Correspondance Léon Bloy et Henri de Groux

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Mon formidable et cher ami,
Voici une lettre qui vous apprendra du moins quelques bonnes nouvelles. je maudis sincèrement le sort qui me réduit, cependant, à rester impuissant, moi qui vous aime, à vous être utile comme il le faudrait.
Publié le : mercredi 1 janvier 1947
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EAN13 : 9782246799412
Nombre de pages : 351
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© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.
9782246799412 — 1re publication
PRÉFACE
Dans la liste déjà longue des recueils de lettres de Léon Bloy parus depuis sa mort, le présent volume offre une particularité précieuse : pour la première fois les réponses de leur destinataire apparaissent à côté des messages du grand pamphlétaire ; et quand ce correspondant s’appelle Henry de Groux, alors dans la plénitude de son talent et toute la fougue de son admiration pour Léon Bloy, le dialogue ne saurait manquer d’être passionnant.
Il appartient en outre à une époque où sans doute nous sommes documentés sur la vie de Bloy par ses livres, notamment par le Mendiant ingrat et la suite de son Journal, mais que n’illustre aucune autre série de lettres précédemment publiées. Entre celles à sa fiancée, antérieures de peu d’années mais que leur caractère d’intimité range à une place toute spéciale, et le groupe des lettres aux amis nombreux et dévoués qui entourent enfin le solitaire aux approches de sa vieillesse, il subsistait un grand vide, qu’a rempli de 1891 à 1900 la prédilection d’Henry de Groux. On en trouvera ici le témoignage.
Quand survient la brouille tragique et si longtemps inexplicable qui sépare brusquement les deux hommes au lendemain de l’affaire Dreyfus, — rude épreuve déjà pour leur amitié, — et que motivent en dernier ressort les craintes délirantes évoquées par Emile Baumann dans la Vie terrible d’Henry de Groux, Bloy est près de connaître René Martineau, Jean de la Laurencie, Pierre Termier, plus tard les deux ménages de ses filleuls Maritain et van der Meer, qui lui seront d’un appui si constant, en même temps que le cercle restreint de ses lecteurs commence à s’élargir. Ce n’est pas encore le succès ni la sécurité du lendemain ; du moins n’est-ce plus la tenaillante appréhension des catastrophes engendrées par une pauvreté souvent très proche du dénuement total, où l’on manque d’un timbre-poste ou des quelques sous permettant de prendre un tramway.
Les familiers de Léon Bloy ne s’étonneront donc pas que le souci d’assurer le pain des siens et le minimum de tranquillité nécessaire à la poursuite de son œuvre tienne dans la correspondance avec Henry de Groux une place d’autant plus prépondérante que le peintre était lui-même en état permanent d’impécuniosité. A certains jours, on peut se demander lequel des deux est, au vrai, le plus démuni de ressources et tantôt l’un, tantôt l’autre vient au secours de son ami. Mais Henry de Groux connaissait à cette époque une renommée grandissante, il était beaucoup plus jeune, il n’avait pas, comme Bloy, rompu en visière avec toute l’humanité, et, au demeurant, il y a moins d’amertume dans ses propos que dans ceux de Marchenoir. C’est lui qui apparaît d’ordinaire non seulement comme le disciple et l’admirateur extasié, mais comme le bon Samaritain et l’intermédiaire ingénieux à trouver des éditeurs et des « cochons à égorger », — entendez de secourables commanditaires d’un grand écrivain que son travail acharné ne réussissait pas à faire vivre.
On demeure confondu à distance, plus encore peut-être que les trop rares contemporains qui discernaient son génie verbal, du chiffre dérisoire de ses tirages. Péguy — alors presque ignoré — était arrivé à grouper 2.000 abonnés autour des Cahiers de la Quinzaine. Bloy ne réussit jamais jusqu’aux alentours de 1910 à vendre plus d’un millier d’exemplaires de ses meilleurs ouvrages, fût-ce de ceux qui n’insultaient personne, comme Sueur de sang, et eussent soutenu avantageusement la comparaison avec les recueils de nouvelles d’un Daudet ou d’un Maupassant. « La Femme pauvre, écrivait-il lui-même en 1908 à l’abbé Cornuau, regardée dans le monde littéraire comme un chef-d’œuvre, a été tirée à 2.000 exemplaires il y a onze ans et il en reste environ la moitié. » En 1912 seulement, — quinze ans après sa publication ! — cette première édition sera épuisée. Du Salut par les Juifs, qui les avait enthousiasmés, les Maritain font exécuter une seconde et très belle édition, qu’ils offrent à leur parrain. Fiasco complet. Bloy s’estimera heureux par la suite d’en pouvoir solder 800 exemplaires (sur 1.000) à un bouquiniste au prix de 0,50 l’unité. L’Ame de Napoléon, que son titre seul imposerait aujourd’hui à l’attention de dix à vingt mille lecteurs, sous une signature quelconque, pour peu qu’un éditeur connu se chargeât de lancer le volume, est considéré par Bloy comme s’étant « beaucoup mieux vendu » que ses autres livres parce qu’il en part assez vite 1.200 exemplaires. Aussi, obtenir d’Alfred Vallette, — dont Bloy n’a jamais suspecté la bienveillance et l’équité envers lui, — qu’il fasse tirer d’emblée une de ses œuvres à 1.500 lui semble-t-il en 1902 « une victoire » ! Et cette « victoire » lui rapportera 700 francs, dont 200 pour la publication dans le Mercure à 2,50 la page !
Comment s’étonner après cela que le malheureux ne puisse s’évader des soucis d’argent ? Et s’emporte jusqu’à l’invective la plus crue contre l’ignominie du monde moderne ?
Henry de Groux n’éprouve aucune peine à lui faire écho. Mais déjà on pressent durant ces années 1891 à 1898, auxquelles se limitent les lettres ici rassemblées, l’amorce des divergences qui plus tard les opposeront.
D’abord, il s’en faut que leurs sentiments religieux soient à l’unisson. Bloy adhère au dogme de toute son âme et pense en fonction du sacré. Il projette des lueurs magnifiques sur une doctrine qui est vraiment le centre de sa vie. Groux s’éperonne pour atteindre à la même ferveur et se persuader qu’il la désire. Mais on sent trop bien l’artifice d’un tel effort, qu’inspire la confiance admirative envers l’écrivain plutôt qu’une conviction profonde. En cela il se sépare nettement du groupe des amis de la vieillesse de Bloy.
Henry de Groux, en outre, est beaucoup moins exclusif dans ses sympathies littéraires ou artistiques. On en trouvera ici un exemple à propos de Wagner, que Bloy honnit sans le comprendre, — pas plus qu’il ne comprendra Dante, — mais dont le peintre saisit tout de suite la grandeur. Emile Baumann rapporte le jugement très dur que Groux portera plus tard sur l’ « esprit barré » de celui qu’il tient encore en 1896 pour un génie méconnu. Déjà cependant se glisse entre eux le germe des premiers dissentiments, que leur instinct perçoit sans que leur volonté consente à se l’avouer.
En poursuivant l’analyse de leurs rapports à la lumière de ce que nous savons de leur personnalité profonde, on trouverait d’autres raisons encore qui expliquent l’équivoque sur quoi ils reposèrent longtemps. Henry de Groux, fraîchement débarqué de sa Belgique natale, avait été ébloui par la virulence de Bloy et sa richesse d’invention verbale. Avait-il discerné la vraie nature du maître écrivain, cette « faiblesse de cœur » dont il parlait en 1890 à celle qui allait devenir sa femme, cette timidité qui se dissimule si souvent sous la violence (et que fait ressortir à plein, me semble-t-il, la scène fameuse du dîner chez Catulle Mendès dans le Désespéré), cette « tendresse » qu’il souligne à plusieurs de ses correspondants ? C’est fort douteux ; mais il le découvrit sans doute plus tard.
A René Martineau, qui préparait alors un livre sur lui, Léon Bloy écrivait en 1911 : «  Très peu ont compris que le pamphlet, la forme agressive et brutale qui m’a rendu célèbre, n’est strictement qu’un masque ou mieux une cuirasse. J’ai compris dès le premier moment qu’il ne fallait pas être ridicule mais redoutable pour faire avaler mon christianisme. Ceux qui me connaissent bien... savent que mon vrai fond, c’est la tendresse et la contemplation. »
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