Contes et récits de Sologne et Val de Loire - Tome 2

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Le deuxième recueil est né ! Ce sont huit nouvelles histoires ou fictions que Patrice Boucher, alias Albin Foret, vous invite à partager. Dans le style familier qui est le sien, vous découvrirez à nouveau ces personnages de Sologne et du Val de Loire… Fils d’ouvrier et fier de l’être, il puise son inspiration dans l’histoire récente de sa région natale. Toute une ambiance particulière que vous pourrez retrouver en poussant la porte du site internet www.albinforet.com. Cet auteur original, également musicien, compositeur et interprète, vous expose tout son univers: récits, textes et chansons qui n’attendent que les promeneurs qui aiment à flâner paisiblement… Sa devise: « Je ne prétends rien, je fais avec… »

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953750317
Nombre de pages : non-communiqué
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LA SOURCE
C’est une jeune fille d’une quinzaine d’années, tout au plus, qui se tenait agenouillée devant la statue de la Sainte Vierge. Quelques cierges se consumaient, de petites flammes qui vacillaient, dansaient sur un rythme aléatoire, animées par les nombreux courants d’air du lieu. Cet endroit se trouvait précisément dans l’une des ailes de l’édifice, celle la moins fréquentée, l’autre constituant l’accès à la sacristie. Cet endroit quelque peu isolé de la nef principale et de l’autel, la
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gamine s’y tenait les mains jointes, installée sur un des vieux prie-Dieubancals, les yeux fermés pour mieux se concentrer. Sa ferveur était réelle. Ses lèvres s’agitaient, rythmées par une prière répétée en boucle. Ses longs cheveux d’un noir profond avaient été rassemblés sous une coiffe, en grande hâte de toute évidence. Quelques mèches rebelles s’en échappaient, d’autres avaient été oubliées, une autre encore, particulière-ment épaisse lui barrait le visage. Elle grelottait, emmitouflée dans un gilet distendu. En dessous, elle portait une robe grise dont certains ourlets demandaient à être repris. Quelques fils de couture pendouillaient dans le vide et l’état général de sa mise dénonçait une tenue portée au quotidien. Ses sabots étaient pitoyables, juste bons à être remplacés ; ils ne devaient que la ralentir et la déséquilibrer en permanence. En ce mois d’avril, les belles journées du printemps n’étaient pas encore assez chaudes pour réchauffer cette église dont les murs de pierres étaient très épais. La jeune fille se signa à trois reprises puis ouvrit enfin les yeux. De jolis yeux qui exprimaient pourtant une tristesse remarquable et troublante. D’une couleur foncée, ils étaient anormalement gros et semblaient vouloir s’échapper de leurs orbites ; des cernes renforçaient leur taille. Mouillés par des larmes qui refusaient de sortir, ils brillaient intensément. Une peau délicate et blanche, des joues creuses, un petit nez pointu. À la voir ainsi, cette enfant semblait d’une condition bien modeste, quand une quinte de toux vint confirmer quelques doutes sur une santé somme toute bien fragile. Sa toux s’amplifia, portée par la nef, ce qui gêna, semble-t-il, cette jeune fille probablement très timide. Sa maigreur excessive accentuait l’image de sa vulnérabilité et de son innocence évidentes. Le jeune abbé, quant à lui, avait bien remarqué la petite Loulette qui s’en était allée prier. C’était là son habitude, dès la messe du dimanche achevée, messe à laquelle elle partici-
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pait. Régulièrement, l’office terminé, la petite s’en allait ainsi s’isoler devant la Vierge. Elle faisait preuve d’une dévotion remarquable. Alors que tout le monde s’en allait se retrouver sous le caquetoire pour profiter de cette occasion dominicale, Loulette se retirait loin de toute cette agitation bruyante. Elle priait pendant que les villageois s’échangeaient les dernières nouvelles du jour. C’était là l’occasion de se voir. Pour certaines commères, de colporter quelques histoires croustil-lantes et pour certains hommes, de courir bien vite boire le contenu d’un verre ou deux dans un des troquets voisins, plus par gourmandise que par soif. Une petite pause dans cette vie laborieuse, une récréation bien gentille avant de s’en aller passer à table et de reprendre certaines tâches pour beaucoup d’entre eux même en ce jour. Oui, le prêtre avait bien remarqué la jeune fille. Il ne comptait plus ses visites en semaine et ne pouvait que se féliciter de voir ainsi ses actes de foi. Pourtant, cette fois-ci, il ressentit un petit pincement au cœur beaucoup plus prononcé qu’à l’accoutumée. Loulette pouvait bien entendu compter sur l’affection et l’attention du prêtre, un brave homme de cœur qui accordait les mêmes sentiments de sympathie à tous ses paroissiens. Il eut une légère mimique qui trahissait l’impuis-sance et la compassion. La dévotion de cette enfant n’était pas là sans raison. Quelques échanges très récents avec le mé-decin lui avaient apporté une nouvelle des plus tristes. Le diagnostic était sans appel : le mal des marais. Un mal qui renfermait à lui seul bien des maux. À la demande du prêtre qui avait noté les quintes de toux violentes et répétitives de la gamine, le médecin était allé rendre visite à cette famille qui tenait commerce dans le village. Un troquet plus ou moins bien fréquenté, un peu à l’écart du bourg, là où se rassem-blaient le soir quelques coutumiers, journaliers et chemineaux de passage. Il était tenu par Georges Barret, un homme veuf,
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père d’une bonne demi-douzaine d’enfants. La mère était décédée lors d’un hiver de ce même mal des marais. Loulette était la deuxième née de la famille. Par ce triste drame, sa sœur aînée de deux ou trois années, Clémentine, avait hérité de la responsabilité d’élever les enfants et de veiller à la tenue de la maison. Elle s’était transformée en une femme gouver-nante et autoritaire parce que les responsabilités l’imposaient. Cependant, Loulette, de par sa position, était devenue le souffre-douleur de Clémentine qui la commandait du matin au soir et lui dressait chaque jour une liste de travaux haras-sants. D’un naturel très réservé, la gamine enchaînait les tâches sans rechigner. Séparée de sa mère qu’elle regrettait amèrement, elle acceptait sa condition même si elle était victime de sa réserve : on abusait d’elle injustement. Un peu plus fatiguée de jour en jour, son apparence trahissait un état de santé désastreux. Elle devait se rendre au lavoir pour les lessives quelle que soit la saison, s’occuper du potager derrière la maison, soigner poules et lapins qu’il fallait bien nourrir au prix d’efforts continus, allant par les routes toujours plus loin, couper de l’herbe sur les bas-côtés, ramasser du bois pour le vieux poêle usé, cet appareil bancal, mangé par les feux incessants et nombreux, qui toussait et crachait de la fumée dans une pièce de vie étroite où s’entassait tout ce monde. Courageuse, elle soulevait des charges bien plus grosses qu’elle et malgré certaines chutes qui lui écorchaient les coudes et les genoux, elle se relevait toujours pour avancer et travailler dur. Il y avait les repas à préparer qui se limitaient très souvent à une soupe plus ou moins riche ou une omelette quand les poules se montraient généreuses. Que de besognes sans ja-mais aucune reconnaissance. Clémentine, quant à elle, s’était très bien installée dans son rôle matriarcal. Elle menait en comparaison une vie relative-ment tranquille. Elle avait acquis la confiance du paternel
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qu’elle savait contenter mieux que personne et diriger aussi. Fine psychologue, elle avait appris rapidement à composer avec le personnage. Sa sœur était devenue petit à petit, et peut-être inconsciemment, une véritable esclave dans l’indif-férence générale. En soirée, les frères et sœurs couchés, les tâches terminées, Loulette passait la porte qui séparait la pièce à vivre du troquet et servait les clients derrière le bar jusqu’au plus tard. Docile et obéissante, elle restait au service du père qui régnait en maître incontesté au bout du comptoir. Celui-ci s’occupait à boire et jacasser avec quelques-uns de ces fidèles piliers. Elle servait aussi les quelques tables entassées dans une pièce unique aux dimensions assez réduites. Sa petite taille lui permettait de se faufiler en souplesse et en silence, comme une couleuvre le ferait entre les herbes. Malgré son état de fatigue général et visible, quelques soiffards la dévoraient des yeux et s’autorisaient quelques gestes indélicats, quelques écarts qu’elle accusait sans jamais rechigner encore. Il était rare d’entendre le son de sa voix et c’était bien re-grettable car son timbre était chaud et chantant. Elle s’exprimait très bien dès qu’on lui donnait la parole, ce qui était très rare. Nous étions là à quelques kilomètres de Romorantin, en plein cœur de la Sologne, baignée par ses nombreux marais porteurs et responsables de bien des maux. Le mal des marais qui s’en prenait aux plus faibles de tous âges, s’installait insi-dieusement et se développait ; l’issue en était bien souvent, voire toujours, fatale. Le médecin avait donc visité et ausculté la pauvrette et toute la famille par la même occasion. L’état de santé de Loulette l’avait interpellé et alerté. — C’est très sérieux, ma fille. Tu es bien fatiguée. L’invitation du jeune abbé était justifiée. Il prescrivit pour la jeune fille quelques remèdes qu’il laissa mais aussi et
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