloignait dans
une pièce retirée au fond de la maison. Hélène et elle
vivaient ensemble durant la belle saison.
La vieille n’était pas une vieille ordinaire. Elle
connaissait les plantes et savait les remèdes pour sou-
lager les souffrances.
On ne sut jamais qui avait offert l’asile à l’autre,
d’Hélène ou de la vieille. Toujours est-il qu’elles vi-
vaientdanslamêmemaisonetquetoutesdeuxs’enten-
daientpourpanserlesblessures,carHélèneavaitappris
les secrets de la vieille.
Désertétoutl’hiver (ony voyaità peine quelque-
fois un misérable s’y traîner), dès l’arrivée d’Hélène le
12Simone Tillenon
chemin menant à sa demeure s’emplissait de malheu-
reux, hommes ou bêtes, en quête d’un espoir que la
mauvaisesaisonavaitengourdi,etquivenaientchercher
prèsdesdeux femmesquelque soulagement.
Des épouses épuisées d’être seules, car leurs
hommes étaient en mer, et qui n’avaient pas de famille
au village, venaient mettre au monde l’enfant de leur
amour dans la maison d’Hélène. Elles y restaient le
temps de retrouver leurs forces et repartaient joyeuses,
un petit gars braillard bien au chaud dans leurs bras.
Il y eut des filles sans mari, qui vinrent furtivement et
puis s’enfuirent de même, après avoir tout comme les
autres mis au monde un petit braillard qui désormais
s’accrocheraitàleursjupesaussibienqu’àleurcœur.
Certainsautres,vieuxetleregardvide,yvenaient
pour mourir.
Maisilsavaienteu,untropbrefmomentbiensûr,
l’illusion qu’il existe des bras qui savent secourir. Et
lorsqu’on les emportait au matin, leurs cadavres lavés
pardesmainssecourablesensemblaitmoinsmisérables.
Des blessés repartaient soulagés. Les bêtes aussi,
comme douées de connaissance, s’en venaient pour
guérir vers la maison d’Hélène. Plusieurs refusèrent
obstinément d’enpartir. Et Hélène marchaitentourée
d’oiseaux. Lorsqu’elle s’arrêtait, s’allongeaient à ses
piedsquelqueschats,deschiensetaussiunebiche.
Ce qui était étrange, qui était troublant même,
c’estqueparfoislademeured’Hélène(ouétait-cecelle
delavieille?) disparaissaitauxregards. Enyréfléchis-
sant,onétaitpourtantconduitàadmettrequelamaison
n’avaitfaitaufondqueseperdredanslabrumequien-
vahissait le paysage.
Onnevitpas,cejour-là,Hélènes’éloignerdeson
logis.
Elle ne savait pas où la menaient ses pas. Elle
obéissait simplement à une force intérieure qui la gui-
daitcommel’eûtguidéeunemain. Elleavançait.
13Contes de la nuit
Elle s’était considérablement éloignée de la mer.
Lebrouillard quitombaitétaitdeplusenplusépais. Il
recouvrait tout de son voile humide. Hélène, perdue
danscettebrume,neretrouvaitpluslecontourfamilier
des choses.
Ellesesentaitinquiète. Lamainquitoutàl’heure
laguidaitavaitquittélasienne. Hélènenesavaitpluspar
où aller. Et tout à coup, tandis qu’elle désespérait de
retrouversonchemindanscettebrumetenace,Hélène
se retrouva face à la mer, alorsqu’elle était absolument
certained’avoirtoutd’abordmarchéenluitournantle
dos.
Devantelle,danslapetitecriquequ’elleconnais-
sait bien pour y être souvent venue se baigner, se ba-
lançaitunvieuxgréement. Ilavaitlacoquerougeetses
voiles étaient noires.
Hélène ne devait jamais savoir pourquoi elle
monta sur le bateau. Pour y parvenir, elle dut entrer
jusqu’àlatailledansl’eau. Lesvaguesquilatouchaient
étaient froides et gluantes. Hélène parvint pourtant à
sehisserdansl’embarcationpuis,plongéeenléthargie,
se coucha et s’endormit.
Maintenantlecœurvide,ladémarchemachinale,
elle va vers le château.
Lechâteau,oulemanoir,sereflétaitdansunlac.
Hélènecontournalelacsurlequelglissaientdescygnes.
Elleparvintà laported’entréedu château.
Se servant du heurtoir qui s’y trouvait, elle y
frappa plusieurs fois.
N’obtenant aucune réponse et mue par une
curiosité dont elle se morigénait elle-même, Hélène
poussa la lourde porte et entra.
Elefuttoutdesuitesaisieparuneodeurde
poussière et de moisissure. Elle suffoqua, toussa à
14Simone Tillenon
plusieurs reprises et regarda autour d’elle. Le bruit de
sa toux n’avait attiré personne. La pièce dans laquelle
Hélène était entrée paraissait être la pièce principale
du château. Les murs en étaient hauts. Les tapisseries
qui les recouvraient pendaient en déchirures. Des
toiles d’araignées fines et argentées descendaient du
plafond. La seule manifestation apparente de vie dans
cette grande salle était justement celle des araignées
qui, dérangées par l’arrivée d’Hélène, se hâtaient de
remonter le long de leur fil. Certaines étaient toutes
menues et d’autres grosses et velues. Une de leurs
toiles remuées tomba sur la tête d’Hélène et lui fit une
petite voilette devant les yeux. La jeune femme l’écarta
doucement.
Destableauxétaientaccrochésaumur. Ils’agissait
de portraits.
Leurs cadres étaient luxueux, dorés, lourdement
travaillés.
La peinturedecestableauxanciens,siellen’avait
rienperdudesaforce,avaitperdu desonéclat.
L’usure du temps donnait aux images un aspect
spectral et Hélène avait l’impression d’être dévisagée
pardesyeuxdefantômess’interrogeantsursaprésence.
Elle se demandait d’ailleurs elle-même comment et
pourquoielle était parvenue dansce lieu.
La jeune femme n’avait pas songé à refermer la
lourde porte d’entrée. Unerafaledeventvintsoulever
la poussière de la pièce et sous sa violence, une autre
porte,qu’Hélènen’avaitpasvue,cachéequ’elleétaitpar
une tenture, s’entrouvrit.
Et ce fut en poussant cette seconde porte qu’Hé-
lène vit la vieille femme.
Hélènelaregardait: elleparaissaitendormie.
Hélène allait se retirer sur la pointe des pieds, se
reprochant ce qui était une marque de très mauvaise
éducation: entrersansyêtreinvitéedansunedemeure
15Contes de la nuit
étrangère,quandla vieilledame,commesielleeûtde-
vinél’intentiond’Hélèneouvritlesyeuxetdit: "Enfin,
je vous ai attendue si longtemps."
Les yeux de la vieille dame étaient très grands
et mauves. Ils étaient à ce point identiques aux siens,
qu’Hélène crut voir son regard reflété dans un miroir.
Ilyavaitunedifférencecependant. Silesyeuxd’Hélène
n’étaient remplis que d’un grand étonnement, ceux de
la vieille dame étaient empreints d’une grande tristesse
et d’une nostalgie résignée. Ils avaient pourtant, ces
yeuxperdus,gardél’éclatd’unelumièreancienne.
Fascinée par le regard, Hélène, comme malgré
elle,ditàsontour: "Vousm’avezattendue,jesuislà."
Elleeut envie d’avancerla main verslafemme mais re-
tint songeste. "Ne restez pasdebout,monenfant", dit
lavieillechâtelaine,"nerestezpasdebout."Hélènes’as-
sit donc sur un divan tout proche qui grinça sous son
poids, bien léger cependant.
"Commentêtes-vousvenuejusqu’ici?"demanda
encore la vieille dame. "Il y a eu une fête, dit Hélène,
la fête des vieux gréements. Ils sont arrivés chez nous,
venusdetouslespays,detouteslesépoques,brassantla
mer des temps passés, remuant celle de nos jours. Un
vieux gréement, délaissé par son propriétaire, est resté
dans une crique que je connais bien. J’y suis montée
et suis venue jusqu’à vous. C’est donc par hasard, dit
Hélène, que je suis à vos côtés."
Hélènesedemandapourquoiaprèsl’avoirenten-
due la vieille dame la regarda avec une légère ironie.
Pourtantcettedernièresecontentaseulementdedire:
"C’est bien. C’est ainsi que les choses devaient être. Il
estbienquevoussoyezlà. Nousallonsprendreunelé-
gèrecollationetensuitejevousdiraicequej’attendsde
vous."
Le thé, qu’une main si discrète qu’elle en deve-
nait invisible apporta sur un plateau qui fut posé sur
unetablebasseunpeuvermouluemaisdebienélégante
16Simone Tillenon
forme,étaitdélicieux. Ilétaitbrûlant. Sonarômemé-
lancoliqueetâpreparlaitdescontréessoumisesoùmû-
ritlebreuvageetHélèneledégustaitcommeunphiltre
venu d’ailleurs.
Surleplateaudethéétaientdisposésdespetitsgâ-
teauxquelavieilledameprenaitetdégustaitavecgour-
mandise.
Hélène prit à son tour un de ces gâteaux. Elle le
mangeapoliment. Maisalorsquelethéavaitunesaveur
exquise,Hélènetrouvaaupetitbiscuitqu’elles’étaithâ-
téedeterminerungoûtdemoisietderance. Detoute
évidence, ce petit gâteau n’était pas frais. Hélène en
prit un deuxième à l’invitation de la châtelaine et sa
première impression ne fit que se confirmer. Comme
la vieille dame paraissait toute heureuse de partager sa
collation avec quelqu’un, Hélène se dit que l’essentiel
était la joie de cette dernière et que le bon ou le mau-
vais goût des petits gâteaux, leur manque de fraîcheur
étaient vraiment sans importance.
Aussidiscrètementqu’il avait été apporté, le pla-
teaudethédisparut. Ilestvraiqu’àcemomentHélène
étaitperduedanssespensées,intriguéequ’elleétaitcar
elle se demandait pourquoi la vieille femme l’attendait
et comment elle était sûre qu’elle répondrait à son at-
tente.
"Jevousattendais",ditlavieillefemme,etellefixa
Hélèneavecintensité,"carjevoudraisquevousretrou-
viez mon petit-fils."
Depuis un moment Hélène s’attendait à cette
demande, car depuis un moment la main baguée de
la châtelaine jouait, nerveusement mais tendrement
aussi, avec un médaillon d’or auquel Hélène n’avait
pas porté attention tout d’abord et qui pendait à une
lourdechaînepasséeaucoudelavieilledame. Celle-ci
venait d’ouvrir son médaillon. Il contenait le portrait
d’un très jeune enfant bouclé. L’enfant était blond, il
avaitunpetitsouriretendreetdetrèsbeauxyeuxbleus.
17Contes de la nuit
"On m’a volé mon petit-fils”, dit la vieille dame,
“Il faut que vous me le retrouviez.”
“Jem’arrangerai,ajouta-t-elle,pourquevousne
manquiez de rien tant que durera votre recherche. Je
vaisvousfairereconduirechezvous. Lanuitesttombée
etle ventselève, il neseraitpas bonque vous repartiez
seulesurlevieuxgréement. Jevaisvousfaireaccompa-
gnerjusqu’àvotremaison. Legréementseraàvotredis-
position chaque fois que vous désirerez me voir. Vous
me parlerez de vos recherches. Car vous êtes consen-
tante, n’est-ce pas ?"
Hélène lut une telle prière dans le regard mauve
de la vieille dame qui la fixait et qui semblait brusque-
ment désemparée et perdue qu’elle dit oui ; elle était
consentante bien sûr.
Ce futseulement en seréveillantchez ellele len-
demain matin qu’Hélène se rendit compte de l’incon-
séquence de sa promesse.
Elleallaitêtrecontraintedequitterlaquiétudede
sapetitemaisonduborddelagrève,delaisserlavieille
qui l’habitait s’occuper seule des malheureux qui vien-
draient y chercher du réconfort. Avec du recul, elle se
jugea bien imprudente d’avoir accepté si vite ce qui al-
laitbousculerainsiseshabitudes,maisellesentaitmal-
gré tout que quelque chose de plus fort que sa volonté
l’avait amenée à cette acceptation.
La première chose sensée à laquelle pensa Hé-
lèneaprèsquesefutunpeuapaiséletourbillond’idées
contradictoires qui l’avaient désagréablement remuée,
18Simone Tillenon
cefutqu’ellenepossédaitaucunrenseignementconcer-
nant l’enfant qu’elle devait retrouver. Il lui faudrait
donc parler aux uns et aux autres, interroger un peu
au hasard et alors peut-être entreverrait-elle comment
entreprendreunerecherchequi,lorsqu’elleyréfléchis-
sait,luiparaissaitconduireàdeseffortsinutilesetenfin
de compte à l’échec.
Hélènepensa quele mieuxseraittoutd’abordde
se renseigner au sujet de la châtelaine chez laquelle le
hasard avait guidé ses pas.
Le soir, au souper, elle parla de sa rencontre à la
vieillequi,commeàl’accoutumé,partageaitsonrepas.
Alasurprised’Hélène,lavieillepauvresse(c’était
vrai, Hélène ne s’en n’était jamais rendu compte,
Cathou - c’est ainsi que l’on nommait la vieille com-
pagne d’Hélène au village, car personne ne paraissait
connaître son vrai nom - Cathou devenait de plus en
plus misérable. Elle avait beau raccommoder soigneu-
sementsespauvreshardes,celles-cisetrouaientchaque
jourunpeu plus,etsacoifferepriséeneparvenaitplus
à retenir ses cheveux hirsutes) la vieille pauvresse se
renfrogna. "Elle ne veut pas parler, se dit Hélène, elle
qui connaît tant de choses. Sans doute ma longue et
inexplicableabsenced’hierl’a-t-ellemisedeméchante
humeur. Attendonsunpeu."Maislelendemainmatin,
après une nuit qui fut pour tous une nuit calme (le
vent comme épuisé par ses propres turbulences s’était
tu) Cathou ne semblait pas décidée à parler davantage.
Hélèneluitrouvaitmêmeparinstantunregardfuyant.
Ce fut le mutisme de sa vieille compagne qui dé-
cida Hélène à aller au village.
Le tempsétaitsec,la journéelumineuse.
Hélène s’en fut frapper chez le recteur de la pa-
roisse.
19Contes de la nuit
Elleéprouvaitlebesoindeseconfieretellelesa-
vait si attentif à tous.
Il sourit à la vue d’Hélène. C’était un beau
vieillard à la barbe de patriarche, aux yeux clairs, à la
peau basanée, comme si d’avoir mené sa barque au
grand souffle de l’Esprit, évitant les écueils, demeures
des démons, avait tanné son visage.
IlfitentrerHélène. Lepresbytèreavaituneodeur
de vieuxlivresetde ciergesà demiconsumés.
Unchat,toutronronnant,vint,dèsqu’elles’assit,
se blottir sur les genoux d’Hélène.
"J’ai fait une promesse, dit abruptement la jeune
femme au recteur, j’ai fait une promesse et je suis sûre
de ne pas pouvoir la tenir.
-Vousessayerezdelefaire,monenfant,ditle
prêtre. Je ne vous demande pas de quelle promesse il
s’agit,carcelanemeregardepas. Gardezseulementen
votre cœur l’espoir d’être, malgré tout, un jour fidèle
à votre parole. Evitez, mon enfant, de vous laisser dé-
truire par la peur stérile de ne pouvoir tenir votre pa-
role. Quevotrepromessedormeenvouscommeundé-
pôtfragileetefforcez-vousdevousdivertirdusoucipa-
ralysantquel’idéedecettepromessefaitnaîtreenvous.
Ilarrivequedescheminsparhasardnousmènentlàoù
nous voulions précisément aller, mais où nous aurions
bien été incapables d’aller volontairement seuls. Cela
s’appelle la Providence, mon enfant", ajouta le prêtre
avec un sourire.
"Il est temps de parler d’autre chose que de votre
promesse", ditenfinle prêtre à Hélène.
Et ce fut ainsi que le recteur du petit village où
habitait Hélène, du tout petit village blotti près de la
grève, lui parla de son chat, de son beau chat au pelage
chamois,auximmensesyeuxbleus,desonchatquiron-
ronnaitd’aise,couchésurlesgenouxd’Hélène.
20Simone Tillenon
Un navigateur avait un jour frappé chez celui qui
allaitdevenirlerecteurdu villaged’Hélène. Lerecteur
était alors vicaire d’une petite paroisse située près d’un
grandport. Lenavigateurparaissaittrèsfatigué. Iltou-
cha à peine au repas que le vicaire lui fit servir. Il ne
souhaitaitapparemmentqu’uneseulechose,trouverun
coinpourpouvoirydormir. Levicaireluioffritdepas-
ser la nuit dans le grenier du presbytère. En l’absence
de son curé, il ne s’était pas permis de lui proposer la
chambre d’hôte.
Le recteur du village d’Hélène, qui n’était alors
quelevicaired’unetrèspetiteparoissesituéeprèsd’un
grand port, se leva très tôt le lendemain matin. Il de-
vaitcélébrerlamessebasse,etdanscepaysoùlavieétait
dure, il fallait dire cette messe bien avant le jour afin
que ceux qui souhaitaient y assister puissent le faire et
se rendre ensuite à leurs travaux matinaux. Si tôt qu’il
se fût levé, le recteur, qui n’était encore que vicaire,
n’avait plus vu le navigateur. Il était monté le cher-
cher au grenier afin de lui proposer quelque nourri-
ture. Lenavigateuravaitdisparu. Ilavaitlaisséàcôtéde
la paillasse sur laquelle il s’était étendu durant la nuit
untasd’étoffeà l’odeur douteuse. Le vicaire allait s’en
empareretlejeteraufeuquandilentenditunpetitcri
plaintif. Au milieu dutasd’étoffe sale s’agitaitunpetit
chaton. C’était celui qui maintenant, tout repu et tout
beau,ronronnaitdeplaisirsurlesgenouxd’Hélène.
A son retour, le curé donna à son vicaire l’auto-
risation de garder le chat et lorsque le vicaire quitta sa
paroisse pour devenir recteur de la paroisse d’Hélène,
la petite bête devenue adulte le suivit.
"Mais d’où venait le navigateur ?" demanda Hé-
lène. “Jepensequec’estcelaqu’ilseraitimportantpour
vous de savoir", dit le recteur comme s’il cherchait à
donner un conseil à Hélène.
21Contes de la nuit
Depuis un instant Hélène se demandait si le na-
vigateur n’était pas tout simplement le marin qui, sur
l’ordredelachâtelaine,avaitguidélevieuxgréementet
l’avait ainsi ramenée du château chez elle.
Maisparquellecoïncidence,sedemandaHélène,
serait-il ici maintenant. Etait-il vraisemblable que ce
fûtlemêmehommequiavaitfrappéautrefoisàlaporte
durecteur,alorsvicaire,etluiavaitabandonné,oufait
cadeau,d’unjeunechatauxyeuxbleusquiaujourd’hui
vieillissait au presbytère ?
Le vieux gréement ne quittait plus la crique où
Hélène l’avait vu pour la première fois.
Il était là et, selon les jours, étirait au soleil son
mâtouseblottissaitfrileusementdanslabrumeetl’hu-
midité du soir.
Hélène revenait souvent à la crique, mais
n’éprouvait plus le désir de monter à bord du voilier.
Elle ne souhaitait pas revoir la vieille dame, non pas
que la rencontre lui eût déplu, mais elle n’avait pas
envie de lire la déception sur son visage lorsqu’elle lui
diraitqu’ellenepouvaitluidonneraucunenouvellede
son petit-fils, et qu’elle n’avait même pas commencé
une recherche à laquelle elle ne croyait pas du tout. Il
y avait de nombreuses tombes d’enfants au village, le
petit-fils devait dormir dans l’une d’elles. Pour s’en
assurer,ilsuffisaitdesavoirlenomdecetenfantqu’on
lui avait demandé de retrouver.
Maisdécidémenttous,commel’avaitfaitCathou,
serenfrognaientlorsqu’Hélènetentaitaussipeuquece
fût de faire allusion au sujet.
Le seul qui enfin voulut bien écouter sans réti-
cences Hélène ce fut le navigateur.
Hélèneeneffetl’avaitrencontréànouveauetillui
avaitditquec’étaitbienluiquiavaitfaitcadeauduchat
22Simone Tillenon
aux yeux magnifiques au recteur. Il s’était installé dans
le village d’Hélène et était désormais, dit-il, au service
delavieilledamequihabitaitdanslemanoirauquelon
arrivait en montant dans une embarcation d’un autre
âge.
IlditàHélènequ’ildormaitdanslegréement. Il
en avait fait sa demeure avec la permission de la châte-
laine. Il serait toujours à la disposition d’Hélène pour
la ramener vers la vieille dame.
MaisHélènenele souhaitaitpas. Elle nesouhai-
taitpourlemomentqueparlerdesonétrangepromesse
au navigateur qui l’écoutait.
Hélène retournait souvent au presbytère. Elle y
était attirée par le chat aux yeux bleus et ce dernier pa-
raissaitdésormaisguettersonarrivée. Lerecteurregar-
daitavecbienveillances’établircette relation,devenant
chaque jour plus forte, entre la jeune femme et l’ani-
mal.
Puisunmatin,sansquelerecteuryeûtprisgarde,
le chat quitta le presbytère. Il partait s’installer chez
Hélène.
Ce fut Cathou, intriguée par ses grattements
contre la poste et soupçonnant la présence d’une bête
qu’ellecraignaitblessée,quiluiouvrit. Ellefutsurprise
en reconnaissant le chat du recteur. Elle s’empressa de
le ramener à monsieur le curé, mais le soir même, le
chatétaitderetourchezHélène. Cettedernièredécida
doncdelegarderpourlanuit,maislelendemainmatin
ilnesemblapasdavantagevouloirquittersamaison.
Pourtant, au bout de quelques jours, lorsqu’Hé-
lène ouvrit la porte, le chat se précipita et sortit. "Ah !
il va enfin retourner chez lui, dit Cathou, M. le rec-
teur va être bien satisfait." Mais non, le chat, tournant
ledosàlacureetdesapetitealluresoupleetrapide,se
23Contes de la nuit
dirigeait vers la crique où se balançait le grand voilier.
Hélènesuivitlechat. Maisaussivitequ’elleeûtmarché,
ellenefutcependantpasassezrapidepourlerattraper.
Elleleperdituninstantdevueetquandellelerevit,ce
futpourconstaterqu’ilétaitmonté,ellenesavaitcom-
ment, sur le vieux gréement et que maintenant, blotti
sur les genoux du navigateurqui chauffait, dit-il àHé-
lène, ses vieux os au soleil, il ronronnait d’aise tout en
la fixant de sesyeux où tremblait le ciel.
Cejour-làHélènemontasurlevoilieretlegrée-
ment les mena tous trois, elle, le navigateur et le chat,
chezlavieillechâtelainequidormaitassisesursonfau-
teuilancienau milieu de sonsalondésuet.
Maisàl’entrée d’Hélène etdu chat(lenavigateur
était resté à l’écart) elle ouvrit les yeux. "C’est bien, je
vous attendais", dit-elle
Elle prit le chat sur ses genoux et dans les yeux
duchat,lesyeuxbleusdel’enfantdumédaillonseper-
dirent.
"C’est bien, dit-elle à Hélène, je garde le chat.
Vous, continuezà tenir votre promesse."
"Mais,seditHélène,jen’aiabsolumentpascom-
mencéàlefaire,pourquoidoncmetient-elledespro-
pos aussi étranges ?"
Lorsqu’elle fut de retour chez elle, Hélène eut
bien du mal à convaincre Cathou d’aller dire à mon-
sieurlerecteurqu’elleavaitfaitcadeaudesonchat,son
si beau chat, à une vieille dame dont personne n’avait
jamais entendu parler.
Le recteur ne se fâcha pas du tout. Il dit même à
Cathou interloquée que tout cela était dans l’ordre des
choses.
"Je n’arriverai jamais à retrouver le petit-fils de
cettepauvrefemme,seditHélènelesoirensecouchant,
et après tout, cela a-t-il de l’importance ?" Mais tout
au fond d’elle-même Hélène savait que rien n’en avait
davantage.
24Simone Tillenon
Hélène était retournée chez le recteur. Elle sou-
haitait l’interroger, obtenir davantage de détails sur le
village dont il avait été vicaire, village où s’était arrêté
pour une nuit le navigateur.
“C’estassez loin d’ici,dit leprêtre. Cela n’offri-
rait aucun intérêt pour vous de vous y rendre. Cepen-
dant si vraiment ce village vous intéresse, j’ai en haut
danslegrenierunevieillemalledanslaquellej’aientassé
mes souvenirs de ce village et même, tenez, j’y pense
tout à coup, quelques objets ayant appartenu au navi-
gateur. Il y avait en effet, à côté des vieilles hardes que
j’aibrûlées,deuxoutroischosesluiappartenantquej’ai
conservéesmedisantqu’ilviendraitpeut-êtremelesré-
clamer un jour. Il ne l’a jamais fait. Si vous le souhai-
tez, vous pouvez aller fouiller tout à votre aise dans ma
grande malle.”
Hélène monta au grenier. Elle vit et ouvrit la
vieille malle. Elle en sortit pêle-mêle une quantité de
vieilles choses qui toutes la ravissaient. Elles laissaient
échapperunparfumunpeutristedepasséoublié. Plus
que tous les autres, l’objet qui fascina Hélène fut un
petit automate. Elle n’en avait jamais vu d’aussi mi-
nutieusementouvragé. Lorsquel’automateauxcheveux
blondss’animait,iltournaitlatêteversHélèneensou-
riantcommes’illareconnaissait,commes’illaconnais-
sait depuis toujours, et était particulièrement heureux
de la revoir.
Hélène ne pouvait plusdétacherses yeux de l’au-
tomate aux cheveux blonds qui lui souriait en pirouet-
tant vers elle.
Le recteur, inquiet de ne pas la voir redescendre
du grenier et venu l’y rechercher, la surprit en plein
émerveillementetinsistapourluioffrirl’automate.
Hélène s’en alla avec son trésor. Elle le montra à
Cathou et voulut immédiatement lui fairepartagerson
enchantement. Mais la vieille tourna la tête et dit à sa
maîtresse qui ne la comprit pas du tout que "celui-là
(elledésignaitl’objet)étaitplusmortquelesmorts."
25Contes de la nuit
Tantilest vrai quel’onrefaittoujourslesmêmes
cheminsquinesontquenotreerrancecoutumière,Hé-
lène s’en vint montrer l’automate au navigateur. Elle
possédait l’automate depuis plusieurs jours, ne cessait
d’y penser, ne savait plus si elle devait se réjouir de le
posséder, car parfois la nuit (effet de son imagination
ou réalité impalpable ?) il lui semblait entendre de
faiblesgémissementssortirdelaboîtedanslaquelleelle
le tenait enfermé.
"L’automate était à moi", dit le navigateur.
"Pourquoi ne dit-il pas : est à moi, se demanda Hé-
lène,puisqu’ilsembleluiavoir appartenu ?"
"Il était à moi, insista l’homme, je l’avais acheté
pour l’offrir à Madame."
"Madame",c’estainsiqu’ilappelaitlachâtelaine.
"Eh ! bien alors, dit Hélène, allons le lui mon-
trer." Elle n’avait pas envie de dire : "le lui donner",
elle y tenait trop.
C’est ainsi que pour la troisième fois Hélène se
retrouva en face de la vieille dame somnolant dans son
fauteuil usé.
A l’arrivée d’Hélène le navigateur, comme tou-
jours, disparut par discrétion ou par magie ; à l’arri-
véed’Hélènelachâtelaineouvritunpeuplusgrandsses
yeuxmauvesetreçutdanssesvieillesmainstremblantes
ettenduesl’automatequ’Hélèneluitendaitmalgréelle,
l’automatedontlescheveuxpeintsavaientl’exacteblon-
deur de ceux de l’enfant du médaillon, de l’enfant au
sourire figé.
"Commejevousremercie,ditlavieilledame,vous
êtes très près de comprendre."
26Simone Tillenon
Lachâtelaineavaitrefermésesmainssifinessurla
petite mécanique comme sur un bien précieux, et Hé-
lène n’eut pas le courage de desserrer les longs doigts
bagués pour la lui reprendre.
Aussicefutavecaucœuruneimpressiondelégère
tristesse et les mains vides qu’Hélène rentra chez elle.
"Maisaumoins,sedit-elle,l’automatepourradistraire
unpeucettepauvrefemme,elleestsiseule. Tiens,àce
propos,jen’aipasvulechatquiauraitdûêtrechezelle.
L’automate la distraira un peu de sa solitude et de son
chagrin, du chagrin que je lui cause bien involontaire-
ment en n’essayant même pas de tenir la promesse que
je lui ai faite de retrouver son petit-fils, tout comme si
un charme m’en empêchait."
Hélène resta fortlongtempsloin de la crique, du
vieux gréement et du navigateur.
Ilfaisaitsibeau. Onétaitenpleinété. Lesportes
et les fenêtres de sa petite demeure ouvertes, les pièces
de sa maison se remplissaient de papillons, d’abeilles
et même parfois une mouette un peu ivre traversait la
chambre de son vol dérivant et battait l’air de ses ailes
blanches.
Leslonguespattesfinesdel’oiseau,parcequ’elles
ressemblaientauxdoigtsfinsetbaguésdelachâtelaine,
ramenaient Hélène au souci de sa promesse non tenue
qu’elle pensait bien ne jamais tenir.
Et c’est poussée par le remords qu’Hélène re-
tourna une fois encore au château.
A son arrivée la vieille dame n’avait pas ouvert les
yeux. ElleavaitlaisséHélènerepartirsansparaîtreavoir
remarquésaprésenceetHélèneauraitpucroireeneffet
quelachâtelainenes’étaitpasaperçuedesavenuesiune
larme n’avait, avant qu’Hélène ne partît, coulé du coin
27Contes de la nuit
del’œilmauvejusqu’auxcommissuresdesvieilleslèvres
crispées sur un chagrin trop lourd.
"En quoi ai-je donc failli ?" se demandait au re-
tour Hélène. Mais ellele savait trèsbien.
Cefutencorelerecteurquiladélivradecequi
était devenu pour elle un malaise obsédant : l’impres-
sion de ne pas faire ce qu’elle devait faire parce qu’elle
en était parfaitement incapable.
Elle s’était rendue au presbytère, lasse des mines
renfrognées de Cathou, lasse des airs énigmatiques du
navigateur.
Tout en bavardant, le recteur lui raconta qu’il y
avaitbienlongtemps,onbaptisaitlesenfantsduvillage,
non pas sur les fonts baptismaux actuels, mais tout au
fond de l’église, sur une vieille cuvette de pierre au-
jourd’huicraquelée. Ondisaitquedanslecreuxd’une
de ces pierres il y avait une médaille.
C’étaitcelled’unenfantquis’étaitàcepointagité
au cours de la cérémonie que la chaîne à laquelle était
passée la médaille avait cassé et que cette dernière était
tombée dans une des fissures de la pierre sans que l’on
pût l’en retirer. Elle y était donc selon toute vraisem-
blance encore aujourd’hui.
Hélène quitta le recteur et entra dans la vieille
église. L’église était emplie de l’odeur de tous les
cierges qui y avaient été allumés et s’étaient consumés
en prières. L’église était pleine des couleurs que le
soleil avivait sur les vitraux et leurs teintes venaient
caresser les flammes des multiples petites bougies allu-
mées en offrande par les fidèles et qui se fondaient en
suppliques.
Hélène sentait autour d’elle les regards des saints
quihabitaientlapetiteégliseetlescouleursnaïvesdont
on les avait peints enchantaient son âme. En contem-
plantleursstatues,Hélènesedisaitquel’onentraitdans
un paysdecontesde fées quiétaitaussicelui dela folle
espérance,danslepaysdel’enfanceàjamaisgraciée,où
l’onnegrandiraitpaspourmourir,maispourmieuxse
28Simone Tillenon
rapprocher des anges, où le souffle de l’Esprit vous fe-
rait pousser des ailes.
Hélènesouriaitauxvieuxsaintsdesonvillagenaï-
vementhabillésauxcouleursnaïvesdesrêvessimplesdes
gens de son pays.
Elle avança vers l’ancienne cuvette de pierre qui
reçutjusqu’àenêtreuséel’eaudetantdebaptêmes,vers
l’anciennecuvetteretenantunemédailleperdue.
La pierre était humide, souvenir de l’eau sacrée
qui autrefois y fut maintes fois versée, ou simple dépôt
delabrumequipénétraitsouventparlaportelargement
ouvertedel’église. Detoutespetitesherbes,commeon
en voit sur les mares, tapissaient le fond de la cuvette.
Hélèneessayaitenvaind’apercevoirlamédailleaufond
d’une crevasse. Le temps était lourd ce jour où se fai-
saitlarecherched’Hélène. Lajeunefemmeavaitchaud
malgré la relative fraîcheur de l’église. Elle décida de
sortir pour respirer un peu. Elle se sentait inexplica-
blement oppressée. En ouvrant le porche de l’église,
elle vit qu’une pluie torrentielle s’était mise à tomber.
"C’était donc cela, se dit-elle, cette chaleur, cette op-
pression,toutcelas’expliquaitparlavenuedel’orage."
Ilneluirestaitplusqu’àresterattendrelafindelapluie
àl’abridansl’église,etHélènes’enrevintprèsdesvieux
fonts baptismaux.
Comme dans les histoires où se mêle à la réalité
un brin de surnaturel, un éclair zébra l’obscurité de
l’église. En effet, l’église tout à l’heure si lumineuse et
pleinedecouleurss’étaitpeuàpeuobscurcietandisqu’à
l’extérieurlecielétaitdevenutoutnoir. Hélène,parce
qu’elle était perdue dans ses pensées ne s’était aperçue
de rien.
Un éclair zébra donc l’obscurité. Une petite lu-
mière jaune, comme détachée de l’éclair, brilla dans
le creux d’une crevasse et Hélène n’eut aucun effort à
faire pour retirer du creux de la pierre la vieille mé-
daille d’autrefois. Elle était lisse, polie par les années.
29Contes de la nuit
Elle était en or. La Vierge y souriait. Elle tenait dans
ses bras un gros enfant Jésus joufflu.
La pluie avait cessé. Hélène sortit de l’église em-
portant la médaille.
Danssahâted’allerretrouverlenavigateur,ellene
songeamêmepasàfairepartdesadécouverteaurecteur.
Ellemarchaitd’unpasvifverslevieuxgréement.
"Il fait beau de nouveau et nous avons le temps",
luiditlenavigateurlorsqu’elleluifitpartdesondésirde
levoirauplusvitehisserlesvoilesafinqu’illaconduisît
au château.
CommentHélènenes’était-ellepasaperçuequ’il
étaittellementbeau? Enfait,ellenel’avaitjamaisvrai-
mentregardé. Iln’étaitpasvieux. Ilavaitunregardvert
quitoutàcoupluifitchavirerlecœurcommesiune
houle trop forte avait secoué la barque sur laquelle elle
était montée en sa compagnie.
"Comme j’aurais aimé, se dit-elle, que ma pro-
messe eût été tenue, que je ne fusse plus obligée de
merendrechezlachâtelainemarquéed’unéchecquila
marqueàsontour,alors,sicelaavaitété,jeseraisvenue
quand même vers le gréement, je serais venue simple-
ment pour le navigateur arrivé je ne sais d’où, pour je
nesaisquelleétrangehistoire. Nousaurionseuletemps
de déchiffrer noscœurset peut-être levent quisouffle
dans les voiles du vieux bateau eût-il doucement su ef-
fleurernosdeuxâmestoutétourdiesderenaîtreetdese
retrouver. Mais, je le sais trop bien, il n’en sera point
ainsietlenavigateurauxyeuxdemerslointainesn’estlà
tout près de moi qu’à cause d’une mission à laquelle je
necroispasetàlaquellepourtantilestnécessairequeje
me consacre toute entière."
Etlorsquel’hommequiallaitlamenerauchâteau
pritlamaind’Hélènepourl’aideràmontersurlevieux
navire, Hélène à ce contact comprit ce que signifiaient
les adieux prononcés avant qu’aucun salut n’eût jamais
étédit,leshistoireperduesetlesamoursmortes.
30Simone Tillenon
Ellesutégalementqu’elleneseréveilleraitjamais
de ce quasi songe qu’était sa vie tâtonnante. Aveugle,
elle l’était trop pour espérer la lumière tandis qu’elle
restait prise dans l’obscurité de la nuit, puisqu’aussi
bienlanuitestmèredetouslesrêves. Ileûtsuffipour-
tantquel’hommeprèsduquelelleétaitposâtsabouche
sur la sienne, doucement, avec mansuétude, qu’il eût
desamainfaitécloredansleventred’Hélènelafleurde
succulence née avec le printemps et qui donne couleur
ettoutejoieauxchoses,maisl’homme,siprochesiloin
d’Hélène,n’étaitoccupéqu’àhisserlagrand-voile.
Il quitta la jeune femme devant la porte du châ-
teau. Hélène se retournant et ne le voyant plus sut que
cettefoisilavaitdisparupourtoujours. Ilnefallaitpas
qu’elle laissât plus longtemps son cœur s’attarder aux
regrets. L’hommeluiavaitsipeuparléetquoiquequ’il
sûtbienousemblâtsavoiràquelletâcheelleétaitdesti-
née, il ne paraissait se soucier ni de son échec ni de sa
réussite.
Hélène poussa la porte de la vieille demeure et
entra.
Comme à l’accoutumée, elle se trouva immédia-
tementdevantlachâtelainequisemblaitsomnolerdans
son fauteuil désuet, le chat aux yeux bleus sur ses ge-
noux, l’automate aux cheveux blonds posé sur un gué-
ridon à côté d’elle.
Elle n’ouvrit pas les yeux. Et pourtant Hélène
sentait qu’elle attendait sa visite. La main droite de la
vieille dame était ouverte, paume tournée vers le ciel,
commedansl’attented’uneaumôneoud’uncadeau. La
main gauche était légèrement crispée sur le médaillon
qui pendait à son cou et où souriait l’enfant qu’Hé-
lène recherchait. Pour la première fois Hélène remar-
qua que l’enfant portait au cou une médaille et ce fut
en posant celle qu’elle avait trouvée dans la main de la
châtelaine qu’Hélène se rendit compte que la médaille
del’enfantdumédaillonétaitlareproductionexactede
31Contes de la nuit
cellequ’ellevenaitdedéposerdanslamainquiserefer-
mait sur elle doucement.
Comme la châtelaine ne disait mot, Hélène dé-
cida de sortir sans bruit, laissant la vieille femme à son
sommeil. Ce fut alors qu’Hélène remarqua au fond de
lapiècedanslaquelleelleétaitunescalierqu’ellen’avait
pointremarquéaucoursdesesprécédentesvisites.
Intriguée, le cœur un peu gros sans trop savoir
pourquoi, Hélène emprunta l’escalier. Les marches
grincèrent sous ses pas et une fois encore des toiles
d’araignées se prirent dans sa chevelure. Hélène se
retrouva sur un palier qui, comme tout le reste du
château,avaituneodeurdepoussièreetdemoisissure.
Devant Hélène, il y avait une porte que la jeune
femme ouvrit.
Il était là, assis, les yeux bleus et les cheveux
blonds. Il mordillait sa médaille.
"C’estl’enfantduportrait,seditHélène,j’aire-
trouvé le petit-fils de la châtelaine."
Elle eût dû se sentir joyeuse, soulagée. Tout au
contraire,une angoisseluiserrait lagorge.
"Tuviensjoueravecnous?"demandal’enfant.
Hélène s’étonna, car l’enfant était seul. Que si-
gnifiait ce "nous" ? Puis elle entendit un miaulement
qui la fit penser au chat du recteur. Elle le chercha un
peu, mais ne vit rien.
L’enfant avait ri comme s’il lui faisait une bonne
farce ou la déroutait par une devinette, un peu plus et
pourquoipasilluiauraitdit,tantilsemblaits’amuser:
"Tu donnes ta langue au chat ?" Puis Hélène entendit
unautrebruitqu’ellereconnutégalementtoutdesuite,
celuiquefaisaitlepetitautomatelorsqu’onlemettaiten
marche. Mais pas plus qu’elle n’avait vu le chat elle ne
vit l’automate. L’enfant riait toujours. Ce rire mettait
Hélène mal à l’aise. Pour échapper à son trouble, elle
ditaupetitenfant: "Jevaisdireàtagrand-mèrequeje
t’airetrouvé-Tuaslesmêmesyeuxqu’elle",luirépon-
dit l’enfant qui avait cessé de rire.
32Simone Tillenon
Hélènedescendittrèsvitel’escaliergrinçant. Elle
trébucha même dans sa hâte de dire à la vieille dame
qu’elle avait retrouvé son petit-fils. Elle entra préci-
pitamment dans la pièce où tout à l’heure somnolait la
châtelaine. Elle se dirigea si rapidement vers la vieille
dame qu’elle heurta par maladresse le guéridon sur le-
queluninstantauparavantelleavaitvuposél’automate.
Iln’yétaitd’ailleursplus. Leguéridonbousculéseren-
versaetvintheurterlefauteuildelachâtelaine. Unfort
coup de vent ébranla la porte centrale du château. Elle
s’ouvrit. Sous une rafale plus violente, la porte de la
pièce où se trouvait Hélène s’ouvrit à son tour et l’air
entraentourbillonnant. Lavieillefemmeétaittombée
desonfauteuilet,souslesyeuxhorrifiésd’Hélène,sous
lesouffledel’airsoncorpsseréduisaitenpoussière. A
terregisaitlemédaillond’oroùl’enfantauxyeuxbleus
souriait sous le regard mauve d’Hélène.
OnnerevitjamaisHélèneauvillage. Cathoude-
meura seule dans la vieille maison. Lorsque quelqu’un
se hasardait à parler devant elle de vieux gréement, et
cela revenait souvent dans la conversation des marins,
elleentraitdansuneragefolleetinexpliquée. Onéton-
naitd’ailleursbeaucoup Monsieurlerecteurlorsqu’on
luiparlaitd’unevieillemédailleenfouiedansunepierre
desanciensfontsbaptismaux. Ilétaittoujoursavenant,
M. le recteur, il aimait bavarder avec ses paroissiens,
s’instruire auprès de ceux qui revenaient de la ville. Il
appréciaitqu’auretourdevoyagesonluifîtquelqueca-
deau. Celui qu’il goûta le plus, ce fut celui que lui fit
une de ses paroissiennes. Il s’agissait d’un petit auto-
mate. "Le mécanisme enestvraimentsi parfait", disait
le vieux prêtre en s’émerveillant.
Cathouallaitcommeellel’avaittoujoursfaitfleu-
rir deux tombes au cimetière, celle d’une femme dont
33Contes de la nuit
personne ne se souvenait au village et celle d’un enfant
blond dont le portrait se trouvait sur la dalle de son
tombeau. Il souriait aux anges en ouvrant de grands
yeux bleus. Sur la tombe de la femme, Cathou dépo-
sait des bruyères mauves.
34-II-
Lorsqu’il l’aperçut, il dormait roulé en boule
comme un chat, blotti contre un tas d’ordures. Des
gens du voyage étaient venus s’installer quelques jours
dans son pays et ils jetaient leurs déchets et les excré-
ments de leurs animaux un peu loin de leurs roulottes
disposées encercleautourdu chapiteau bariolé de leur
cirque. Et cela avait fini par faire ce gros tas d’ordures
contre lequel, blotti, il dormait.
Tous les soirs, les gens du voyage donnaient une
représentation. De loin on pouvait entendre la mu-
siquequi accompagnaitleurspectacle. C’étaittoujours
lamêmemusique,unpeutristeetobsédante,unemu-
siquequiconvenaitparfaitementàl’illusionqu’elleac-
compagnait.
Entré sous le chapiteau, on se mettait à croire
à un monde où, tel le funambule, on pouvait mar-
cher sans poser le pied sur la terre, où l’on pouvait
sans crainte, tel le trapéziste, s’élancer dans lesairs,où
l’on pouvait croire que d’un objet inerte comme un
chapeau, sortait, vive et blanche, une colombe nais-
sant de notre désir, croire enfin que l’homme pouvait
sans risque, côtoyer les grands fauves qui rampaient à
ses pieds. Et c’était précisément cette soumission des
35Contes de la nuit
tigresgrondantsetaplatisdevantledompteurquigênait
Lom. Etcettegêneluifaisaitpressentirquelorsque,de-
vant ses yeux, se serait estompé le mirage du spectacle,
que lorsqu’il n’entendrait plus la musique envoûtante
quil’accompagnait,ilgarderaitseulementl’impression
d’avoirassistésommetouteàquelquechosed’impur.
Lom ne pouvait ou ne voulait pas s’attarder sur
cetteimpression. Ilrevenaittouslessoirsaucirqueavec
obstination, espérant qu’enfin il ne ressentirait point
cemalaisequil’oppressaitàchaquereprésentation,es-
pérant qu’une fois enfin il pourrait surprendre un re-
gard de tendresse entre l’homme et le fauve. Mais cela
ne se produisait pas. Lom ne lisait que la terreur dans
les yeux de la bête que le dompteur cravachait. Ce re-
gard était pour Lom insoutenable. Le fauve tremblait,
si peu conscient de sa puissance, et de sa force qui, s’il
l’avait décidé, eût été triomphante. Le dompteur pour
sapartétaitsimplementfierdesonpouvoirdérisoireet
fallacieux.
Lomvivaitseul. C’étaitunhommerobusted’une
trentaine d’années environ, roux comme l’était son
père,commelefutsongrand-père,etcommel’eûtété
certainement son fils s’il en avait eu un.
Mais Lom vivait sans femme et n’avait pas d’en-
fant.
Lomfaisaitchaquesoirunelongueroutepourve-
nirs’asseoirsouslechapiteauducirque. Ilyvenaitespé-
reruneétincellededouceur. Ilnevitchaquesoirbriller
quelespaillettescousuessurlescostumesetchaquesoir
s’en retourna chez lui le cœur un peu plus gros encore
qu’il ne l’avait en venant. Sous les vêtements des gens
duspectacle,ducirque,duvoyage,sedissimulaient,du
moinsLomiglesentaitainsi,pauvreté,misèreetdéses-
poirducœur. Lefaire-semblantépuise,s’ilestlaseule
36Simone Tillenon
conduite de l’âme. Le factice exigerait de n’être que
le jeu d’un instant, pirouette dans les étoiles. Quand
s’achèverait cette échappée dans un ciel de haute vol-
tige,ilconviendraitderedescendreet,poséainsiqu’un
grand oiseau sur les écueils maîtrisés d’une mer mou-
vante,deresteréveillé,guetteurdésabusé,puisquec’est
cela seul que l’on appelle vivre.
Mais bien sûr, si l’on avait demandé à Lomig de
direpourquoiilsentaitsoncœursilourdetsilasàlafin
de cette vision de paillettes, de dorures, de clowneries,
de sauts périlleux et d’animal vaincu, il eût été, on le
répète, dans l’incapacité de le dire.
Lomig était ignorant. Il était resté orphelin très
jeune. Le père de Lom n’était jamais revenu d’une
pêche en mer et son épouse l’avait suivi très peu de
temps après, prise de mélancolie, disait-on, mais sur-
toutvictimed’unetouxtenace,dontlesoreillesdeLo-
mig adulte étaient encore déchirées.
Trèssouventluirevenaientauxyeuxetaucœurdes
souvenirs de son très jeune âge. Très peu de souvenirs
de son père, il fautle dire, seulement celui d’un grand
marinsolideauxdoigtscouvertsd’unduvetroux. Cette
grande main chaude le maintenait fermement quand,
parlessentiersdouaniers,sespetitspasmaladroitstré-
buchaientsurungaletapportésansdouteparunmou-
vement violent et convulsif de la mer.
Carlamaisondesonpèreétaitprochedesflots.
Il habitait toujours la maison de la grève, là où
étaitmortesamère. Lesgensdesenvironslaluiavaient
conservée bien intacte ("C’est la maison du gars de la
Maryvonne", disait-on, et cela suffisait à écarter toute
malveillance tandis que lui, Lomig, roulait de famille
en famille, comme un bateau désancré et bousculé des
vagues). Homme, il était revenu chez lui et la barque
indécisequ’ilavaitétéavaitenfinretrouvéleport.
S’il se souvenait peu de son père, il se souve-
nait très bien par contre de sa mère. Peut-être au
fond le recréait-il, ce visage, en s’inspirant sans s’en
37Contes de la nuit
rendre compte du visage de la Vierge qu’il aimait tant
contemplerdansl’église. Lomnesavaitpasprier. Lom
d’ailleurs parlait à peine, comme si dans son errance il
n’avait pu conserver sa force que grâce à un mutisme
dont il se fortifiait.
Il lui arrivait pourtant de dire à la Madone qui
le fixait de ses yeux bleus dont le temps avait déteint
la couleur : " Santez Maria, ô Mamm…" et c’est à ce mo-
ment-là qu’il se souvenait de la sienne. Même ten-
dresse des yeux, mais ceux de la femme qui l’avait mis
au monde étaient bruns et il pensait quand il était pe-
tit que s’il avait pu toucher ces yeux-là, ils auraient été
doux comme du velours, doux comme les pétales de la
pensée qu’il cueillait alors pour elle. Aujourd’hui, il
disposait les pensées sur sa tombe au cimetière. Une
tombe étroite alignée à côté de celle du père dont il
se souvenait si mal, alignée à côté de celle de l’époux,
côte à côte, comme Maryvonne l’avait été dans le lit de
coin. Dansson souvenir, Lomvoyait encoresa maman
étendue. Elle était si minuscule sous son gros édre-
donqu’illuisemblaitqu’ilpourraitlasouleverdansses
brasd’enfantetl’emmenerverslesoleilquilaguérirait
peut-être, avait-il entendu dire. Mais il n’avait pas es-
sayé,etsoncœurenrestaitnoyédebrume.
Ilsesouvenaitqu’étanttoutpetitilvenaitverselle,
ilseblottissaitcommeseblottissaitlepetitanimalqu’il
découvrait aujourd’hui serré contre son tas d’ordures.
L’association lui déplut. Il se refusait à imaginer sa si
joliemamandevenueuncorpspourrissantdansuncer-
cueil vermoulu sousune terre humide.
Maryvonne, sa mère, avait de plus en plus de mal
àrespirer.
Elle ne craignait que deux choses, disait-elle -
maisàtraverscesdeuxchosesqu’elledisaitcraindre,ne
craignait-ellepasenfaitl’effroiindicibledeladispari-
tion absolue ?
Elle ne craignait que deux choses : la première
de ne plus pouvoir respirer dans son cercueil clos et
38Simone Tillenon
alourdidupoidsdelaterre(encorepourcelaaurait-elle
peut-être pu atteindre la mortelle résignation qui lui
eûtpermisdel’accepter),maisladeuxièmeétaitsipoi-
gnante qu’elle ne pouvait être endurée par un cœur
de mère, la deuxième, inacceptable pour Maryvonne,
contrelaquelleelles’agiteraitàjamaissousterreendé-
risoire mouvement de révolte, était de devoir quitter
son garçon, son tout petit. Ses suffocations de plus en
plus fréquentes n’étaient autres que son souffle coupé
devant l’inéluctable ordre fatal.
Ilserevoyaitblotticontreellecommeunpetitani-
mal,peuàpeuapeurédesentirmonterl’angoissedesa
mère.
Elle le serrait contre elle, l’enfouissait avec elle
sous le gros édredon et lui disait que là, bien cachés,
ils étaienttous deuxprotégés, invincibles.
Cachés sous l’édredon ils entraient dans leur de-
meure magique, leur imprenable citadelle au pied de
laquelle venaient mourir tous les dragons du mal, tués
du souffle de l’amour.
Serrés l’un contre l’autre, ils s’échappaient dans
leur demeure de rêve et Lomig apprenait aussi que
l’amour et le songe sont souvent identiques et plus
tard cette idée, comme un ver dans un fruit, viendrait
ronger son cœur.
Ilsesouvenaitencoredesamèreselevantdeson
lit, trébuchante, et venant se pencher sur lui pour un
baiseravantlesommeiletpourluidemanderderéciter
avecelledesmotsqu’ilavaitoubliésetainsiilavaitperdu
leur commun langage.
Car elle était partie. Il se rappelait son dernier
visage.
Il s’était faufilé entre les voisines qui entouraient
le lit de Maryvonne. Il voulait aller près de sa mère
qu’onluiinterdisaittoutàcoup d’approcher.
Dressé sur la pointe des pieds, il vit sa maman.
Elle était toute blanche. Il lui demanda d’une voix
plaintive de le regarder, et pour la première fois sa
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