Crache les cuisses

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Un souvenir refait toujours surface un jour ou l'autre. Et la menace qui rôdait sans doute depuis des années débarque et balaye l'once de bonheur qui semblait s'installer il y a une seconde.

Benoît Sourty est écrivain, réalisateur de documentaires et scénariste.

Publié le : vendredi 3 janvier 2014
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213680026
Nombre de pages : 144
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Couverture : Cheeri
Illustrations : Jacques Barry
© Librairie Arthème Fayard, 2014.
ISBN : 978-2-213-68002-6
À Laure Marie-Lanoë pour avoir toujours cru
à cette histoire écrite sur quelques feuilles
abandonnées aux bourrasques,
À Pierre Demarty, Elisabeth Samama
pour les avoir rattrapées au vol.
CHAPITRE UN
Geste matinal, machinal : allume l’ordinateur de son bureau, pose un sac à main au pied du portemanteau, y accroche son imperméable et va à la machine à café, un peu plus loin dans le couloir. Sont rarement présentes d’autres personnes à cette heure-là. Voilà pourquoi elle vient si tôt.
Simone arrivera dans une heure et lui racontera sa soirée, même si toutes les deux savent par avance ce qu’elle va en dire puisqu’elles l’ont passée ensemble. Pour une fois. Inviter enfin sa collègue de travail alors qu’elles se croisent tous les jours depuis des siècles lui a d’abord semblé incongru. Qu’auraient-elles à partager si, depuis tout ce temps, elles ne le savent pas encore ? Pourtant elle est venue l’autre jour dans l’encadrement de la porte de son bureau lui dire qu’elle fêtait ce week-end son anniversaire de mariage et qu’elle serait heureuse que Simone se joigne aux invités.
Donc tout à l’heure – charme du prévisible – elles vont parler de la soirée très sympa, de son mari très sympa et de la vie très sympa qui emmaillote tout cela. Dans une heure.
Alors en attendant et comme chaque matin, son ordinateur allumé, regarde dans sa boîte aux lettres, les mails reçus : il n’y en a qu’un, c’est rare. Et après l’avoir lu une dizaine de fois, une autre bizarrerie lui apparaît : elle n’en connaît pas l’expéditeur et rien ne permet de déceler le moindre indice sur son identité. L’intrigue également ce que raconte le message. À la première lecture, elle a cru à une publicité déguisée pour un site de rencontres puis, à la réflexion, a pensé à un gag. Mais de qui ? À la seconde lecture, s’est dit qu’il s’agissait sans aucun doute d’un collègue de travail, mais lequel, laquelle ? Puis n’a plus rien imaginé, attendant juste de pouvoir en parler avec Simone.
Mais à le lire et le relire sans cesse, à attendre son amie qui, ce jour-là évidemment, va arriver avec une vingtaine de minutes de retard par rapport à ses habitudes, à passer en revue ses collègues de travail ou les personnes croisées hier lors de la soirée d’anniversaire, à retrouver leurs gestes, regards équivoques ou signes qu’elle n’aurait pas compris comme tels sur le moment, ne serait-elle pas en train de prendre au sérieux quelque chose qui ne mérite pas de l’être ? En même temps, il lui faut bien reconnaître que sa toute première impression, à sa toute première lecture, avant même de penser à un site de rencontres ou à une plaisanterie, a été de le trouver rudement bien tourné, ce mot, au point d’ailleurs d’avoir frissonné en le découvrant. Et preuve qu’elle ne s’est peut-être pas trompée en imaginant autre chose qu’une blague ou une erreur de destinataire, elle frissonne à nouveau en relisant les quelques lignes. Alors de deux choses l’une – et maintenant elle en est certaine, elle n’en parlera pas à Simone, ni à personne d’autre –, ou bien ce mot ne lui est pas adressé et c’est une erreur, et peu importe comment son adresse mail a pu se retrouver entre les mains de celui ou celle qui écrit une si jolie chose, ou bien le mot lui est effectivement destiné par quelqu’un qui souhaite garder l’anonymat. Mais pourquoi ? Le style des phrases ne colle pas avec l’idée d’un jeu. La personne, peut-être timide ou maladroite, doit craindre que leurs statuts sociaux ou leurs générations ne s’accordent pas.
Le temps passe très vite ce matin et la vision de Simone calée dans le cadre de la porte, une tasse de café à la main, lui fait subitement prendre conscience que cela fait une heure et demie qu’elle passe en revue toutes les personnes rencontrées chez elle hier soir et susceptibles de lui écrire aussi étrangement. Qui aurait pu ? Simone ? Pourquoi pas, une copine de bureau qui enfin se lâcherait. Après tout ce mot arrive justement aujourd’hui, justement le lendemain, comme par hasard, de sa première invitation. Et Simone – alors très forte pour cacher son jeu – s’avance à ce moment dans le bureau et la félicite pour la soirée d’hier, pour son mari qui s’est très bien entendu avec le sien, se revoir, ce serait tellement sympa. Et elle, incapable d’envisager Simone amoureuse en secret, Simone trop, comment dire cela, trop terrienne pour lui imaginer une double vie, regarde en vitesse le mot encore affiché sur l’écran de l’ordinateur, mot écrit pour elle et peu importe par qui pour le moment. On la désire et ce n’est déjà pas mal.
Elle lit.
Elle relit.
Referme vite sa boîte mails même si, d’où elle se tient, Simone n’aurait aucune chance de voir le message. Banalités sur la soirée formidable de la veille, il faudra remettre ça, mais ne pas attendre un prochain anniversaire sinon on ne se verrait qu’une fois par an et ce ne serait vraiment pas drôle, déjà que la vie, tout ça, enfin on se comprend et ce midi tu manges où, et ce week-end vous faites quoi ?
Les pensées déjà reparties vers le mot anonyme, elle n’écoute plus Simone qui s’en aperçoit et met alors l’absence de son amie – on est amies maintenant ? Ça me fait vraiment plaisir, je t’assure – sur le compte de la fatigue – on est partis à 5 heures, bien le signe qu’on s’est amusés, mais alors toi, ma pauvre, à quelle heure as-tu pu te coucher ? Ma pauvre ? Pourquoi m’appelle-t-elle ainsi ? Pauvre de quoi ? De ne pas être riche en sommeil ? Tu rigoles ? Voilà vingt ans que je dors. C’est toi la pauvre, pauvre de ne pas avoir de correspondant secret pour t’envoyer des mots, car maintenant elle en est sûre, quelqu’un est tombé amoureux d’elle et a trouvé une façon pas banale de se déclarer. C’est…, comment ressent-elle cela ? C’est troublant de ne rien savoir : ni d’où vient le mot, ni comment y répondre.
De toute façon, elle n’y répondra pas. Peur du ridicule si c’était une blague, ou si sa façon d’écrire, à elle, n’était pas à la hauteur de son talent à lui, car c’est un homme, ce n’est pas possible autrement, ce serait moins frissonnant autrement. Et puis elle ne lui répondra pas, parce que l’inspiration de l’homme se tarira peut-être de ne pas avoir de signes en retour, alors attendons, on verra bien.
Mais comme demain va être long à venir.
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