Crématorium ou les grandeurs d’un tout petit monde

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Crématorium ou les grandeurs d’un tout petit monde...
Dans ce crématorium bondé, trois générations d’universitaire sont réunies...
Cette courte narration dure le temps d’une cérémonie de crémation rythmée en symphonie par le Concerto n° 21 de Mozart. Loin de David Lodge, entre empathie et ironie, Yvan Lissorgues y évoque la dérive morale que subit l’université française d’aujourd’hui. Elle aussi contaminée, semble-t-il, par le néo-libéralisme ambiant, générateur d’un individualisme qui tend à s’affranchir de l’éthique traditionnelle de la vénérable institution, qui, accrochée à ses valeurs, résiste.
La même problématique est posée dans La deuxième mort du Professeur Ovo, conte pseudo-allégorique, faussement humoristique et donc avant tout ironique.


Publié le : vendredi 23 octobre 2015
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EAN13 : 9782334013345
Nombre de pages : 106
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ISBN numérique : 978-2-334-01332-1

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À Solange,

droite face au petit monde

 

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne peut être que fortuite.

Crématorium ou les grandeurs
d’un tout petit monde

Espressivo

Les légères premières notes du Concerto n°21 de Mozart envahirent avec une surprenante douceur l’espace de la salle du crématorium au moment même où s’ouvraient les deux battants de la trappe devant laquelle avait été placé le cercueil de bois blanc, qui, très lentement, au rythme de cet adagio musical, était implacablement aspiré par la bouche noire du four ensommeillé, tandis que se vidaient les têtes de la soixantaine de présents pour se remplir de l’effroi qui remontait le long des regards rivés sur cette caisse blanche qui s’enfonçait peu à peu dans le trou noir. Pour la première fois peut-être, les soixante monades réparties sur six rangées de bancs, étaient à l’unisson, enveloppées par les douces notes de Mozart. Le corps du Professeur Jérôme Dancer, dont la dernière lueur de conscience s’était éteinte trois jours avant, mardi, ce petit corps réduit par la maladie à sa plus triste expression, que chacun des présents imaginait figé dans la boîte de bois blanc, s’en allait lentement vers l’anéantissement. De l’éminent professeur, internationalement reconnu comme le grand spécialiste des Lumières en Espagne, Docteur Honoris Causa de l’Université d’Oviedo, titulaire de plusieurs médailles prestigieuses concédées par le Roi Don Juan Carlos pour honorer les apports exceptionnels de ses recherches, admiré et aimé par un petit nombre de ses collègues, redouté et envié et donc haï par le plus grand nombre, ne serait plus dans moins d’une d’heure qu’une poignée de cendres mêlées à celles du bois blanc de sa caisse. Tous, cependant, en cet instant, communiaient, sidérés, dans le silence absolu de leur pensée, avec dans la gorge la palpable sensation de cette impressionnante chose qu’était la mort, la Mort qui les attendait tous. Chacun se voyait, en fulgurance, à la place de leur malheureux collègue et, confusément, chacun se sentait heureux de ne pas s’y trouver. Lentement la trappe se referma. La symphonie devint plus rapide et plus sonore. Les notes valsaient dans un accelerando précipité marqué par de sourds coups de timbales quand éclata, au-delà de la cloison, le sinistre vrombissement du four qui commençait à dévorer la proie qui lui était offerte. Quand, un moment après, la musique se fit plus douce, les idées, anesthésiées par l’émotion, retrouvèrent leur place dans les têtes et recommencèrent à s’agiter.

Diminuendo

Assis tout au fond de la salle, Henri Guéro, en proie à une immense peine depuis l’annonce de la disparition de son maître, avait suivi avec effroi ces premiers instants de la crémation. Au cours de ses trente-quatre ans d’existence, il avait assisté à plusieurs enterrements douloureux, celui de sa grand-mère, celui de son grand-père et d’autres personnes plus ou moins proches, mais jamais il n’avait été témoin d’une crémation. Il était fortement impressionné et chez lui aussi la pensée s’était arrêtée pendant que le cercueil était aspiré et que son regard allait alternativement de la trappe ouverte à Marie-Laure, l’épouse de Dancer, et à leur fils Adrien, assis tous les deux au premier rang, près du Président de L’Université qui venait de reprendre sa place après avoir lu son texte d’hommage à Jérôme, dont lui il n’avait entendu que les derniers mots où il était question du Concerto n° 21 de Mozart.

Arrivé bien avant dix heures, il avait attendu dehors qu’elle arrive, saluant les personnes connues, des collègues principalement et, chaque fois plus nerveux, il était rentré pour déposer sa parka sur l’espace correspondant à deux places. Quand le Président s’avança vers le pupitre, il ne put s’empêcher de ressortir et, inquiet, il fit quelques mètres dans l’allée, espérant voir arriver la Clio de Kathie. Il rentra, nerveux, soucieux, gêné. Quand le Concerto sembla pousser doucement le cercueil blanc, il était à sa place et il oublia tout.

Il ne pensait plus.

Il subissait quelques images qui voletaient dans sa mémoire hors de tout contrôle volontaire, comme celles qui lui restaient des agréables invitations à dîner dans la maison des Dancer, située à l’autre bout de la ville de Garona, dans la banlieue Nord, quand Marie-Laure, en tablier à fleurs, apportait de la cuisine un plat fumant et odorant… Il se voyait, face à Jérôme, dans ce bureau rempli de livres, écoutant sagement une explication sur la réforme agraire de Jovellanos, ou discutant avec lui de la position de Feijoo face aux miracles ou répondant à ses questions sur Pérez Galdós, Clarín, Pereda… Il retrouvait la sensation du bon café qu’ils savouraient, assis tous les trois dans le petit salon chaudement éclairé par l’insert dont la pâle lueur semblait en harmonie avec une douce musique de fond, toujours la même, tandis que Marie-Laure parlait de ses collègues de Lettres Modernes, de ses étudiants, de leur fils Adrien, prof d’Anglais dans la Région Centre, ou de tout autre chose. Elle lui demandait de raconter son expérience d’instituteur, de parler de son village, de ses parents, elle aimait aussi le taquiner : « J’espère, Henri, que vous allez incessamment nous présenter une de vos fiancées. Un beau garçon comme vous doit en avoir des tas »… Un soir triste de novembre, Marie-Laure s’avançait vers eux quand ils avaient passé la grille du tout petit jardin : « Marie-Laure, je vous présente Catherine, Katie, Maître-de-Conférences chez nous depuis un mois, spécialiste de Cernuda et de la poésie espagnole contemporaine », « Je suis très heureuse, Kathie, de vous embrasser. Vous êtes jeune et belle et vous venez de Normale Sup, m’a dit Jérôme. Notre Henri a bien de la chance ! »… Un soir, il pleuvait, « Jérôme est couché, il est bien fatigué. Je suis inquiète, vous savez, il a beaucoup maigri, mais il va descendre pour le dîner, il est si heureux de bavarder avec vous »… Il le voyait avançant avec lui dans le couloir de la Fac, lui prenant tout d’un coup le bras pour accentuer un propos… Il entendait la voix irritée de son professeur qui s’en prenait à la mesquinerie de tel ou tel collègue, en pleine réunion dans la grande salle du Conseil. Les images n’arrêtaient pas de défiler… et les idées, peu à peu, se dégageaient, par bribes, de l’émotion. Marie-Laure parlait beaucoup et vite, alors que Jérôme, lui, en général était bien plus pondéré, mais quand il était malade, il devenait volubile… Il l’appelait Jérôme et il le tutoyait depuis qu’il avait obtenu, fortement appuyé par lui, son poste de Maître-de-Conférences. Il n’était pas encore pleinement un ami de la famille, mais avec le temps il le serait certainement devenu si son maître n’avait pas disparu, là, si vite, deux ou trois ans avant de prendre sa retraite… Mais… cette musique douce qui s’accordait si bien à la faible lueur de l’insert dans le salon… mais oui, c’était bien celle qui flottait maintenant dans la salle… Ainsi, ce Concerto de Mozart que le Président avait annoncé à la fin de son discours, ce Concerto c’était Jérôme qui l’avait choisi et c’était lui, sans doute, qui avait demandé qu’il fût interprété lors de son définitif anéantissement, comme un ultime adieu posthume.

Au-delà de la cloison, le bourdonnement sourd disait que le cercueil de bois blanc, du peuplier sans doute, devait commencer à brûler, le chêne aurait mieux résisté, inutilement. Le Concerto se déroulait dans la salle en notes douces et caressantes comme un écho plaintif du bruit étouffé du four ravageur. Ainsi l’avait voulu le Professeur Dancer, maître d’œuvre de cette triste cérémonie ! Pris dans le temps indéfini de l’émotion, Henri sentait sa gorge se serrer et ses yeux s’humidifier.

Kathie n’arrivait pas. La place qu’il lui réservait à côté de lui était occupée par sa parka et il était gêné quand il tournait la tête vers la porte de voir tous ces gens debout ou assis à sa gauche, dans l’escalier. Il était dix heures et quart. Elle devait chercher son chemin. Il lui avait pourtant bien expliqué, prendre la rocade jusqu’à la sortie Lagnac, aller tout droit, traverser le village jusqu’au croisement, rue à droite sur deux-cents mètres, tourner à gauche, puis à droite et encore à droite, enfin à gauche… C’était compliqué, lui aussi avait eu du mal, pourtant il avait bien étudié l’itinéraire sur internet. Elle devait être angoissée, peut-être furieuse. Elle penchait la tête à droite, à gauche pour lire le nom des rues. De rage, elle tapait sur le volant, rougissait. Elle était charmante. Il sentit en lui une coulée de chaleur, comme une poussée de vie en accord avec cet Andante si doux, qui, il frémit, accompagnait la destruction de Jérôme. La musique allait, venait, enveloppait, aussi douce avec la mort que tendre avec la vie. L’émotion hors du temps effaçait de nouveau les mots.

Allegretto 1

Voici que l’échelle musicale montait en crescendo, les sanglots des violons s’éloignaient, repoussés par la force sonore des cuivres. L’émotion avait été si forte que ce brusque animato la fit retomber. Alentours, les têtes commençaient à bouger pour secouer la torpeur, retrouver leurs pensées et pour prendre ostensiblement la mesure de l’espace oppressant qui les enfermait. Réciproquement, elles se saluaient d’un regard entendu. Certaines se penchaient, approchaient leur bouche de l’oreille de la voisine et chuchotaient quelques mots

Il détacha son regard de la trappe, de Marie-Laure et de son fils, et le promena dans la salle, machinalement, sans curiosité. Dans la partie droite, il distingua la moitié de la tête brune de Sylvette Tavernier, qui en raison de sa petite taille n’émergeait qu’à moitié, au niveau des lunettes. Á ses côtés, le corpulent Valériano Leta, se penchait vers elle pour lui glisser quelques mots. Un peu plus près, se détachait très nettement la partie haute du torse rond d’Higado, un collègue prof, grande gueule et vaniteux qui semait le désordre autour de lui et qui ne semblait pas très apprécié par les collègues sensés du Département. Il échangea un petit signe de mains avec Madame Sibos, amie de Marie-Laure et de Jérôme, une dame très sympathique qui lui avait proposé de l’aider pour la traduction de sa thèse, prof elle aussi, spécialisée dans l’Église espagnole. On disait qu’elle était intransigeante et elle passait pour emmerdeuse, comme Jérôme, ce qui devait être pris pour un compliment. Il y avait certainement d’autres collègues disséminés parmi les nombreuses personnes qu’il ne connaissait pas.

Devant lui, il vit Arthur Nasilat s’incliner vers Jules Rispail, deux collègues pas très jeunes, avec qui il avait été d’emblée en sympathie et il dut écouter :

« On n’est pas grand-chose, eh ! C’est dur pour Marie-Laure et encore plus dur, je crois, pour le fils, il adorait son père, ça se voyait, mais il est jeune, alors que Marie-Laure, elle va rentrer dans la grisaille de la solitude, bien qu’elle soit forte et qu’elle aime le métier, elle va se sentir seule sans la densité de Jérôme. C’est quand même bien qu’on soit nombreux et même le Président nous a fait un super bon discours, un peu grandiloquent, c’est d’usage, mais très émouvant, non ? Et puis j’ai vraiment apprécié qu’il cite l’intervention de Dancer devant les membres du Conseil d’Université, lors du dernier blocage. Je ne savais pas qu’il avait dit ça et qu’il ait dit face à certains enfoirés, hypocrites et tire-au-flanc, qu’ils n’étaient pas de bons universitaires, c’était bien envoyé et courageux. Les enfoirés, les peu dignes, parmi nous ça prolifère. T’as vu, même ce salaud d’Ernest est venu, ese sinvergüenza ».

Jules à son tour se pencha vers Arthur :

« Oui, c’est bien un petit celui-là. Tu sais comme moi qu’il ne parlait plus à Jérôme depuis que celui-ci l’avait accusé de plagiat en pleine assemblée générale. Il ne lui parlait plus, mais il paraît qu’il n’arrêtait pas de le débiner auprès de nos collègues d’Espagne et d’ailleurs. Et il est là ! Tu sais pourquoi, non ? Le poste de Jérôme est vacant. Il est là pour commencer sa lèche auprès du Président. D’ailleurs, tu vois, il s’est placé pas loin de lui pour bien montrer qu’il est là. Je te parie qu’il va l’accrocher en sortant. Un faux-cul et dangereux parce que minable ! C’est triste de voir ça et un jour comme aujourd’hui ! Inepte. Et il n’est pas le seul à frayer et à frétiller de la sorte. Que penses-tu de Juan Higado ? Un autre spécimen gonflé au vent de la parano universitaire et qui fout la merde partout où il passe »…

Il n’avait pas l’air de vouloir en finir Jules de dérouler la bande de ses griefs. Même les notes si prenantes du Concerto, il ne les entendait pas, elles semblaient glisser sur lui, impuissantes à le mettre sur la voie du recueillement. Tout comme Arthur. Pourquoi ces deux collègues s’obstinaient-ils à évoquer les dérives qui entachaient le Département et l’Université ? C’était d’autant plus surprenant qu’ils ne s’apprenaient rien. Ils savaient l’un et l’autre ce qu’ils avaient dû maintes fois répéter. Ils paraissaient se complaire à ressasser ces discours critiques et d’une manière presque obsessionnelle.

Par contre, lui, il trouvait un certain intérêt à les écouter parler de ces aspects peu reluisants de la maison et il s’étonna de ne pas être choqué de se laisser ainsi distraire de sa peine qui, elle, ne le quittait pas.

Et Jules continuait.

– Je te le dis, Arthur, nous sommes sur une sale pente. Je sais que je ne t’apprends rien, mais c’est plus fort que moi, il faut que je me répète. Le chacun pour soi a pris le dessus. Il faut monter à tout prix, être prof le plus vite possible et quand on l’est, c’est à la classe exceptionnelle qu’il faut se hausser. Tous les moyens sont...

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