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Cyclades

De
175 pages
Cyclades, du grec kyklos, le cercle. Sans action apparente, ce livre est un plongeon dans une nature méditerranéenne, accueillante et thérapeutique , un récit intime , une réflexion sur le cycle de la vie et de la mort, à la recherche d’un centre, de ce noyau que l’on ne peut qu’effleurer ou frôler de temps en temps, un, voyage à la conquête d’un pays idéal, qui n’est rien d’autre, en effet, que le territoire complexe et étriqué de nos propres sentiments. Les mots le cherchent, l’enrobent, l’enveloppent. Au nom de Déméter, ils pénètrent dans cette terre, en apparence aride et desséchée, en y déposant enfin leur propre semence.
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Cyclades
Alexandra Pozzoli
Cyclades
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ISBN : 2-7481-2207-0 (fichier numérique) ISBN : 2-7481-2206-2 (livre imprimé)
Alexandra Pozzoli
I J’ai une maison dans les Cyclades, sur une côte battue, frappée, giflée, déchiquetée par le vent. Sans relâche. Elle surplombe une mer intense, crépue et violacée. La terre y est aride, desséchée. Par endroits, rougeâtre, couleur de l’argile, ailleurs, d’un beige sablonneux. Le promontoire où elle se trouve isolée du monde avance, et se jette vers l’eau, comme le doigt d’une main ouverte qui veut arracher sa part dans l’espace. Elle est née de la réunion de cinq bergeries primitives, des constructions sommaires en forme de parallélépipèdes, que des mains noueuses et savantes ont dû bâtir jadis, dans un temps révolu, riches d’un savoir ancestral, qui remonte à la nuit des temps. C’est pour cela qu’elles sont à mes yeux presque archéologiques. Leurs irrégularités rugueuses et leurs dénivellations épousent à la perfection les inégalités d’un sol dur et rocailleux qui descend en terrasses abruptes jusqu’à la mer. Tout est sensuel à cet endroit. L’air de la mer salin et iodé, qui vous laisse des traces sur la peau et dans les narines, malheureusement anesthesiées par la pollution de la ville ; le paysage minéral, sculptural, qui à l’aube ou vers le déclin du jour, quand le soleil cesse d’être perpendiculaire, s’anime de zébrures d’une plasticité toute naturelle ; les matériaux de ma maison, des pierres brutes du pays, ramassées sur le sol ou extraites des carrières de l’île et agencées, unies, soudées au hasard de leurs formes. J’aime m’allonger sur le muret de ma terrasse et planer vers l’horizon. Je me mets à plat ventre et carresse des mains et des jambes sa surface lisse de ciment, peau
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douce de ma maison. C’est un acte d’amour, de copulation avec la matière, comme le sculpteur qui vénère, touche, adore sa création en train de s’accomplir. Il lui tourne autour, la scrute, l’enlace avec son corps et son regard. Comme un sculpteur, j’ai conçu ma maison. J’ai longuement étudié le paysage, sa configuration, son relief, la trajectoire de la lumière, les caprices du vent. Moi-même, j’ai construit des passages sinueux entre chaque habitacle, j’ai soigné les ouvertures, de sorte qu’elles donnent sur l’extérieur en privilégiant certains points de vue. J’ai peaufiné, amélioré, ce qui existait déjà sans rien dénaturer de cette architecture sauvage qui devait avoir servi à abriter ovins et caprins, les mêmes espèces qu’on voit arpenter la côte et qui répandent dans l’air l’odeur âcre de leur lait. Je voulais que tout fût conforme à l’esprit des lieux et qu’il n’y eût que le confort minimum, sans rien de plus ni rien de trop. O que j’ai mis longtemps à réaliser ce rêve, à m’enraciner sur un sol, sur ce sol, comme un olivier au tronc trapu, parcheminé, grimaçant et contorsionné ! Ses racines s’avancent vers la terre, la creusent, et s’y infiltrent en profondeur de la même manière que son branchage plié par le vent se dresse quémandeur vers l’immensité du ciel. Tout est écriture en cette terre dévastée : les anfractuosités des rochers, ces constructions archaïques, semblables à des prothèses telluriques, la flore et la faune ; mon visage, brûlé et blessé par le vent et le soleil. Il porte les empreintes de mon passé et les douleurs de mes aïeux. Les cigales crient, le vent siffle, les mouettes poussent des signaux de détresse. Je ne suis pas une femme stéatopyge, alourdie et engraissée par le temps. On en trouve à profusion dans les musées grecs, déesses préhistoriques qui m’ont toujours fait penser à des lutteurs de Sumo helléniques. Je
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ressemble plutôt à une silhouette émaciée et longiligne de Giacometti, un être en voie de dessèchement spontané. A l’aube de mes quarante-six ans, je sais que j’ai touché l’automne de ma vie. Désormais, quand mon regard se tourne vers le ciel azuré, j’entrevois de plus en plus clairement la petite porte à travers laquelle il me faudra passer, tôt ou tard, sans broncher, sans plus me retourner par peur d’être figée en une statue de sel. C’est à l’âge de trente ans que j’ai commencé à penser sérieusement à la mort. De manière confuse d’abord, mais assez régulière. J’alternais des moments d’euphorie frénétique, d’action, d’engagement futile à des périodes sombres, chtoniennes où même le soleil effronté de la Grèce paraissait s’éteindre progressivement, prenant les tonalités rouges-noires d’une éclipse ou de l’Apocalypse. Comme tout le monde, j’ai dû imaginer maintes fois le jour de mon départ, lorsque les personnes qui vous ont connue se réunissent autour de votre dépouille en laissant s’échapper une larme de convenance ou une marque de véritable douleur. Du haut de mon imagination, je pouvais donc constater amusée, qui m’avait vraiment aimée ou trompée. Mais ces élucubrations sur la mort relevaient encore de simples mirages, divertissements de l’esprit, ou de la peur d’être de nouveau abandonnée. Quand, par ailleurs, je lisais sur le regard vitreux de ma vieille grand-mère l’angoisse et l’immobilité de quelqu’un qui est proche du grand jour et qui ne peut plus qu’attendre impuissant, cruel spectacle de la déchéance, cela me révoltait, me transperçait les tripes, me nouait l’estomac. Je pensais que jamais plus je n’aurais pu supporter la souffrance aiguë d’un autre deuil, la longueur lancinante de la messe et du défilé funèbre. Et pourtant, le jour de son décès il faisait beau, le soleil était radieux et
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l’air printanier et pétillant essayait de me distraire, de me soutirer un sourire, de me rendre primesautière. A ma grande surprise, pour quelques heures, je fus comme insensibilisée à la douleur déchirante qui, elle, surgit longtemps après, plusieurs années plus tard, lorsque progressivement je pris conscience de deux réalités en même temps. Du caractère irréversible et définitif de l’âge mûr d’abord et de l’inévitable solitude inhérente à notre existence. Face à mes enfants déjà adolescents, je compris un jour, que les rôles s’étaient chamboulés pour toujours. En dépit de mon apparence juvénile, les jeunes m’appelaient “Madame” ; dans le bus on me céda la place. Ma maison devint un grand réfectoire où mes amis se réunissaient comme autour d’une Mère nourricière. Que s’était-il passé ? Avais-je vieilli ? Etais-je devenue aussi lourde et épaisse qu’une corpulente matrone ? Je me regardai dans le miroir. J’interrogeai mes rides, ma peau, mon regard, mais je ne pus y déceler de réponse. Mon corps semblait encore bien entretenu. Je faisais du sport, je marchais beaucoup. Cependant, jamais plus je n’aurais pu être la fille ou la petite-fille de quelqu’un, car mes géniteurs et mes proches avaient disparu. Je devins contre mon gré la Mère par excellence, le pilier auquel on fait référence pour croître, le giron où l’on s’abrite lorsqu’on souffre, celle qui ne peut plus se laisser tituber. Probablement, après une série d’innombrables deuils, réels ou symboliques, j’avais acquisà mon insu, la carrure épaisse et inébranlable de l’âge adulte. La trajectoire longue et incertaine de la vie, celle qu’on entreprend tout seul, se dessina d’un coup à mes yeux, comme un itinéraire dont j’avais déjà brûlé à
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