Crying Freeman

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Crying Freeman est le personnage culte d'une série de mangas. Chesbro raconte son histoire.
Publié le : lundi 1 juillet 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743625573
Nombre de pages : 224
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La vie de Yo avait été tout entière vouée à l’art de la céramique, que son père lui avait enseigné. Ce soir-là, il savait que son exposition allait connaître un immense succès. Il a suffi d’un homme assassiné par deux Yakuza pour faire basculer l’événement dans le cauchemar. Avant de mourir, la victime a eu le temps de jeter une pellicule photo dans un vase. Yo la fait développer. Apparaissent les images choquantes d’un homme nu, dépecé vif par deux tortionnaires. C’est un « Freeman », l’assassin d’élite des fils du Dragon. Parce qu’il a découvert ce terrible secret, Yo va devenir le nouveau Freeman et sera transformé en machine à tuer. Mais ce nouvel ange exterminateur a gardé quelque chose d’humain. Et ses larmes tombent dans les flaques de sang... Crying Freeman est le personnage culte d’une série de mangas et le héros du film éponyme de Christophe Gans. Chesbro, dont on connaît le goût pour les mythes et légendes, raconte cette histoire avec son inimitable talent. George Chesbro est né à Washington en 1940. Diplômé en sciences de l’éducation en 1962, il enseigne à des classes d’enfants à problèmes jusqu’en 1979. Puis il s’arrête pour se consacrer à l’écriture. Le personnage de Mongo le Magnifique, nain, ancienne vedette de cirque, docteur en criminologie et détective privé au QI exceptionnel, est d’abord apparu dans des nouvelles, puis dans la plupart de ses romans (plus d'une vingtaine). George Chesbro est mort en novembre 2008
George C. Chesbro
Crying Freeman
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Pêcheux
Collection dirigée par François Guérif
Titre original :Crying Freeman D'après le scénario de Christophe Gans et Thierry Casals ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES 106, boulevard Saint-Germain 75006 Paris www.payot-rivages.fr Couverture : © D.R. © 1995, Davis Films © 1996, Éditions Payot & Rivages pour la traduction française ISBN : 978-2-7436-2557-3 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
PREMIÈRE PARTIE LE PARADIS PERDU
EMU O'HARA
venait tout juste de décider qu'elle ne mourrait pas ce soir-là, lorsque quelqu'un d'autre mourut devant elle, lardé de coups de couteau. Tandis que le malheureux s'accrochait désespérément à elle, la bouche grande ouverte, elle vit la vie s'éteindre dans ses yeux, sentit son eau de toilette bon marché et son haleine fleurant l'oignon, et elle hurla. Le paradis paisible que le visage du céramiste et son œuvre venaient de lui faire entrevoir, et qui aurait pu lui sauver la vie, fut brutalement barbouillé de sang, englouti par la mort.
YO HINOMURA
sut que son exposition allait connaître un immense succès, quinze minutes après l'ouverture. Il sentit que la célébrité et la richesse étaient désormais à sa portée. Et une demi-heure plus tard, tout cela ne l'intéressait déjà plus. Depuis qu'il savait parler et marcher, sa vie avait été vouée tout entière à l'art de la céramique, que son père lui avait enseigné. Comme celles de son père, ses mains parlaient le langage de la terre, et savaient transmuter la boue en quelque chose de sublime. Il n'avait vécu que pour son art. L'argile avait été sa seule maîtresse, et pour elle, il avait renoncé à toutes les autres. À vingt-cinq ans, il savait qu'il lui faudrait encore bien longtemps avant d'égaler son père, et d'atteindre à la perfection ce dont il se sentait capable. Apparemment, ce qu'il produisait forçait déjà l'admiration des critiques et des acheteurs. Ses vases, coupes et assiettes aux savants entrelacs seraient sans doute exposés dans des musées ou présentés dans des vitrines chez de riches collectionneurs. Le nom de Yo Hinomura serait bientôt reconnu et honoré dans le monde de l'art, tout autour du globe. Mais pour l'instant, Yo ne pouvait penser à rien d'autre qu'à cette femme. Il ne l'avait pas vue entrer et sa présence s'était peu à peu imposée à sa conscience, attirant son regard sur elle, comme les premiers rayons du soleil levant. Ce n'était pas sa beauté qui l'avait frappé, car la plupart des femmes présentes dans la galerie étaient bien plus belles, mais plutôt l'aura de fragilité, de vulnérabilité, le nimbe de désespoir qui émanaient de sa personne, et qu'il percevait presque aussi nettement que le souffle du vent sur sa peau. Parce que ses habits étaient simples, visiblement bon marché, parce qu'elle ne portait pas de bijoux, Yo était sûr qu'elle ne faisait pas partie des invités. Sans doute avait-elle marché au fil des rues de San Francisco, avant d'entrer dans la galerie, juste parce qu'elle n'avait rien de mieux à faire… ou nul autre endroit où aller. Yo passa la demi-heure qui suivit près d'une colonne, sur l'étroite coursive du deuxième étage, à la regarder évoluer dans la galerie bondée. Il assista ainsi à un phénomène qu'il ne comprit pas, mais qui l'émut beaucoup. Sous ses yeux, il vit cette femme reprendre vie tandis qu'elle admirait ces œuvres qui avaient permis à Yo lui-même de prendre vie et de se constituer en tant qu'artiste. Il le sentait aussi bien qu'elle. Cela avait commencé devant une simple petite coupe, la troisième pièce qu'elle regardait. Il la vit étudier les motifs turquoise, noirs et jaunes qu'il y avait tracés ; d'instinct, il comprit qu'elle avait perçu dans l'argile quelque chose qui avait échappé à tous les autres spectateurs : la dimension d'obscurité qu'impliquait l'absence de couleur. Sous les lumières, elle avait su repérer dans son travail l'indissoluble part d'ombre. Elle comprenait son travail, ce qui signifiait qu'elle saurait le comprendre, lui. Yo remarqua que cette femme se détendait, tandis qu'elle examinait les autres pièces. Il vit le message d'espoir qui constituait l'âme même de son œuvre s'insinuer en elle, et extirper le désespoir qu'elle avait apporté avec elle de la rue. Soudain, exactement comme si elle savait parfaitement qui il était et où il devait se trouver, elle leva la tête et croisa son regard. Ses yeux couleur de nuit brillèrent derrière ses lunettes cerclées. Elle eut un léger frisson, comme si elle pressentait déjà les plaisirs à venir, et à cet instant, Yo comprit enfin ce qui ne lui était jamais apparu auparavant : le plus grand artiste et l'œuvre la plus achevée ne sont jamais que des ébauches, tant qu'aucun autre être humain n'est là pour comprendre le message qu'ils transmettent. Yo sourit. Mais au moment où, d'un geste de la main, il allait inviter cette femme à monter le rejoindre, il fut effrayé par un grand bruit venant d'en dessous. Il se tourna sur sa droite, et vit un Chinois, portant une chemise grise à manches longues et un informe pantalon kaki. Le visage
hideusement déformé par une grimace de terreur, il tentait désespérément de se frayer un chemin dans la foule compacte des invités massés près de l'entrée. Une fraction de seconde plus tard, deux hommes firent irruption dans la galerie. Ils arboraient sur leurs bras nus des tatouages de Yakuza. Stupéfait, horrifié, Yo vit le Chinois et ses poursuivants s'engouffrer comme au ralenti dans la galerie, et lutter contre la marée humaine dans un concert d'imprécations, de cris et d'exclamations. Ils fonçaient droit sur la femme. Brusquement, Yo ne sentit plus en lui aucune trace de surprise, ni d'effroi. En une fraction de seconde, sans réfléchir, il comprit qu'il devait protéger à n'importe quel prix cette femme, à l'existence de laquelle sa vie était désormais indissolublement liée, même s'ils n'avaient pas échangé un seul mot. Si elle mourait, Yo mourrait avec elle. Son corps survivrait peut-être, mais la région de son âme qui venait à peine de voir le jour demeurerait à jamais mort-née. Il entrevit très clairement ce qu'il devait faire. Lorsqu'il vit étinceler la lame de longs poignards, il s'agrippa à la rambarde de la coursive et se jeta dans le vide.
SOON-LI-KOH
méprisait les gens et les choses qui n'étaient pas directement liés aux Fils du Dragon. Il méprisait les flics pour leur obséquiosité et pour la facilité avec laquelle ils lui avaient permis de s'introduire dans la pièce où ils interrogeaient les témoins du meurtre du messager. Les policiers de San Francisco redoutaient la présence occulte du Yakuza dans leur ville, mais ils étaient visiblement au fait de certaines rumeurs courant sur le compte des Fils du Dragon, qu'ils respectaient et craignaient plus encore. Susceptible de faire couler le sang dans les quartiers qu'il contrôlait, le Yakuza constituait sans doute une épine dans le pied de la police. Mais les Fils du Dragon pouvaient mettre la ville à genoux, ou du moins, paralyser le commerce en submergeant la cité sous une vague de terreur qui provoquerait l'ajournement immédiat des congrès, ainsi que la fuite des touristes et des hommes d'affaires. La mairie et la police n'étaient pas prêtes à prendre un tel risque. Koh avait donc été autorisé à s'asseoir sur une chaise, dans un coin de la pièce. Il étudiait avec beaucoup d'attention les témoins du meurtre, qui défilaient un par un devant les inspecteurs. Quelque chose avait disparu, et la Tigresse serait fort mécontente si Koh ne le retrouvait pas. N'ayant aucune envie de finir égorgé par les crocs et les griffes de la Tigresse, Koh le trouverait. L'appareil photo qui avait été dissimulé au quartier général du Yakuza pour prendre certaines 1 photos avait enregistré par hasard les tortures et la lente agonie de leur Freeman . La mort avait affranchi le Freeman du fardeau maudit de sa sujétion, et l'avait relevé de ses devoirs. Il faudrait bientôt lui trouver un remplaçant, mais ça, c'était le problème de la Tigresse. Celui de Koh, c'était de trouver ce rouleau de pellicule, afin que le Yakuza responsable de la mort du Freeman puisse être châtié comme il le méritait. Koh était certain que le messager n'avait pas perdu, ni jeté le film pendant qu'on le poursuivait. Même si les tueurs étaient à ses trousses, même s'il savait qu'il n'avait aucune chance de survivre, le messager avait forcément trouvé un moyen de cacher le film à un endroit où quelqu'un – la police, très probablement, qui saurait apprécier la chose à sa juste valeur – le trouverait et le restituerait à Koh. Le film n'avait pas été trouvé sur le cadavre du messager, et d'après tous les témoins, celui des deux assassins qui avait survécu s'était enfui sans avoir eu le temps de fouiller le messager. Koh était donc persuadé que le film se trouvait soit à la galerie, soit dans la poche ou le sac de l'un des invités. Il lui faudrait donc bientôt soulager ce malheureux, devenu messager malgré lui, de son encombrant fardeau… et de sa vie. Koh ne prêta guère d'intérêt à l'interrogatoire des invités en smoking et robes du soir. À peine levait-il un sourcil lorsque les inspecteurs ordonnaient à ces gens de vider le contenu de leur sac et de leurs poches, ainsi qu'il le leur avait lui-même suggéré. Koh estimait qu'à cette heure, toute personne susceptible de découvrir le film en sa possession l'aurait déjà remis aux autorités. Mais il était forcé d'attendre pour en être tout à fait certain. Le céramiste l'avait amusé, avec ses grands yeux sombres et limpides, si sensibles. Pour Koh, un type capable de passer son temps à fabriquer des potiches, des coupes et des vases ne pouvait être qu'un demeuré, un fou ou une fiotte, sinon les trois à la fois. Quant aux abrutis qui payaient des fortunes pour ce genre de babioles, ils ne valaient guère mieux. Étant donné qu'il avait sauté dans la foule depuis une coursive perchée à huit mètres du sol, le céramiste était sans doute fou, et le fait qu'il ait accidentellement tué l'un des Yakuza (auquel il avait tout simplement brisé l'échine en lui tombant dessus), accentuait encore l'ironie de la chose. Ce petit détail amuserait sans doute
la Tigresse. Soudain, l'intérêt de Koh fut éveillé par l'arrivée d'une femme mince et brune, aux traits assez communs, aux yeux noirs. Elle portait une paire de lunettes cerclées, qui accentuait encore son air de petite souris. Il se redressa sur sa chaise et, avant même que les inspecteurs ne commencent à interroger la femme, il se pencha légèrement en avant. Ce n'était pas sa nervosité, ni son air désorienté qui avait attiré l'attention de Koh ; les personnes interrogées paraissaient toutes nerveuses et désorientées, après le déchaînement de violence dont elles venaient d'être témoins. Mais Koh trouvait que cette femme en rajoutait un peu dans la nervosité, en accumulant les signes extérieurs de la plus grande agitation, et il la soupçonna d'en savoir plus qu'elle ne voulait en dire. Koh devina qu'elle ne dirait rien à la police, et que la fouille de ses poches et de son sac ne donnerait rien. Il excellait à déchiffrer ce genre de signes, c'était précisément pour cette raison qu'il était Protecteur. Koh se leva brusquement de sa chaise et quitta la pièce sans attendre que les inspecteurs aient fini d'interroger la femme. S'il y avait quelqu'un à suivre, c'était elle.
EMU
craignit, pendant quelques instants, qu'il ne l'ait pas attendue dehors comme elle était persuadée qu'il le ferait. Aussitôt, elle sentit renaître en elle les spectres jumeaux qui l'avaient hantée toute sa vie. Le désespoir et la solitude menaçaient déjà d'étouffer la brusque flambée d'espoir et de joie qu'avait allumée en elle le simple fait d'avoir rencontré cet homme. Elle demeura un moment plantée sur le trottoir, devant le poste de police, sous la pluie fine, considérant la rue apparemment déserte. Il émergea alors de l'ombre, traversa la petite flaque de pâle lumière jaunâtre tombant d'un réverbère, et s'avança vers elle. Elle le rejoignit au milieu de la rue, admirant ses yeux sombres et brillants, ses hautes pommettes, sa bouche sensuelle. Elle remarqua que son épaisse chevelure, noire et ébouriffée, luisait sous la pluie. Et comme tout à l'heure, à la galerie, quand elle avait levé la tête et vu qu'il la regardait, elle eut l'impression de le connaître et de l'aimer depuis toujours. C'était une impression aussi étrange qu'enivrante. – Ça va ? demanda-t-il. – Oui. Et vous ? – Ça va. Je m'appelle Yo Hinomura. – Je sais. Moi, je m'appelle Emu O'Hara. – On marche un peu ? – Oui, dit-elle en mettant tout naturellement sa main dans celle de l'homme, comme si cela allait de soi.
YO
et Emu marchèrent des heures durant à travers les rues de San Francisco, main dans la main, sans échanger un mot. À l'aube, ils se retrouvèrent au sommet d'une colline qui dominait la baie. Les premiers rayons du soleil arrachaient le suaire couleur de nuit à la surface des eaux, où miroitaient à présent le bleu et l'or. Entre eux, les mots étaient inutiles et Yo n'aurait pas été sûr de pouvoir parler, s'il avait essayé de le faire. Il éprouvait dans sa poitrine une pénible sensation. Il avait le souffle court, même si les kilomètres qu'ils venaient de parcourir ne l'avaient nullement éprouvé. Sa gorge était nouée, même s'il ne ressentait aucune tristesse. Il se dit qu'il avait le cœur atteint, mais loin de menacer son existence, ce mal lui donnait au contraire une dimension nouvelle. Il n'avait jamais rien ressenti de pareil. Il ne pouvait comparer cette sensation qu'à l'extase qu'il avait parfois éprouvée en sortant du four une pièce si réussie qu'elle approchait de la perfection qu'il avait rêvée, avant même de placer la terre sur le tour et de commencer à travailler. Mais là, c'était différent. C'était parfait – d'autant plus parfait qu'inachevé, et le profond mystère de cet apparent paradoxe le laissait sans voix. D'instinct, il savait que la femme partageait ses sentiments, ce qui ajoutait encore au miracle. Ils flottaient ensemble, curieusement libérés de toute pesanteur, dans un immense et magique océan d'émotions, et ils se souciaient peu de savoir s'ils retoucheraient jamais terre. Il y avait pourtant dans cet océan une ombre, une ombre infime mais cruelle : la crainte sourde de découvrir que ce qu'il était en train de vivre n'était pas réel. Et si son esprit était en train de lui jouer un tour ? Et s'il s'était fracassé le crâne en tombant du balcon ? Et si tout cela n'était que des
images délirantes qui passaient dans sa tête, tandis que son corps brûlant de fièvre gisait sur un lit d'hôpital ? Et si la femme s'évanouissait soudain au lever du jour ou aux premiers mots qu'il prononcerait ? Mais elle était bien là, la main dans la sienne. Le soleil se levait et lorsqu'elle ouvrit la bouche, elle ne disparut pas. – Il faut que je vous dise quelque chose, murmura Emu. – Inutile, répondit doucement Yo. La pluie avait cessé et la lumière oblique du soleil matinal faisait briller ses cheveux comme de l'ébène poli. Nous avons vécu toute une vie en une seule nuit. J'espère que nous en vivrons d'autres, où nous aurons le temps de dire tout ce que nous voulons nous dire. Emu hocha la tête, et Yo vit passer une ombre dans ses yeux. – Il ne s'agit pas de… de nous. Mais peut-être de vous seulement. – Que voulez-vous dire, Emu ? – L'homme qui a été tué a laissé quelque chose à la galerie. Surpris, Yo battit des paupières et fronça légèrement les sourcils. – Quoi donc ? – Je ne sais pas, répondit Emu d'une petite voix. Ses doigts resserrèrent encore leur étreinte autour de la main de Yo, qui la regardait droit dans les yeux. – Juste avant d'être poignardé, il s'est penché vers moi et j'ai entendu tomber quelque chose dans l'un des vases. Le bleu et gris. Une seconde après, il était mort. – Vous en avez parlé à la police ? Emu secoua lentement la tête. – Et pourquoi pas, Emu ? Elle le dévisagea un long moment sans rien dire. Ce moment parut interminable à Yo, qui considérait les sombres profondeurs d'un regard où il devinait, en plus du sentiment qu'il éprouvait lui-même, une certaine appréhension. – J'avais peur, dit enfin Emu. – Mais de quoi, Emu ? – Je ne savais pas si ce qu'il avait laissé tomber dans le vase vous était destiné ou vous concernait. Je ne voulais rien dire à la police avant de savoir si ce n'était pas… important pour vous. Yo se rapprocha encore d'elle, et tint son visage entre ses mains. Il secoua la tête, tant il était surpris. – Vous vouliez me protéger. – Oui, répondit-elle doucement. – Mon Dieu… Emu, vous avez dissimulé cette information à la police pour protéger quelqu'un que vous ne connaissiez même pas ? Le rire léger et musical d'Emu surprit Yo autant qu'il le ravit. Sa délicate harmonie lui rappelait celle des carillons chinois. – Quelqu'un que je ne connaissais même pas ? Vous oubliez que ce quelqu'un a failli se rompre les os en sautant de la coursive du deuxième étage, juste parce qu'il me croyait en danger ! Yo haussa les épaules et esquissa un timide sourire ; puis son rire fit écho à celui d'Emu. – C'est vrai. J'aurais dû dire « quelqu'un à qui vous n'aviez même pas été présentée ». Mais ça n'a plus beaucoup de sens, maintenant. Emu détourna légèrement les yeux, et demanda : – Dites-moi, Yo… Cet homme était-il censé vous remettre quelque chose ? Yo secoua négativement la tête. – Absolument pas. Avant ce soir, je n'avais jamais vu aucun de ces trois hommes. Les poursuivants appartenaient probablement au Yakuza, la mafia japonaise, dont l'influence s'est considérablement renforcée, dans la communauté asiatique de San Francisco. Quant à celui qui tentait de leur échapper, sans doute est-il rentré dans le premier endroit où il pensait être en sécurité. Il se trouve que ce fut la galerie. Mais c'est un pur et simple hasard. – Mais si cet homme savait que ce qu'il transportait était important pour le Yakuza, pourquoi ne s'est-il pas contenté de le remettre à ses poursuivants ? Yo haussa à nouveau les épaules. – Sans doute savait-il qu'ils le tueraient de toutes façons. Il aura simplement voulu leur compliquer un peu la tâche, en dissimulant ce truc quelque part. Peut-être préférait-il même mourir, plutôt que de le voir tomber entre leurs mains. Quoi qu'il en soit, je ne sais absolument pas
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