Corps étrangers

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Après avoir quitté la ville des Namourettes, Jeanne gagne Bruxelles. Ronde, introvertie, elle vit par procuration, à travers l’exubérante Anna avec qui elle partage sa vie. Délurée et marginale, cette dernière a tout pour plaire tandis que la jeune boulimique se dissimule dans son ombre. Au gré de tendres rencontres, Jeanne trouve peu à peu sa place dans ce monde qui la délaissait, au point d’en oublier son alter ego. Dans un style aussi cru que sensible, Dolorès Maillant met en lumière la difficile construction de l’être et les heurts relatifs à l’accomplissement de soi.
Publié le : dimanche 19 juin 2011
Lecture(s) : 152
EAN13 : 9782304033502
Nombre de pages : 102
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Corps étrangers Dolorès Maillant
Corps étrangers

Roman





Éditions Le Manuscrit
Paris




© Éditions Le Manuscrit -www.manuscrit.com-
2010
ISBN : 978-2-304-03350-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304033502 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03351-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304033519 (livre numérique) Dolores Maillant





CHAPITRE 1

J’ai toujours voué une passion aux placards à
persiennes. Enfin toujours, c’est un bien grand
mot ! Disons, depuis qu’Anna a foulé le seuil de
ma vie. En juillet 84. Le jour de la brocante
annuelle qui recouvre les deux rives de la ville.
Un enchantement à pupilles et papilles, pour
toute âme de chérubin sachant apprécier les
bateaux, la musique populaire, les stands de
dégustation, et surtout… les tas de jouets
usagés qui pullulaient d’étal en étal au fond des
caisses. Des jouets serrés, étouffés, les uns
contre les autres, vers lesquels je m’agenouillais
sans souffrir des sempiternelles remontrances
de Nadine, la grosse vendeuse à la toison
décolorée de notre supérette, avenue Jean
Materne, à Jambes.

En ces temps-là, j’errais dans cette confuse
période Lego, billes, Barbie, coincée entre le
garçon manqué et la fille perdue. Cette période
où mes rondeurs naissantes me permettaient
encore de narguer les petits blondinets insipides
venus parader en famille après la messe de onze
7 Corps étrangers
heures. D’un œil malicieux, je leur troquais un
baiser contre une Vierge jetée à la mer qu’elle
soit en bronze, en faïence ou en bois,
qu’importe, les représentations à son effigie
étant légion en ces lieux, le miracle incombait
au geste et non à la matière… Au grand dam du
pieu vendeur et de la sainte génitrice en émoi.

Mon souffre douleur du jour se prénommait
Matthieu. Un nom de prédilection pour cet
apôtre martyr que je quittais sans son dû, me
frayant un chemin à travers la foule. Cachée
derrière une biche porte manteau en fourrure
rose et un quinquet cabossé à hauteur du socle,
je l’épiais ma niaise proie et l’entendais sous les
hurlements de sa mère, justifier son geste par
un besoin soudain de transformer l’eau salée en
eau bénite. Un régal à mes yeux, un régal à mon
ouïe qui eut don d’agacer la sainte insensible, lui
faisant tendre pour pénitence, la joue droite,
puis la gauche, respectant à la lettre cet ancien
adage ecclésiastique pour une meilleure
propagation de la parole de Dieu. Pauvre
Matthieu !

Quelques années plus tôt, mes six ans
fraîchement en poche, j’étais déjà ce qu’on
appelle une croyante mitigée. Mitigée ça veut
dire que des trois icônes masculines qu’on nous
impose à cet âge, vous savez Saint-Nicolas, le
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Père Noël et Dieu, c’est quand même le seul
qu’on ne voit jamais, ni au supermarché, ni à
l’école, ni dans une publicité Coca-Cola et qui
plus est, il n’apporte rien, pas un cadeau, sous le
sapin, dans la cheminée, dans nos petits
souliers, nada, un enfant ça le laisse forcément
perplexe… Surtout pour les cadeaux ! J’aurais
sanctifié le premier hurluberlu passant, moi,
pour un Hippo Gloutons, un Bisounours, ou
une trottinette, c’est sûr ! Ce jour-là, de
désespoir, je m’en remettais à Dieu, m’adonnant
à la prière avec une grande ferveur pendant
deux jours consécutifs, avant de m’endormir,
les mains soudées sur l’oreiller, respectant le
protocole à la lettre, afin d’obtenir une infime
faveur de son ressort, deux fois rien pour lui,
énormément pour moi… Je lui demandais en
zozotant, « dis, on n’a pas encore eu l’occasion
de se croiser, mais maman, qui a l’air de bien te
connaître, elle prétend que tu vois tout de là-
haut… J’espère pas tout quand même, parce
que c’est pas trop ma faute si Léon, il a perdu
son œil, quand j’ai mis le doigt dedans, même
que j’ai essayé de le remettre son oeil, mais ça
n’a pas trop marché. Maman, elle lui a cousu un
petit cache pour plus qu’il fasse peur aux autres
enfants, il ressemble à un super pirate
maintenant, il est trop cool. Enfin, je t’appelle
pas pour Léon mais pour Bibi. Je sais que t’as
pas trop le temps, mais il n’y a personne d’autre
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qui peut mieux m’aider que toi, vue ta situation
de là-haut… Bibi, c’est toute ma vie, si tu
pouvais te souvenir d’où c’est que je l’ai mis, ce
serait sympa de ta part. » Bibi, mon doudou aux
yeux bleus. Il avait disparu depuis plus de vingt-
quatre heures dans les allées de la supérette et
les dernières battues, du rayon frais au pâté
pour chien, orchestrées par mes parents et
Nadine n’avaient rien donné de concluant.
J’étais inconsolable. Profondément. Alors, j’ai
prié. J’ai sollicité Dieu, pendant de longues
minutes, puis de longues heures, mais Bibi n’est
jamais revenu. Et là, deux ans plus tard, à la
brocante, sous mes yeux, Matthieu, les joues
marquées au nom de Dieu comme le criait si
bien sa mère en le giflant « Nom de Dieu,
Matthieu ! », me poussait à conclure de mon
mètre vingt-neuf, que Dieu, c’est comme les
grandes personnes, faut pas le déranger.

Je laissais Matthieu à ses larmes et rejoignais
mon père sur la brocante, quelques stands plus
bas, en pleine acquisition de son troisième
service de la journée, des assiettes blanches
bordées d’un décor fleuri, des roses rouges en
l’occurrence, tout en dégustant ces mets
horribles et nauséabonds dont je raffolais tant.
Alléchée, je le suppliais de me léguer ses restes,
usant de mon ingénieuse technique de
papillonnage oculaire… Tout bonnement
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