Crois-le ! Al Dorsey le détective de Tahiti.

De
Publié par

Tome 1 des aventures d'Al Dorsey, détective à Tahiti.

Ça décoiffe les soutanes au paradis des bons pères. On marche sur le corail pilé sans savoir où on met les pieds ! Normal, c’est Al Dorsey qui nous y emmène. Al «The» Détective des tropiques. Les photos de trois jeunes gens prétendument disparus sur un voilier, un cahier d’écolier, deux gourmettes, un louis d’or, un opinel, des dettes par dessus la tête et une valise qui aurait dû rester là où elle était. Voilà avec quoi Al Dorsey va plonger bien malgré lui dans les secrets de personnages hors du commun et explorer les couloirs d’un passé extraordinaire qui refait surface et lui pète à la gueule comme une bulle de savon.

Ça sent le monoï, la transpiration, le sel de la mer, le frangipanier enveloppé dans du papier

gas-oil. Ça respire la gouaille d’un Eden d’aujourd’hui. Du pur jus de polar mitonné au poisson cru.


Publié le : mercredi 21 août 2013
Lecture(s) : 34
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782367340586
Nombre de pages : 373
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
 

Ça sent le monoï, la transpiration, le sel de la mer, le frangipanier enveloppé dans du papier gas-oil. Ça respire la gouaille d’un Eden d’aujourd’hui. Du pur jus de polar mitonné au poisson cru. Ça décoiffe les soutanes au paradis des bons pères. On marche sur le corail pilé sans savoir où on met les pieds ! Normal, c’est Al Dorsey qui nous y emmène. Al « The » Détective des tropiques. Les photos de trois jeunes gens prétendument disparus sur un voilier, un cahier d’écolier, deux gourmettes, un louis d’or, un opinel, des dettes par dessus la tête et une valise qui aurait dû rester là où elle était. Voilà avec quoi Al Dorsey va plonger bien malgré lui dans les secrets de personnages hors du commun et explorer les couloirs d’un passé extraordinaire qui refait surface et lui pète à la gueule comme une bulle de savon.

Le contenu des fichiers numériques est protégé par le Code de la Propriété Intellectuelle en France et par les législations étrangères régissant les droits d'auteur. À ce titre, les oeuvres de l'esprit qui sont ainsi présentées et proposées pour achat sont uniquement destinées à un usage strictement personnel, privé et gratuit. Toute reproduction, adaptation ou représentation sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit, et notamment la revente, l'échange, le louage ou le transfert à un tiers, sont absolument interdits.
 

PATRICEGUIRAO

 

 

Crois-le !

 

 

 

 
 

Je me tracasse encore comme si j'étais un autre.

Cela est fort étrange...

Francis Picabia

 

Avertissement

 

Tout est vrai dans cette histoire et en particulier les erreurs et les mensonges. Ce sont de vraies erreurs et bien sûr de vrais mensonges.

Tout au long de ce roman, une multitude d’aises ont été prises par l’auteur qui n’a pas hésité à inventer des lieux, par exemple Takakoto — ce n’est ni Takapoto ni Takaroa ou Tatakoto, c’est juste un atoll qui n’a jamais existé — à créer des personnages fictifs, visiblement tous, ou à modifier la géographie de la ville et la réalité des faits. Bref, faire un ouvrage de pure fiction. Tout ce qui est faux dans ce livre est vraiment faux et le plus terrible c’est que l’auteur le revendique.

Aussi, nous recommandons au lecteur de ne pas prendre ce livre comme un guide touristique, s’il doit se rendre en Polynésie. Quant à ceux qui y vivent, ils auront d’eux-mêmes relevé toutes les erreurs dont regorge ce livre, toutes les inventions et toutes les invraisemblances dont l’auteur a saupoudré les pages.

Aucun personnage n’a de ressemblance de près ou de loin avec une personne existante ou ayant existé. Même pas le chien ! Et si quelqu’un croit se reconnaître, c’est qu’il se trompe !

Toute éventuelle ressemblance avec qui que ce soit est purement fortuite… dommage !

 

Chapitre un

 

Il est pas plus grand qu’un lavabo de pissotière, épais comme une armoire à pharmacie et jaune terreux. Je l’aime bien. Jaune pisseux. Il doit avoir cent vingt ans. Il les a même, peut-être, depuis cent vingt ans.

Debout, pieds nus dans ses savates1 d’un gris avancé, les ongles endeuillés d’une vénérable crasse chèrement acquise au terme de longues semaines d’abstinence d’eau savonneuse, il me regarde. Flottant dans son short colonial d’un sempiternel beige auréolé — c’est une couleur à lui, que je n’ai encore jamais vue ailleurs que sur ce short —, et sa chemisette bleu eau du port après les pluies. Il me sourit. Je ne l’ai pas entendu entrer.

Presque chauve. Six poils en tout. Mais longs.

Trois sous le menton, un sur chaque joue, et le dernier, qui voudrait se faire passer pour un cheveu, planté en plein milieu de la route, sur un crâne désertique fréquenté par un malheureux pou asthmatique. Certainement veuf.

C’est Lying, Paul-Arman-Lying dit Toti. Il me tend une main calleuse aux extrémités d’un beau marron soutenu qui fait naître en moi une soudaine angoisse.

Quels sont les rapports qu’entretient Toti avec le papier toilette ? Pas le temps d’y répondre. La politesse et la bienséance ont raison de mes inquiétudes et je lui serre la paluche en me relevant de mon fauteuil.

– Salut Toti ! Comment va ?

Pour toute réponse j’ai droit à un large sourire de piano fin XIXe-début surréalisme. Une dent oui, deux dents non — et dehors pareil — et un hochement de tête accompagné d’un généreux :

– T’ente et un !

Eh oui, trente et un Toti ! Trente et un ! Nombre fatidique. Tout comme trente, et aussi vingt-huit, plus rarement, et plus rarement encore vingt-neuf.

Cher Toti !

Quand tu le vois comme ça, avec sa dégaine de termite, t’as envie de lui filer cent balles. Et justement, c’est pour ça qu’il est là !

Il vient se faire payer le loyer. Et les trente et un janvier, mars, mai, juillet, août, octobre et décembre, c’est jour de loyer !

Le sourire est toujours large et vient par les commissures des lèvres rejoindre les fentes clignotantes de ses petits yeux furtifs. Il a récupéré sa main et j’avoue que je ne me suis pas fait prier pour la lui rendre, tout en gardant, par-devers moi, entre mes doigts délicats, comme un arrière-goût de moisi un peu aigre — je sais : ça n’existe pas, mais c’est juste pour donner une idée de l’impression que ça laisse quand t’as serré la main de Toti. Il s’empresse de me la tendre à nouveau avec, cette fois, un morceau de sac en papier sur lequel sont griffonnées des colonnes de chiffres, censées justifier la quittance de loyer.

– T’ente et un. Sichendouze f’ancs soichante t’ois, en plus les cha’ges aujou’d’hui.

Tiens !? Ce mois-ci, il me fait une augmentation de six cent douze francs et soixante-trois centimes pour les charges ! J’ai beau faire de terribles efforts pour essayer de comprendre quelles dépenses ont pu, ce mois-ci, engendrer une augmentation de charges, je ne vois pas.

Trente-huit mètres carrés au quatrième et dernier étage, sans ascenseur. Pas de chauffage. Forcément, sous les tropiques ! Pas de clim non plus. Aucun entretien des parties communes. Non je ne vois vraiment pas.

– Toti, c’est quoi cette augmentation des charges ?

– Pas omentation ! Dolla’ !

– Quoi, dollar ?

– Dolla’ monter, cha’ges monter !

Ah mon Toti ! Mon inénarrable bailleur ! Plus je te côtoie et mieux je comprends d’où te vient ta fortune !

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’augmentation du dollar et les charges de ce putain d’immeuble vétuste que nous partageons, tes locataires de misère et moi-même, avec les cafards, les margouillats, les insectes rampants de tout poil et quelques rats faméliques ?

– Comment ça, le dollar monte ! Le dollar monte, c’est son droit ; mais ici, c’est toujours des francs Pacifique Toti ! On est à Tahiti, on ne paye pas en dollars !

– Non pas payer dolla’. Payer f’ancs !

Là, il fait le con.

– Toti arrête ! Tu crois pas que je vais te payer quoi que ce soit en plus ! Toti ? Tu trouves pas qu’il est assez cher comme ça ton loyer ? Soixante-sept mille huit cent vingt-quatre, plus sept mille quatre cent quatorze de charges, plus… Et en plus, regarde, tu t’es encore gouré dans l’addition. T’as encore additionné la date avec le total !!!!???

Le vieux Toti met sa vieille main devant sa vieille bouche, l’air songeur, un rien dubitatif, comme si soudain toutes ses valeurs venaient de s’effondrer et qu’il cherchait à comprendre pourquoi.

Une innocence bafouée. Il en a la larme à l’œil le Toti. Tant d’injustices après tant d’années de sacrifices, c’est trop pour ses vieilles épaules. Il est triste.

– Alo’s, pas sichen douze f’ancs soichante-t’ois… sichen douze f’ancs seu’ment !

– Non Toti, pas question ! En plus tu sais bien que les centimes ça existe plus depuis des lustres !

– Un peu alo’s !

– OK. Je te donne douze francs et pas un franc de plus. En échange, tu n’encaisses pas le chèque avant le 15.

Un rayon de soleil vient d’illuminer les deux petites fentes au travers desquelles Toti scrute le monde depuis des millénaires, et son sourire aux rides filasses éponge les deux gouttes de morve, qui commençaient à couler de ses narines écrasées.

– D’acco’d. Tu donnes douze f ’ancs main’nant. Et d’acco’d le 15.

Et c’est comme ça depuis des dizaines d’années. Sou après sou, franc après franc, million après million.

La Chine est en marche M. Snow !!

Toti possède tout l’immeuble. Quatre étages de béton d’une laideur infâme, mais au beau milieu de l’avenue du Prince-Hinoi. En pleine ville.

Il en a un autre plus grand à Fare Ute, avec des entrepôts, qu’il loue également. Pendant de longues années, il a cultivé des légumes sur des terres accrochées au flanc de la montagne où même les chèvres ne se seraient pas aventurées. Carotte après carotte, tomate après tomate, taro après taro, chou après chou, il a rempli sa marmite.

La mienne pour l’instant est comme moi : sans fond.

Pas brillantes les finances. Juste de quoi m’offrir ce bureau miteux avec sur la porte la plaque :

 

AL DORSEY

Détective privé – Filatures – Enquêtes

Surveillance – Recherches – Renseignements

Protection

 

La totale, quoi. La plupart du temps c’est plutôt : Surveillance et Filatures et pas trop : Recherches et Enquêtes, mais bon, bon an mal an, ça roule.

J’ai mis également une plaque à l’extérieur devant l’immeuble, mais ils ont posé un panneau de stationnement interdit juste devant. Comme ça, ça reste discret !

Mon vrai nom c’est : Édouard Tudieu de la Valière mais, pour un privé, ça le fait pas. Alors j’ai pris un nom d’emprunt : Al Dorsey, comme le Dorsey de l’orchestre de Sinatra dans les années 40. Ça sonne quand même plus américain que Tudieu de la Valière !! Faut ce qu’il faut.

Toti prend son chèque, qu’il froisse dans une poche de son short, entre une rondelle, un joint de robinet et trois boulons huileux ramassés sur la chaussée. Il se cure le nez d’un ongle expert. Toujours souriant, il me tourne le dos et passe la porte restée ouverte qu’il claque derrière lui tout en marmonnant quelques pensées profondes, qui semblent le réjouir au plus haut degré, mais dont je ne saisis malheureusement pas le sens à cause de la sonnerie du téléphone.

C’est Lyao-ly Ma fiancée. Baldwin, notre chien a disparu. Lyao-ly ne l’a pas vu de la matinée. D’habitude il passe son temps à côté d’elle, mais là, depuis ce matin, pas le moindre signe de vie.

– Tu es allée voir chez Marc ? Des fois, il va à côté, chez Marc. Il aime bien se vautrer dans ses hibiscus.

Visiblement ce n’est pas une bonne piste. Si j’en crois le ton de Lyao-ly, j’ai encore dit une connerie. C’est évident qu’avant de m’appeler elle a cherché partout dans le quartier et c’est vraiment en dernier ressort qu’elle m’appelle.

– Excuse-moi chérie. Qu’est-ce que je peux faire ?

Qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je peux faire !! Est-ce qu’elle en sait quelque chose, ma chérie, de ce que je peux faire ? Est-ce que c’est elle la détective ? Est-ce que j’ai seulement un cœur, pour poser une telle question ? Que faut-il qu’il arrive à la maison pour que je daigne m’occuper des miens ?

– Enfin, c’est pas si grave. Il va revenir Baldwin. Il a dû aller courir la chienne en chaleur. D’ici quelques heures, il sera de retour. Il ne faut pas t’en faire.

Ah ! C’est sûr qu’en étant comme moi on ne risque pas de s’en faire. Avec une telle attitude, notre chien peut bien crever dans son coin, baigné dans son sang, écrasé par un flot continu de voitures et de 4x4 sur la RDO2 sans que personne ne s’en inquiète.

Il faut absolument faire quelque chose, avant que ma Lyao-ly ne se vide sur place de toutes les larmes de son corps. Avec la chaleur qu’il fait, c’est pas bon pour la santé

– D’accord, je m’en occupe. Ne t’inquiète plus. Je t’aime… Oui, le chien aussi. À tout à l’heure…

Non je ne raccroche pas. J’écoute. Un message pour moi ce matin. Très bien. Elle a oublié. Forcément avec cette histoire de chien… Un rendez-vous à 11 heures. Très bien aussi, il est moins dix. Super ! Mais non l’essentiel c’est que je sois prévenu. Bien sûr que je ne lui en veux pas, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’appel est arrivé à la maison et pas au bureau ? Comment ? Maryse ? Que vient faire Maryse… Mais oui, Lyao-ly attendait un coup de fil de Maryse, son agent de Los Angeles qui comme je le sais pertinemment appelle toujours au bureau, de peur de déranger Lyao-ly avec le décalage horaire et Lyao-ly a fait faire le renvoi du numéro à la maison ce matin en oubliant de m’en avertir. Voilà tout.

– Il est 11 heures chérie. On frappe à la porte. Je crois que mon rendez-vous est là. Je te laisse… Comment ? Baldwin ! C’est Baldwin qui vient de rentrer et qui aboie ! Génial ! Tu vois, fallait pas t’inquiéter. Je te laisse.

Voilà une affaire rondement menée.

– Entrez !

C’est encore Toti accompagné d’un gros homme essoufflé et transpirant. Toti brandit un rectangle de caoutchouc vieux d’un siècle, ressemblant vaguement à un morceau de pneu, en se lamentant dans une langue sino-franco-kāina3 que seuls quelques initiés peuvent comprendre. Il est bouleversé. Anéanti sous le poids de la fatalité. Ébranlé par tant d’injustice. Il s’adresse à moi, implorant comme un banni devant ses juges. C’est sa savate gauche. Il l’a explosée en descendant les escaliers et il est revenu me demander un trombone pour la réparer. Va, pour un trombone. Deux, même ! Pour si, en cas… Toti semble aller mieux. Il se saisit des trombones comme si sa vie en avait dépendu. Il va même de mieux en mieux. Le geste de l’habitude aidant, il a remis sa savate en état en un rien de temps. Il se redresse, un large sourire aux lèvres.

– E’tatique t’e plaît. Un…, deux ? Pou’ l’aut’e pied ! Pas qu’è tombe !

Comment lui refuser ses deux élastiques pour sécuriser sa savate droite ! Il les récupère, le geste gourmand, et se retire hilare en me laissant le gros homme sur le pas de la porte.

– Me’ci, Al. Me’ci.

Je lui fais un signe de la main pour le saluer et quelque peu dubitatif je m’adresse à l’homme debout qui n’a pas bougé depuis son arrivée avec Toti.

– Bonjour. Vous étiez avec Toti ?

Il avance d’un pas.

– Non. Je vous ai appelé tout à l’heure. J’ai eu votre secrétaire…

Le rendez-vous. C’est lui mon rendez-vous. Le premier depuis plus de trois semaines. Enfin du boulot. En tout cas je l’espère.

– Ah oui. Vous aviez rendez-vous à 11 heures ? C’est ça ?

– Oui. Votre secrétaire m’a dit de passer à 11 heures. Je suis arrivé en même temps que l’autre monsieur tout à l’heure et je suis entré avec lui.

– Oui oui, bien sûr. Asseyez-vous. Monsieur…?

– Levret. Noël Levret.

Il me tend la main. Je la lui serre. Jusque-là rien d’anormal.

– Asseyez-vous monsieur Levret. Prenez un siège. Justement je vous attendais. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

L’homme s’est installé dans le fauteuil Louis XIII que m’a donné la maman de Lyao-ly quand j’ai ouvert l’agence. Dieu seul sait comment ce fauteuil a atterri à Tahiti. En général le mobilier local est plutôt : bois de caisse découpé à la tronçonneuse, incrusté de formica. La classe quoi. D’ailleurs mon bureau n’échappe pas à la règle. Il est couleur locale, à l’exception du fauteuil. Le sol, d’un généreux Gerflex gris laiteux, accueille, en plus des cafards, un bureau monobloc en bois des îles avec trois tiroirs, une banquette qui sert parfois de couchage, deux armoires d’un marron éclatant, récupérées lors d’une vente aux enchères de la DCAN4, une table basse et deux autres petits fauteuils mi-crapaud, mi-grenouille, mais d’une agréable facture. Aux murs, les guirlandes de peinture verdâtre et ocre masquent de délicates lézardes, qui se perdent dans les méandres des auréoles du plafond. À droite, au fond, juste avant le coin cafetière-frigo, une rangée d’étagères habitées par mes livres préférés et mes dossiers en cours.

Pour ce qui est des dossiers en cours, c’est peut-être un bien grand mot. En fait, il y a une chemise cartonnée. Une seule et vide. Mais en cours.

Le père Levret est maintenant bien calé dans le fauteuil. Il a cessé de s’éponger le front et le cou avec son mouchoir en coton. Un mouchoir comme on n’en fait plus. Format nappe de pique-nique. Il a refermé son col, un col blanc, large de deux pouces, et c’est comme ça que je me suis aperçu que Noël Levret avait un lien direct avec les ordres. On n’est pas détective pour rien ! C’est un métier.

C’est vrai qu’il porte aussi une soutane et que, pour la déduction, dans ce cas de figure, ça aide.

– Je vous écoute monsieur Levret.

Un curé dans mon bureau ! Mais qu’est-ce qu’un curé peut bien attendre d’un détective privé ?


1 Expression caractéristique de Polynésie française, désigne les tongs, les samaras.

2 Route de dégagement ouest : voie rapide qui relie Papeete à Punaauia.

3 Kāina (mot originaire des Tuamotu) : sauvage ; par ext. : local, indigène.

4 Direction des constructions et armes navales, devenue par la suite DCN.

 

Chapitre deux

 

– Monsieur Dorsey, j’ai péché…

Manquait plus que ça ! Un curé qui vient se confesser en privé à un privé ! On aura tout vu ! Je vais quand même pas lui donner l’absolution avec un Pater et deux Ave à la clé : « Voilà, vous me faites ça matin et soir pendant trois jours et, si ça passe pas, vous revenez me voir. » Je n’ai pas vocation à absoudre mes semblables et encore moins un homme de foi.

–… J’ai pêché cette valise dans le lagon de Takakoto. Juste en face de la fausse passe. Pas loin du village, la semaine dernière. J’étais allé sur cet atoll rendre visite au père Duchalier pour mettre en place avec lui les nouvelles méthodes de perception des deniers du culte. Vous n’êtes pas sans savoir que nombre de nos paroissiens, dans nos îles, confondent dons et deniers et nous inondent de poissons, langoustes, cocos et autres denrées dont nous ne savons que faire. L’église ne vit pas que de nourritures terrestres, loin de là, et les nourritures spirituelles ont, il faut bien le reconnaître, un prix qui bien souvent dépasse les moyens financiers qui nous sont alloués par l’évêché. Il faut éduquer nos ouailles ! Vous comprenez ? conclut-il en haussant les sourcils en une mimique éloquente.

Oui, bien sûr, je comprends bien. Quand la panse est pleine, on pense aux bourses ! Depuis toujours, quand les missionnaires arrivent quelque part, ils donnent généreusement aux autochtones de tout poil, leur Dieu, leur justice, leur langue. « Tiens ! Voilà mon Dieu, voilà ma justice, voilà ma langue. Oublie ce qu’il y avait avant ! » N’est-il pas normal qu’en retour les dindons, convertis en oies, leur rétrocèdent quelques malheureux écus contre ces merveilleux présents qui d’un coup deviennent leur futur ? Que diantre !!

Mais ça c’est pas mon problème ! Mon problème c’est cette valise en métal gris, genre attaché-case que Levret a posée sur mon bureau et qu’il ouvre sous mes yeux avec ses petits doigts roses boudinés. Je me garde d’émettre une quelconque opinion sur le bien-fondé de l’élevage des oies.

– Vous avez trouvé cette valise sur la plage ? C’est ça ?

– Oui, si on veut. Elle flottait à quelques mètres du rivage et je l’ai ramenée avec mon lancer. Vous voyez, avec le père Duchalier, nous aimons nous adonner à la pêche au lancer, et ce, depuis des années. C’est une pêche peu ou pas pratiquée dans ce pays, les sites ne s’y prêtent pas, mais nous avons comme une nostalgie de cette pratique et, bien qu’elle ne soit jamais fructueuse, le père Duchalier et moi-même ne manquons aucune occasion de nous y essayer.

J’examine le contenu. Un cahier de cent pages à grands carreaux dont seules les dix premières sont remplies d’un alignement de chiffres couchés d’une écriture fine et serrée qui n’a pas tenu compte de la marge. Un livre de comptes semble-t-il. Sur la couverture du cahier, s’étend, sur toute la largeur, un grand « HELP » en lettres majuscules. Le document est enveloppé dans un sac en plastique transparent. Je trouve également dans la valise, une gourmette gravée au nom de « Maurices » avec une faute d’orthographe, un foulard en soie rose, un opinel rouillé, et une pièce d’or à l’effigie de Louis XVI.

– Alors ? Qu’est-ce que vous en pensez ? me demande le prélat le regard émoustillé.

– Monsieur Levret, tout ce que je peux vous conseiller, c’est d’apporter cette valise aux objets trouvés.

Et voilà mon Levret, les mains tendues, paumes tournées vers le ciel comme si, devant la sainte innocence dont je semble venir de faire preuve, il implorait à mon égard une grâce divine, qui m’articule, avec un soupçon d’inquiétude dans la voix, quant à ma compétence professionnelle :

– Mais, les photos ? Que pensez-vous des photos ?

Ses yeux sont ronds comme des billes. Plutôt comme des calots ! Ces grosses agates de verre qui s’échangent dans les cours de récréation contre une dizaine de billes normales. Il s’est figé devant moi. Mais je ne vois pas de quoi il veut parler.

– Les photos ? Quelles photos ?…

Je n’ai vu, aucune photo dans la valise. Par acquit de conscience, j’opère une nouvelle fouille qui s’avère infructueuse.

–… Il n’y a pas de photos dans la valise monsieur Levret. Regardez vous-même.

Je retourne la valise vers lui pour lui permettre de l’inspecter. Il la vide sur le bureau, la retourne dans tous les sens, l’air dubitatif dans un premier temps, puis, très vite, ostensiblement contrarié. Se baisse, pour regarder sous le bureau, puis sous son fauteuil crapaud-grenouille et se redresse l’air aussi surpris qu’une tartine de confiture dans un bol de soupe.

– Elles étaient dedans tout à l’heure ! Trois photos, deux filles et un garçon. L’une prise sur un voilier et les deux autres sur une plage. Les filles, sur la photo du voilier et, le garçon, sur les deux de la plage. Des jumelles ! On aurait dit des jumelles. Il y avait des commentaires au dos des photos, avec des dates. Je les avais avant de partir ! Je ne comprends pas ! J’ai vérifié le contenu de la valise avant de venir et tout y était. Le cahier, les photos, le foulard, la pièce et l’opinel.

Ça y est ! Je la vois grosse comme une maison ma nouvelle mission : trouver les photos du père Levret ? Je suggère timidement une hypothèse :

– Elles se sont glissées dans le cahier peut-être ?

Il feuillette le cahier.

– Non. Elles n’y sont pas. La seule possibilité c’est qu’elles soient tombées dans les escaliers quand votre ami m’a heurté et que j’ai lâché la valise. Elle s’est ouverte et tout son contenu s’est renversé. Si vous permettez je vais aller jeter un œil dans les escaliers à l’étage au-dessous.

Sans attendre ma permission, il s’est levé et se précipite vers la sortie avec une agilité que je ne lui aurais pas soupçonnée. Il me laisse seul avec la valise et j’entreprends de l’observer de plus près. Il y a peut-être des initiales gravées, un autocollant significatif, une marque spéciale, un double fond.

Un double-fond, c’est exactement ça, un double-fond qui se soulève quand on exerce une double pression dessus et qui se rabat ensuite vers le haut, laissant un espace d’environ cinq centimètres d’épaisseur. Je viens de découvrir un double-fond à la valise du père Levret. Un double-fond qui cache des liasses de dollars. Des verts avec papy Lincoln de face. Il y en a pour une belle somme, six rangées de quatre sur cinq centimètres de haut ! Ça fait un sacré paquet de dollars. J’ai les yeux avec encore la trace des billets dans les pupilles quand Levret fait son entrée dans le bureau, la mine déconfite.

– Rien. J’ai rien trouvé. Peut-être que votre ami les aura ramassées. On ne pourrait pas le contacter pour lui demander s’il n’aurait pas trouvé les photos ?

– Les quoi ?…

– Les photos qui manquent monsieur Dorsey. Celles dont je vous ai parlé.

Je n’ai même pas eu le temps de me demander quelle attitude adopter face à cette nouvelle situation. Mes mains ont agi en toute indépendance. J’ai refermé le double-fond de la valise avant que Levret ne s’aperçoive de quoi que ce soit. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir, mais instinctivement je sais que ce n’est pas normal tout cet argent dans une valise qui flotte sur le lagon d’un atoll perdu. Il faut que j’en sache plus. Que Levret me donne plus d’informations. C’est le moment que choisit le téléphone pour déclencher sa sonnerie. Une sonnerie d’un autre temps, qui pénètre les tympans et décide de ne pas les quitter tant que tu n’as pas décroché le combiné. Il faut à tout prix que je pense à changer ce téléphone, sans ça je finirai cardiaque ou sourd.

– Allo ?… Maryse ! Oui, comment vas-tu ?… Non, elle est à la maison. Tu peux l’appeler directement, elle est réveillée… D’accord. Je t’embrasse, moi aussi. À plus.

Je raccroche. Levret a repris sa place en face de moi. Il me regarde soucieux. Il s’est remis à transpirer et a ressorti sa nappe à carreaux. Je suis figé, raide dans mon fauteuil, les mains crispées sur la valise.

– Ça ne va pas monsieur Dorsey ? Des ennuis ?

Je dois certainement avoir une drôle de tête.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Si tu nous regardes

de au-vent-des-iles

Confusion

de editions-du-pantheon

suivant