Contes et récits de Sologne et Val de Loire - Tome 1

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Ce sont huit histoires ou fictions que Patrice Boucher, alias Albin Foret, vous invite à venir
découvrir dans ces pages. Cet auteur, natif de la région orléanaise, est avant tout un personnage
passionné. Fils d’ouvrier et fier de l’être, il puise son inspiration dans cette région de la Sologne
et du Val de Loire : la vie de nos anciens et les vieux métiers, la forêt et le canal, la Loire et
sa marine fluviale, les croyances et les histoires locales sont autant de sujets variés qui nourrissent son imagination. Dans un style
familier et linéaire qu’il revendique bien volontiers, il raconte... Sans prétention, il écrit... Toute une ambiance bien particulière que vous pourrez retrouver en poussant la porte du site internet
www.albinforet.com. Cet auteur original, également musicien, compositeur et interprète, vous expose tout son univers : récits,
textes et chansons qui n’attendent que les promeneurs qui aiment à flâner paisiblement…

Sa devise : « Je ne prétends rien, je fais avec... »



Visitez le site de l'auteur : Albin Foret.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 63
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953750300
Nombre de pages : non-communiqué
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LA BÊTE
Robert était à l’affût depuis une bonne demi-heure déjà. Le jour allait se lever vite à présent. Adossé contre un chêne honorable, il patientait tranquillement. Le canon de son arme était en appui sur une pique dont l’extrémité se terminait par une fourche. Fichée en terre, l’installation était des plus stables. Robert devinait la rivière peu profonde qui s’écoulait tranquillement en contrebas. Quelques sauts de poissons re-tentissaient parfois et il entendit les quelques cris d’une poule
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d’eau effarouchée un peu plus haut, en amont, sur sa gauche. La matinée était calme et apaisante. Il eut une pensée pour ses moutons qu’il avait abandonnés à la bonne garde de son chien, Broc, un bâtard dont les compétences étaient certaines. Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en se remémorant la tête de l’animal, ce camarade solide, chien de berger émérite et fidèle. — Pas bouger ! lui avait-il soufflé en quittant sa cabane. Inutile de lui en dire plus. Robert était un berger itinérant. Il travaillait pour le pro-priétaire d’une grosse ferme communément appelée la ferme des Noues. Dès la fin de l’hiver, il sortait les animaux de la bergerie, une cinquantaine de têtes, toutes noires. Il com-mençait par des sorties d’une demi-journée, de-ci de-là, en fonction du temps et du terrain. Rapidement venaient les journées complètes et enfin le départ pour la grande saison. C’était le moment de sortir « le carrosse ». Cette bonne vieille roulotte aux dimensions plus que modestes que Robert avait baptisée familièrement ainsi. Il la déplaçait selon les errances de son troupeau et de sa volonté, la roulotte étant montée sur deux roues importantes. Il était possible d’y atteler un cheval pour les plus longs déplacements mais, bien souvent, Robert prenait la place de l’animal, car l’ensemble n’était pas si lourd et le bonhomme n’aimait pas rester trop longtemps au même endroit. À l’intérieur, il était impossible de tenir debout à moins d’avoir la taille d’un enfant d’une douzaine d’années. On pouvait y trouver tout juste la place d’étendre une paillasse. À chaque extrémité, deux rangées d’étagères rudimentaires permettaient de ranger quelques ustensiles. Quand arrivait la soirée, les bêtes étaient regroupées dans un enclos déplié en hâte. L’homme se restaurait sur le pouce puis disparaissait pour la nuit dans sa cabane à roues. Le chien, quant à lui, se couchait en dessous sur un vieux sac qui lui était réservé. Il
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s’endormait bien vite, mais d’une oreille seulement. Une de ces sentinelles redoutablement efficaces restait toujours à moitié dressée. Le moindre bruit suspect, une bête domestique ou sauvage de passage et, de suite, le gardien redressait la tête et si besoin, donnait l’alerte. Dans le cas contraire, il s’aban-donnait à nouveau au sommeil en poussant un soupir d’une profondeur intense. Broc était un très bon chien qui savait bien mener les bêtes. Avec Robert, le binôme ainsi formé était très compétent. Le fermier ne pouvait que s’en féliciter. Les loups, quant à eux, ne se manifestaient plus… le dernier ayant été abattu peu auparavant. Ainsi, le berger s’en allait avec ses animaux au gré des plaines et des bois en quête d’une nourriture pas très abon-dante mais des plus riches. Une à deux fois par semaine, les propriétaires de la ferme envoyaient un jeune gamin à sa rencontre avec la mission d’apporter un ravitaillement tou-jours insuffisant. Il arrivait bien souvent que le voyage du jeune messager, qui ne manquait pas de lambiner quand il ne se perdait pas en route, se termine en aventure aussi for-midable que mémorable, ce qui avait le don d’irriter notre personnage. Il n’était pourtant pas toujours bien évident pour un enfant de retrouver tout ce petit monde qui pouvait se déplacer d’un jour à l’autre. Généralement et par rapport à la position de la ferme, Robert ne s’écartait jamais plus loin qu’un rayon d’une dizaine de kilomètres et convenait avec le petit commis des futurs rendez-vous. Robert aimait bien cette vie, surtout à la bonne saison, dès qu’il se trouvait en pleine nature avec son chien et ses bêtes. Son patron n’était jamais sur son dos, et ça, c’était pour lui la plus grande des richesses. Il était son propre chef. Il ne connais-sait que trop la vie des charretiers et des autres ouvriers agri-coles qui supportaient du matin au soir les remontrances sur un travail qui n’était jamais bien fait. Lui ne connaissait pas
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tous ces excès. Certes, sa vie n’était pas des plus reposantes, mais peu importait puisque l’essentiel était sauf : sa liberté. Il organisait sa journée comme il le désirait. Depuis bien long-temps, les ravitaillements de la ferme n’étaient qu’un modeste plus. Il connaissait parfaitement cette nature qui l’entourait : les animaux mais aussi les plantes, les champignons, les dif-férentes propriétés et immanquablement, leurs gardes. De plus, il possédait un objet de convoitise, soigneusement dissi-mulé dans sa cabane : un superbe fusil à un coup qu’il tenait de son père. Certes, c’était une pétoire assez étonnante de par son aspect mais qui s’avérait être une très bonne arme. Il n’en faisait que rarement usage mais la saison revenue, dès ses premières escapades en solitaire, des pulsions intenses re-montaient. Ces pulsions qui, comme l’inoffensif hérisson, sortaient de leur hibernation. Il les redécouvrait avec un réel bonheur. Il sortait avant le point du jour pour le chevreuil qu’il revendait sous le manteau au boucher d’un village voisin. Il savait aussi attraper, dans les sous-bois et les plaines, le petit gibier qu’il piégeait. Il lui arrivait de le préparer pour lui-même, à la broche par exemple, au-dessus d’un feu et sous les étoiles. Un de ses compagnons pouvait même le rejoindre à l’occasion. Son métier lui permettait d’observer cette nature qu’il aimait véritablement. Il repérait les gîtes, les terriers mais aussi les places fréquentées. Assez régulièrement, il glissait à deux ou trois connaissances des communes voisines quelques lapins pris au collet qu’il attrapait par-ci par-là. Il les échangeait volontiers contre un paquet de tabac, un fro-mage, une bouteille de vin ou quelques pièces. Ainsi s’écoulait la vie pour ce trentenaire célibataire aux cheveux longs et frisés, rangés sous un chapeau crasseux. Des yeux bruns brillants comme une paire de billes neuves, un nez effilé, une barbe généreuse caractérisaient le personnage. Le fermier le laissait tranquille. Son berger était compétent et responsable.
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Ces deux qualités lui garantissaient la confiance et la tran-quillité. Il releva le col de sa grosse veste car il faisait encore frisquet. Ne pas bouger accentuait la sensation. Le jour se levait très vite à présent. La lumière s’installait, la journée serait assurément belle. On distinguait maintenant de façon très nette une plaine naturelle de l’autre côté de la rivière. Robert conforta sa position, épaula tranquillement, à moitié sur le qui-vive. À l’orée de la forêt, tout là-bas, deux ou trois chevreuils ne devraient plus tarder à apparaître. Ce groupe comptait jusqu’à six membres. Il avait déjà abattu deux indi-vidus en à peine quinze jours. Soudain, il se concentra ; il avait repéré du mouvement. Il vit quelques formes se détacher sur l’herbe verte et s’avancer. Trois, puis bientôt quatre tâches marron se dessinèrent nettement. Les animaux étaient prudents. À découvert, le plus avancé d’entre eux était un joli brocard d’environ quatre ans. Il portait la tête bien haute, les oreilles aux aguets, tous les sens en éveil. Robert n’osait plus respirer. Il lui fallait patienter encore et les laisser s’approcher. Ils viendraient jusqu’au bord de la rivière et c’est à ce moment précis qu’il atteindrait la cible, cible qu’il n’avait pas encore choisie. Pourtant, son attention fut attirée par un bruit anormal de l’autre côté de l’arbre qui lui servait d’appui. Il ne pouvait en identifier l’origine mais il reconnut précisément les bruits d’un animal qui se déplace. Ce dernier n’était pas discret. Il res-sentit soudain un formidable coup de chaud car le bruit était vraiment trop proche maintenant. De toute évidence, l’intrus l’avait repéré et le chargeait. D’ailleurs, les chevreuils qu’il tenait dans sa ligne de mire rebroussèrent chemin soudain pour regagner en toute hâte la forêt sécurisante. Ce signe était sans équivoque. Ils avaient décelé quelque chose d’anormal. Robert se redressa et poussa un cri de frayeur mêlée de sur-
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prise. Il se trouvait face à face avec un animal incroyable, aux dimensions impressionnantes. Il ressemblait vaguement à un grand singe, immense. Ce dernier leva les bras au ciel avec de grands gestes tout en poussant des cris caverneux et puissants, aussi forts qu’effroyables. Il était gigantesque et menaçant. Il se jeta soudain sur le berger mais l’homme n’attendit pas son reste pour déguerpir. Il n’eut que le temps de bondir sur le côté, glisser et rouler en contrebas, atterrissant précipitamment dans la rivière. Dans sa chute, son doigt pressa la gâchette qui libéra le coup de feu dans les arbres. Il acheva sa course dans l’eau puis pataugea en toute hâte jusqu’à l’autre rive, criant à son tour pour exorciser sa peur. Il trouva un endroit pas trop abrupt pour remonter, ce qu’il fit d’un bond extraordinaire, s’égratignant les mains au passage en s’agrippant à des ronciers. Il venait de trouver au fond de lui une énergie jusque-là in-soupçonnée. Certain d’avoir gagné une certaine sécurité, il se tourna pour faire face à l’autre berge. Il soufflait fort, avait peine à retrouver ses esprits. Son cœur battait à tout rompre. Il résonnait comme un tambour, si fort que l’homme ne par-venait même pas à se concentrer sur les bruits des alentours. De l’autre côté, il ne distinguait rien. Plus d’animal… mais la nature avoisinante ne s’y trompait pas. Plus aucun son, seul le bruissement des feuilles agitées par un vent léger. Le chapeau du berger, quant à lui, s’en allait tranquillement sur la rivière, porté par un courant léger. Robert le récupéra une cinquantaine de mètres en aval, après quelques acrobaties, en s’aidant d’une branche morte. Il le secoua violemment puis le renfonça, énervé, sur sa tête. Le malheureux était trempé, frigorifié et encore tout trem-blant d’émotion. Il avait eu si peur et cette dernière restait bien là, au fond de lui, prête à s’exprimer à nouveau. Quel genre d’animal venait-il de rencontrer ? Il n’en avait jamais vu de pareil. Il avait bien rencontré un petit singe une fois,
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dans une fête foraine, lors d’un passage dans une grande ville. C’était durant la période de son service militaire, lors d’une permission avec des camarades, mais cet animal était ridicule en comparaison. Les dimensions de celui qu’il venait de rencontrer étaient incroyables. Cette bête faisait bien deux mètres de haut, encore bien plus avec ses grands bras qui fouettaient les airs. Le fait de se remémorer cette grosse tête avec ses énormes dents et ses yeux vitreux lui fit froid dans le dos. Mon dieu, quel regard vide et effrayant à la fois, et cette énergie ! L’idée d’abandonner son fusil lui était insupportable, il était bien trop précieux. Pourtant, tout son corps refusait de se mettre à l’eau pour retourner à l’endroit où il gisait. Sa peur était plus forte. La bête était encore là, tapie, il le savait car il le ressentait. Désemparé, il s’en alla prestement, remettant à plus tard la récupération de son arme. ~~~ C’était une habitude en fin de semaine pour Robert le berger, Camille et Jean-Marie de se retrouver chez leur ami Kléber, un vieux célibataire du village. Ils passaient ainsi une bonne partie de la soirée à jouer aux cartes et vider quelques bouteilles de mauvais vin. Kléber vivait dans une petite mai-son bien modeste constituée d’une unique pièce à vivre. Un lit, dont on ne savait jamais où se situait la tête, était placé dans un des coins de la carrée. À l’opposé, se trouvait un évier rempli de vaisselle sale et toujours en retard de quelques jours. Au centre de l’habitation, une table et quelques chaises étaient positionnées judicieusement devant une cheminée assez imposante qui inondait la pièce d’une chaleur étouffante. Le parfum ambiant était un savant mélange de fumée froide, d’odeurs de cuisine et de diverses salissures, mais les hommes avaient plaisir à se retrouver ici, loin de toute discipline fémi-
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nine. Les cartes volaient les unes après les autres, les silences étaient cassés par des exclamations vigoureuses, des coups de sang et des rires. Mais ce soir-là, cette bonne humeur coutumière fut per-turbée lorsque la porte d’entrée fut ébranlée vigoureusement à plusieurs reprises. Quelqu’un venait de s’y jeter d’un élan et s’y agaçait en tambourinant avec vigueur, ne pouvant l’ouvrir. Les hommes se regardèrent. Était-ce Camille ? Ce dernier n’était pas encore arrivé. — Ouvrez-moi, que diable ! Ouvrez-moi donc, vous autres ! Le loquet était secoué vigoureusement, en vain. Surpris, les hommes se regardèrent. Les coups redoublèrent, accom-pagnés de cris. — On dirait bien la voix de Camille…, risqua Jean-Marie. Kléber hésita un instant puis se leva enfin pour rejoindre l’entrée. Sa porte n’était pas fermée au loquet mais le visiteur semblait si paniqué qu’il n’arrivait pas à l’ouvrir. Il arriva devant la porte quand l’excité entra comme un boulet de canon dans la pièce. Dans son élan, comme un diable, il bouscula Kléber, l’envoyant s’écraser lourdement sur une chaise qui céda. C’était Camille qui déjà refermait la porte en faisant glisser le gros loquet. Puis, tous le virent se précipiter jusqu’à la cheminée pour s’arrêter devant les flammes, comme un de ces enfants affolés par l’obscurité qui viendrait se rassu-rer auprès de cette source lumineuse. Le jeune homme était grand, maigre. Ses yeux affichaient une peur évidente. Il se frotta les mains nerveusement tout contre sa poitrine comme pour les réchauffer. Recroquevillé sur lui-même, il gardait le dos courbé. Pourtant, au dehors, la nuit était encore très douce pour cette soirée printanière. On ne pouvait pas avoir froid plus que cela. Mais Kléber, lui, prenait soin de ses vieux os et de sa chaumière humide en allumant dès le début de soirée une bonne flambée dans l’âtre. Camille était méconnaissable
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