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D'agave et de miel

De
202 pages

Fabuleux récit de Khemmali et de ses compagnons de route dans un Maroc, quelque peu désuet, des années soixante-dix, avec son lot de mystère, d’histoires colportées et de légendes. Narration sobre qui allie, avec imagination et réalisme, poésie et humour, le récit de personnages exceptionnels à celui d’un pays absorbé par ses us et coutumes religieux, voire païens. Le roman met en scène le parcours de vie d’hommes et de femmes, en marge de la société et qui affrontent courageusement leur destin. Aussi au creux de leur solitude, choisissent-ils de vivre, au jour le jour, en sillonnant les régions montagneuses de l’Atlas à la quête d’une paix intérieure plus ardente que jamais.
D'agave et de miel est un véritable récit d’initiation au monde et de voyage au cœur de la condition humaine.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-06332-6

 

© Edilivre, 2016

Maknassa ou le temps
des commencements…

« Ce que les adultes prennent pour des fadaises de conteur sont simplement des vérités auxquelles ils n’ont plus accès. »

Romain Sardou,
Sauver Noël.

Meknès-la-Sublime. Grande place de Sidi Saïd. L’aède et conteur, enturbanné d’un turban vert, entonne, à pleins poumons, sa harangue du jour, juste après la prière d’al-’asr.

Dites-moi, hommes de bien et de foi, où est passé ce preux, d’entre les preux, homme sans peur et sans détour, à la bonté infinie, à la candeur angélique et à la patience à toute épreuve ? Il sut avoir le respect des hommes, l’amour des êtres vivants et la bienveillance des djinns et des Gardiens de la foi et l’indulgence des djinns croyants en Dieu Tout-Puissant.

Au temps où les hommes étaient des hommes, où la parole était sacrée et la tradition toute vigoureuse… Au temps où les femmes étaient des femmes, mères etnourricières, fières et altières… le temps inaltérable où les animaux vivaient en parfaite harmonie, avec toutes les créatures qu’Allah, dans Sa Magnificence,a créées, aussi bien les hommes, que leurs semblables dans la chaîne du vivant… le temps où l’histoire et la légende s’imbriquaient, parfaitement, et ne faisant qu’Un, parachevant le cercle indivis et ininterrompue de la Création.

En ces temps-là, mes frères, temps proches ou lointains, selon notre vision et compréhension des choses, on vit naître une destinée, peu commune, nommée sidi Khemmali Moul-’Aïn ou sidi Abdel-Khemmali Moul as-Saquia, l’Homme à la Source… En ce temps-là, j’étais l’un des nombreux pèlerins venus s’abreuver à la source du saint, réputée pour chasser les mauvais esprits, et présenter mes vœux et mes suppliques à l’âme du saint, baiser les pans du catafalque béni et faire amende honorable, ô mes frères.

En voici la légende, ou ce qui en reste, car la trace a été perdue, effacée, retrouvée et dévoyée, prenant des éléments d’autres Sirat ou biographies d’hommes légendaires. Elle fut rapportée, complétée et commentée par les disciples et les aèdes de la tradition orale des régions visitées, selon que celles-ci sont arabes ou amazighes.

Donc, je ne peux vous en livrer que des fragments que vous devez reconstituer vous-même… et faire l’effort d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Mais n’oubliez pas, Hommes de bien et gens de vertu, que tout commence ici et finit sur Sahat Sidi Saïd, la place animée par les valeureux guerriers amazighs de Oued Beht, Oued Ouisslane et Oued Boufekrane, puis traversée par les cavaliers arabes d’Orient, avant d’être le lieu de prédilection des armées impériales du sultan alaouite Moulay Ismaïl,véritable fondateur de la cité de Maknassa, dont il fit la capitale de l’Empire chérifien.

L’histoire que je vais vous raconter, du moins dans ses grandes lignes, est une histoire d’agave1et de miel, à plusieurs entrées et à plusieurs clés, avec des personnages qui existent ou qui ont existé et dont les trajectoires et les destins croisés en font une trame peu commune, pour ne pas dire hors norme.

Le miel, vous le connaissez, mais l’agave, combien de personnes le connaissent ou se rendent compte de son existence et de son utilité. L’agave, mes amis, cette plante familière qui peuple nos campagnes, nos villages et nos douars et qui vient de si loin, de l’Amérique. Les villageois l’utilisent comme haie de séparation et comme clôture des champs et des domaines d’habitation. Ses larges feuilles, hérissées de dents sur les bords, servent à canaliser l’eau dans les petites parcelles de culture individuelle des habitants de douar ou de village. Cette plante ne fleurit qu’une seule fois et elle donne, comme vous pouvez le voir, à travers les champs et les terres non cultivées, un bourgeon unique, haut et altier, avec des feuilles larges et succulentes pour ceux qui savent s’en servir et des fleurs tubulaires. La hampe florale est magnifique et peut s’élever bien haut dans le ciel jusqu’à dix mètres, mes frères !

Enfants, nous sucions le jus intérieur, un jus sucré et nous mâchions les jeunes tiges fleuries et les tubercules. Dans certaines régions du Nord, les paysans extrayaient del’agave, selon des techniques traditionnelles de fermentation, le jus et en fabriquaient une liqueur enivrante, semblable à l’eau-de-vie, faite à partir de figues séchées. Lorsqu’il y avait pénurie de pains de sucre sur le marché local, les villageois, cultivateurs, fermiers ou éleveurs de bétail, utilisaient le nectar de l’agave comme sucre dans la préparation du thé à la menthe et dans tout autre aliment.

Et oui, mes frères, longue vie à l’agave !


1. L’agave, plante monocarpique, originaire de l’Amérique, de l’espèce de l’agave americana, rapportée par les expéditions coloniales espagnoles et portugaises du XVIème siècle. Elle s’est bien comportée et a vite essaimé, toutes variétés confondues, dans le pourtour de la Méditerranée, le climat sec et semi-aride aidant.

Il était une fois la place de Sidi Saïd

« Une ville riche est comme un fromage gras, elle nourrit bien des vers. »

Proverbe anglais

Méknès. Sidi Saïd. Au-delà des hautes murailles ismaéliennes. Tout autour de l’imposante porte qui donne accès, à des arrivants de l’Ouest ou du Nord-Ouest, à la cité favorite du glorieux et implacable sultan alaouite Moulay Ismaïl2, contemporain de Louis XIV de France, dit le Roi-Soleil, des puissants sultans ottomans de La Sublime Porte, tels Mehmet IV, Mustafa II ou Ahmed III, ainsi que du tsar Pierre le Grand de Russie, qui régna d’une main forte, en réalité de fer et de sang, sur cette partie bénie des dieux de l’Occident musulman.

Au-delà de la grande place asphaltée, où sont parqués camions, cars, fourgonnettes, vans, triporteurs, véhicules de toutes sortes, motos et bicyclettes, charrettes et chariots à bras, tirés par des hommes forts en muscles, un homme, grand de taille, drapé dans un burnous ample et noir regarde impavide la scène.

A l’écart de la grande place, loin du tumulte environnant, une laiterie-crémerie, pas très avenante, mais dont les produits laitiers sont fort appréciés par les connaisseurs qui s’agglutinent autour du comptoir : lait, petit lait, pots de yaourt local, beurre frais, fromage beldi, miel et petits gâteaux d’amande ou de coco sont réclamés à grands cris.

A l’intérieur de l’inénarrable place, le mouvement des véhicules et de la foule est incessant ; le tout dans un désordre incroyable et qu’accentuent, comme dans un film indien des années cinquante, charrettes, tombereaux et carrioles bariolées transportant dans leur ventre denrées, condiments et produits divers, allant de la droguerie à la vaisselle en plastique. Les étals surchargés des marchands des quatre saisons ajoutent à la cacophonie d’ensemble, cacophonie plutôt bon enfant. Les voitures, dans ce méli-mélo surréaliste, avancent précautionneusement, de peur de heurter une charrette, de renverser un cycliste ou de bousculer un passant ou une passante. Des klaxons rageurs fusent, ici et là, et les bambins s’en donnent à cœur joie, chapardant légumes ou fruits, quand ils ne délestent pas un homme ou une femme de sa bourse, porte-monnaie ou portefeuilles.

Au-delà de la place, à l’écart des foules bruyantes, un café discret, réputé pour la qualité de son café turc, bien fort, au goût épicé, et ses grands verres de thé, avec une feuille de menthe fraîche trempée dans le liquide bouillant, qui n’a plus de thé que le nom.

Un siècle plus tôt, le lieu grouillait de caravanes entières, apportant leur lot de marchandises provenant des cités de Fass3, de Ksar es-Souk, de Marrakech, de Dakhla, de Nouadhibou, de Dakar et de Tombouctou sur le fleuve Niger, et qui devait être affranchi avant de passer les portes. Les tentes étaient dressées, des gargotes improvisées, ainsi que des spectacles. Aèdes et troubadours cheikhs et cheikhates meublaient les soirées fastueuses de la place. Eau-de-vie, à base de dattes ou de figues séchées et bière circulaient à flot, sous les tentes, éclairées de torches et de gros cierges, bien avant l’usage des lampes et lanternes à pétrole ou à gaz. Le soir, des cercles se formaient autour des chanteurs et des conteurs. On racontait les récits des prophètes, des saints et des hommes de vertu. Des mythes, incomplets et abâtardis, étaient narrés, sous couvert d’Islam, alors que l’origine était païenne, se rapportant à la lune, au soleil, aux vents, au tonnerre, à la pluie, à la mer ou à des créatures étranges, tels les djinns, les hommes à tête de chien, les loups à tête humaine, les hommes d’en bas, ayant des sabots à la place de pieds, les femmes-mules déterreuses de tombes, les femmes-louves dévoreuses de bébés, les géants des grandes cavernes, ayant un seul œil au front, bâtis comme des troncs de montagne qui traquent les errants et les voyageurs perdus ; ou encore ces belles pécheresses au vagin denté qui happe tout pénis imprudent, sans oublier les sorcières à la tresse d’argent qui pétrifient leurs amants et d’autres entités inimaginables, toutes aussi malveillantes, les unes que les autres peuplant le monde et l’imaginaire des hommes.

A l’écoute des récits et légendes de toutes sortes, on devient tout petit et on tremble le soir, imaginant derrière chaque objet ou bruissement un diable tapi ou un être monstrueux. Le sommeil devient une délivrance souhaitée. Les hommes, pleins de courage et n’ayant peur de rien, fanfaronnent tout en se réfugiant, corps et âme, dans les délices vaporeux du haschisch ou l’étourdissement des sens, dû aux litres d’alcool ingurgités. Aux enfants et aux femmes, il ne leur restait que les amulettes de protection contre les djinns ou le mauvais œil et la récitation de sourates coraniques courtes, bien apaisantes.

Frayeurs mises de côté, la vie était simple à vivre et à supporter, excepté les périodes de disette ou de guerres tribales, voire celles où l’autorité du Sultan était en jeu et mobilisait les M’hallah ou grosse cavalerie du Makhzen.

La place de Sidi Saïd, avec ses caravansérails, ses baraquements en pisé, ses enclos et ses tentes berbères ou arabes, constituait un lieu privilégié de négoce et d’animation, tout à la fois, pour les berrani, étrangers que pour les Oulad le-blad, les gens de la cité, bien que d’autres lieux lui disputassent la notoriété, telles la place du mausolée du saint et patron de la ville, Cheikh al-Kamel, dont le point d’orgue culmine avec l’effervescence de la célébration de la fête du Mouloudal-Mawlid an-Nabaoui ach-Charif et l’entrée en pompe des groupes Aïssaoua qui animent et orchestrent le rituel soufi de la célébrissime nuit de la Naissance de l’Elu, le Prophète Sidna Muhammad, dite al-Lila – ou encore la place bigarrée d’El-Hedim, voire celle discrète, car intra-muros, de Lalla ‘Aouda.

Mais la place de Sidi Saïd avait quelque chose de particulier, son site extra-muros, ouvert sur la campagne de Toulal lui donnait une aisance infinie, un seuil gradué entre le rural et le citadin, ainsi qu’entre le mode tribal et nomade de populations transhumant par ces contrées et le mode urbain de la ville makhzénienne, calfeutré et circonspect.

Au signe de l’aède, planté au milieu du cercle, avec son burnous, sa chéchia et sa barbe en désordre, le tambour roula. Les gens se massent autour du cercle, observent et se taisent.

Ô gens de bien et de vertu, oyez, oyez le récit fabuleux des gens du voyage, s’abreuvant d’eau de source et se sustentant de miel, de suc d’agave et de racines d’arbre. Ils parcourent le monde de leurs aïeux, de Tingis4 la gardienne du détroit de Gibraltar, à Oujda millénariste et vigile de la porte orientale de l’Empire contre le péril des Turcs ottomans, installés le long de l’Afrique du Nord, et des français qui les ont supplantés au Maghreb, et de là à l’impavide Marrakech la rouge, avant de prendre la direction de Taroudant l’inégalée, traverser les plaines grasses du Souss, puis Tiznit, Guelmim aux portes du Sahara, atteindre le pays Chenguit, Sijilmassa jusqu’aux contreforts de l’Adrar et la fabuleuse Tombouctou, au pays du Mali.

Ô gens de bien et de vertu, ces gens ont tous connu, ce que chacun de vous a connu, durant son existence ou ce qu’il va connaître s’il a encore le goût du lait de sa mère entre les dents. Il a connu ou il connaîtra, selon la volonté du Tout-Puissant, l’insouciance des débuts de l’existence, le péché et les tentations d’Iblis le Malin, que Dieu nous en préserve mes frères, la souffrance, la déperdition puis le chemin de la rédemption et le Salut. Tout un chacun a connu des fortunes diverses, mais toutes illustrent bien le combat éternel du bien et du mal et les tiraillements entre deux extrémités difficiles à joindre, la prédestination et le libre arbitre. Sommes-nous libres de nos actes, alors que nos destinées sont entre les mains du Seigneur ? Tel est le nœud du problème, mes frères ! Approchez, approchez, ô gens de bien et de vertu, et écoutez le récit des gens du destin, qui ont pour nom Khemmali, Hammou, Mouh, Raho et Ouassou !

Mais avant, mon compagnon que voici (main tendue vers le personnage désigné), accompagné de joueurs de guenbri et de bendir, va vous jouer une complainte du Moyen-Atlas. Alors, remplissez de sous l’obole qui vous est tendue pour encourager les musiciens !


2. Moulay Ismaïl (1646-1727).

3. Cité actuelle de Fès.

4. Nom ancien de la ville de Tanger.

Le petit nuage blanc

« Le temps passe, et il fait tourner la roue de la vie comme l’eau celle des moulins. »

Marcel Pagnol,
Le Château de ma mère.

Un petit garçon aperçut le petit nuage blanc du patio comme s’il fut accroché au-dessus de la maison par des filins invisibles. Il sourit et monta l’escalier en courant. Il déboucha en trombe sur la terrasse. Le petit nuage blanc était toujours là, mais il ne put l’atteindre. Trop haut.

Il escalada le mur d’enceinte, monta sur le porche de l’escalier, prit un roseau, y accrocha un tissu blanc et le brandit haut dans le ciel. Le petit nuage, transpercé d’un rayon de soleil timide, sourit. La distance était encore trop grande. Le petit garçon se souleva davantage, mais en vain. Le petit nuage blanc, à portée de main pourtant, était inaccessible. Voulant l’atteindre, malgré tout, il sauta très haut dans le vide. Il tomba lourdement sur le sol, se fit très mal et eut de vilaines écorchures. Les membres ensanglantés et endoloris, le roseau brisé, les larmes aux yeux et le cœur gros.

Attristé, le petit nuage blanc disparut pour ne plus jamais revenir. Le petit garçon pleura la disparition du petit nuage blanc, son ami.

Khemmali était ce petit garçon accroché à la vue d’un petit nuage blanc, ou plutôt pensait-il avec une certaine lucidité amère qu’il était le petit nuage blanc, épris candidement d’un petit garçon, timide et impulsif, à la tignasse dense et noire et aux yeux noirs splendides.

Reviennent les images de l’enfance des farfarat, petites hélices à trois pales, en papier, attachées au bout d’une tige de roseau. Ces moulins à vent, collés et recollés avec des bouts de papier de couleur.

J’ai rêvé d’enfance heureuse. J’ai eu une enfance tout court, ni heureuse ni malheureuse. Les taloches de mon père pour un rien, les séances de la falaqa5 pour un verre cassé, une pastèque brisée par mégarde lors de son transport ou un pain trop cuit au four du quartier, comme si la cuisson était de mon ressort ! Les engueulades de mon père, mes jérémiades et les râleries de ma mère, les chamailleries de mes frères et sœurs meublaient mon enfance et une partie de ma jeunesse.

Une enfance heureuse, ça voulait dire quoi ? Il faudrait rouvrir les dictionnaires de langue, les dépoussiérer et réinventer les contenus des mots, surtout les plus usuels et donc les plus consumés.

Réinventer le monde, tant qu’à faire !

Reviennent les extraits de poèmes, lus et récités dans une classe d’école, tenue par une maîtresse européenne : Hugo, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, mais aussi Ferré, Prévert ou Tardieu. Le carnet à poèmes, malgré les pages arrachées, et les taches d’encre bleue, en garde une trace ineffaçable.

Un poème est là. Vivant et précieux, comme le gri-gri d’un Ancien. Il s’énonce ainsi, avec la calligraphie d’une main d’écolier, minutieuse et appliquée, respectant l’ordonnancement spatial même du poème6 :

« Comment ça va sur la terre ?

– Ça va, ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?

– Mon Dieu, oui, merci bien.

Et les nuages ?

– Ça flotte.

Et les volcans ?

– Ça mijote.

Et les fleuves ?

– Ça s’écoule

Et le temps ?

– Ça se déroule.

Et votre âme ?

– Elle est malade.

Le printemps était trop vert

Elle a mangé trop de salade. »

Depuis, oubliés les mots et les poèmes, alors que les farfarat ont muté, devenant des êtres, doués de raison ou de déraison, et animés de passion, matérialisés en personnes aimables ou rébarbatives, loyales ou déloyales, sympathiques ou antipathiques, simples ou compliqués, cherchant à assouvir des besoins ou à obtenir des gains. Dans cet univers de bruits et de fureurs, chercher l’amitié pure ou l’amour simple devient une chimère, un parcours du combattant sans fin. Autant courir derrière une farfara en papier que le vent emporte et que la moindre aspérité déchire. Il ne s’agit même pas de faire un acte de noblesse ou de charité, envers une personne nécessiteuse ou en difficulté, pas plus que de chercher à rétablir un monde ancien, censé être meilleur que le présent ou encore d’instaurer un ordre moral, au nom de valeurs universelles ou prétendues telles, comme le fit notre ami, ce bon Don Quichotte de la Mancha, combattant, à dos de canasson, des moulins à vent…

Moi, des farfarat, j’en ai connues. La dernière en date a pour nom Keltoum.


5. Punition corporelle des élèves, dans les médersas, ou écoles coraniques, et les établissements scolaires traditionnels, consistant en une flopée de coups de baguette sur la plante des pieds.

6. Jean Tardieu, Conversations.

Une jeune fille simple
nommée Keltoum

« Ce n’est pas parce que l’homme a soif d’amour qu’il doit se jeter sur la première gourde. »

Pierre Desproges,
Citations drôles.

Cette année-là, Khemmali a commencé à émerger lentement du trou dans lequel il s’était enfoncé. Entraîné par la vague déferlante du football et par l’enthousiasme délirant des supporters, il s’était intéressé à la ville et aux problèmes de quartier : la saleté des rues, le désordre des étals et des marchands, la voierie défectueuse, les égouts et les canalisations d’assainissement en piteux état, l’incurie et la corruption des élus locaux, les abus policiers et administratifs, l’indigence des moyens sanitaires et autres désordres du système administratif du Makhzen omnipotent. Il s’activait dans une association de quartier de la kasbah, quartier pauvre et périphérique, résidu oublié et amorphe de l’époque de la Maison impériale, Dar Lekbira, jouxtant l’Aguedal surpeuplé et tout aussi pauvre, implanté sur le domaine impérial, réservé jadis aux pâturages et aux Haras des sultans alaouites, de l’époque ismaélite.

Khemmali, désormais, prenait goût à la vie. C’était les années Scooby-Doo, le Twist, les Beatles, El-Hajja Hamdaouia, les peintures naïves et spontanées de Chaâbia et les romances d’Oum Keltoum, la diva égyptienne. Et c’est dans le cadre de cette activité bénévole et stimulante qu’il avait rencontré Keltoum, jeune fille simple, à la peau très blanche, presque translucide, joviale et dynamique. Keltoum n’avait que dix-sept ans et pourtant elle paraissait en avoir plus et elle n’avait rien, dans son comportement quotidien, d’une gamine. Elle habitait une petite maison avec sa mère, laveuse au souk de laines, et son beau-père, courtier et escroc.

Un jour, rentrant à la maison ivre-mort, à trois heures du matin, celui-ci a tenté, une fois de plus, d’abuser d’elle. Paniquée et écœurée, Keltoum quitta la maison maternelle pour aller se réfugier chez une de ses amies de quartier. La sœur de celle-ci, infirmière Major à l’hôpital public Mohammed V de Meknès, la prit en main et la fit venir au sein de l’association Wlidat al-Houma, Enfants de quartier. Elle rencontra Khemmali, responsable de la section Sports et loisirs, travailla à ses côtés et se prit d’emblée d’amitié pour lui. Puis, à la suite d’une querelle familiale dans la maison qui l’avait accueillie, Keltoum prit son baluchon et quitta la demeure. Elle atterrit directement chez Khemmali, demandant l’hébergement pour quelques jours, le temps qu’elle trouvât un nouveau gîte.

Khemmali, surpris, ne sut que faire. La jeune fille lui raconta alors toute son histoire et proposa de rester chez lui quelque temps. Elle s’occuperait de la maison et du linge en échange du gîte et du couvert. Khemmali dit, à contrecœur, qu’il n’y avait pas de problème, bien que la présence d’une jeune fille dans son territoire intime ne pût être souhaitée et ne pouvait que le déranger. Au demeurant, la cohabitation avec un garçon aurait eu le même effet désagréable sur lui. Il avait ses habitudes, ses manies diraient ses détracteurs, et tenait absolument à son indépendance, à la propreté impeccable des lieux et à un confort relatif de la maison qu’il occupait.

Keltoum fit de son mieux pour tenir la maisonnée propre, ordonnée et paisible, en y ajoutant une touche bien féminine : des fleurs sauvages dans le vase de la cuisine, des plantes, des morceaux d’étoffe choisis pour décorer tel meuble, de minuscules rideaux, fixés à l’aide d’un élastique, aux fenêtres et bien d’autres petites choses qui font l’agrément d’une maison. Elle préparait le repas, lavait et repassait le linge de Khemmali, faisait les petites courses nécessaires chez le boutiquier, le laitier du coin ou le légumier pour acheter des produits d’entretien, du beurre, du lait, des légumes de saison et des fruits, le tout avec délicatesse et parcimonie. Khemmali, lentement, s’habituait à elle, allant jusqu’à lui confier une partie de son argent. Il commençait à l’emmener partout avec lui, la considérant comme une proche parente. Il la présentait comme sa petite cousine.

Au gré des jours, ils s’installaient, tout doucement, dans une vie à deux, paisible et rassurante, comme un couple normal, le lit en moins. Keltoum multipliait les attentions et les câlineries. Khemmali, pour sa part, essayait d’être attentionné envers sa nouvelle compagne, tout en maintenant une distance voulue.

Un soir, Keltoum hurla de terreur et se réveilla en sueur. Elle courut, sans y réfléchir, et en pleurs se réfugier dans la chambre à coucher de Khemmali. Celui-ci, étonné et quelque peu effrayé, essaya de la calmer. Il l’écouta, la réconforta et lui fit boire une tisane, qu’il prépara lui-même. La jeune fille suivit docilement ses gestes et paroles, mais ne voulut point retourner à son lit. Elle se blottit contre lui et finit par avoir raison de son refus de l’accepter. De guerre lasse, il la laissa se rendormir près de lui. Il finit aussi par s’accommoder du contact de ce corps chaud et juvénile qui se cramponnait à lui, comme à une planche de sauvetage dans une rivière en crue, et ne voulait guère le lâcher.

Inexorablement, elle l’enflammait, en se collant à lui et il dut, malgré sa résolution de ne pas la toucher, répondre à ce désir puissant et sauvage, venu du tréfonds de l’être. Ils firent l’amour et s’en furent heureux. Depuis, ils vécurent en couple à l’intérieur de la maison et en proches au dehors. La vie s’écoulait paisiblement, rythmée par les jours et les nuits, et Khemmali commençait à songer, sérieusement, à la garder auprès de lui, peut-être à l’épouser.

Après tout, pourquoi pas, se dit-il. Elle est jeune et jolie, avec un niveau scolaire modeste, mais correct. Bientôt, elle atteindrait ses dix-huit ans, ce qui la ferait sortir de la catégorie assujettie des mineurs. Lui, il en a le double, mais qu’importe ! La vie est faite comme ça… Elle, de son côté, faisait de plus en plus allusion aux enfants et à la vie de famille que cela ouvrait.

Un jour, Khemmali amena à manger avec lui un de ses anciens amis, de passage à Meknès. Celui-ci, pour le remercier sans doute, l’invita, lui et Keltoum, à venir passer quelques jours chez lui, à El Hajeb, petite ville accrochée à flanc de montagne du Moyen-Atlas, guère éloignée de la ville ismaélienne, célèbre pour ses randonnées montagneuses abruptes, ses hanbels, couvertures tissées de laine dure et colorée et ses putes, bon marché.

Khemmali accepta l’invitation. Trois semaines plus tard, profitant d’un lundi férié, il demanda à son chef direct la permission de s’absenter le samedi matin pour rendre visite à sa famille dans le Moyen-Atlas, sans préciser toutefois la ville.

Il prit Keltoum avec lui et ils montèrent, place El Hedim, dans le premier grand taxi en partance pour El Hajeb. Son ami, Maâti le reçut, comme il fallait. A la table de déjeuner, un coq égorgé et un plat de couscous berbère bien apprêté et condimenté. L’après-midi, ils visitèrent la ville et son lacis de ruelles et de venelles enchevêtrées et le souk. Ils firent quelques emplettes et rentrèrent à la maison. Le lendemain, ils assistèrent, au soir, à un mariage dans le quartier avec un bouquet de chants et de danses, dont la fameuse danse mixte d’Ahidous. Le troisième jour, Keltoum exprima le désir de sortir se promener, en fin d’après-midi, dans les souks, accompagnée de Zahra, la tante de Maâti.

Elle ne revint point à la maison, au grand désespoir de l’honorable Zahra qui l’avait perdue de vue dans le souk des tapis. Elle l’avait vue plaisanter, en riant, avec un jeune berbère marchand de tapis. Depuis, plus de trace d’elle. Elle finira par rentrer, leur dit-elle. Le soir venu, Keltoum n’avait pas reparu, ni donné aucun signe de vie. Elle avait, certainement, perdu son chemin n’arrivant pas à retrouver la maison. Les recherches effectuées par les deux amis ne donnèrent aucun résultat concret. Ils ne voulurent point alerter la brigade de la gendarmerie royale pour éviter les questions indésirables et les ennuis des procédures d’enquête.

La mort dans l’âme, Khemmali prit seul le taxi pour Meknès. Il était sept heures du matin. Arrivé à la place d’El-Hedim, quarante-cinq minutes plus tard, il s’attabla dans un café du coin, prit un café sec et grilla cigarette sur cigarette. A huit heures et demi précises, il était à son bureau, abattu et morose.

Il ne pipa mot. Sa tête devenue lourde et pesante entre ses mains moites de chaleur. Le voyant ainsi, ses collègues de bureau le prièrent de rentrer chez lui pour se reposer. L’un deux se porta même volontaire pour le raccompagner, car son état d’apathie générale commençait à inquiéter.

A El Hajeb, Zahra et une voisine à elle, aiguisée par la curiosité, allèrent au souk pour y dénicher l’échoppe de tapis dans laquelle Keltoum avait été aperçue pour la dernière fois. Elles la retrouvèrent, assez facilement, du reste, grâce à la mémoire visuelle de Zahra. Le marchand était un vieux berbère, portant une razza blanche sur la tête et une djellaba de laine de caprins. Ils demandèrent après le jeune vendeur. Celui-ci devait être dans le souk, dans une autre échoppe ou à la maison. Sur l’insistance malicieuse de Zahra, laissant entrevoir une importante transaction à venir, le marchand leur indiqua l’emplacement de la maison.

Au bout d’un écheveau de ruelles exigües, elles trouvèrent la maison et le jeune homme, qui avait pour nom ‘Alla. Ce dernier, d’ailleurs, leur ouvrit la porte, torse nu et le visage souriant. Zahra, sans lui laisser le temps de réagir, lui demanda, péremptoirement, d’appeler Keltoum. Il disparut un instant et reparut, suivie de celle-ci. Zahra, d’un ton, sec et sans réplique, lui intima l’ordre de la suivre à la maison. Ce qu’elle fit, séance tenante, sans un mot.

Sur le chemin du retour, les trois femmes gardèrent le silence complet. Zahra, en retrait, fermant la marche.

A Meknès, Khemmali, une fois, rentré à la maison, trouva, par bonheur, dans la cuisine une bouteille de vin rouge, un Chaud de Soleil, à demi-entamée. Il la prit par le goulot et avala, par larges rasades, le contenu. Après cela, il s’affala sur le matelas et dormit à poings fermés. Il sombrait. Rêves tendus et agités où il était question de femmes, de violence et de sang.

Il se réveilla en fin d’après-midi, la tête enflammée et battant le gnaoui7, les jambes ramollies et la langue pâteuse. Il mit sa tête, encore bouillonnante, sous l’eau du robinet de la cuisine. Il s’essuya le visage et chercha dans la petite pharmacie un cachet d’aspirine. Ne le trouvant point, il sortit acheter, à l’épicier du coin, de la quinine. Il en prit un et l’avala, à l’aide d’un verre d’eau, donné par l’épicier. Le second cachet, il le mit dans sa poche. Il déambula dans les rues et prit des chemins qu’il n’avait jamais empruntés auparavant pour se retrouver, au-delà de Sidi Saïd, le pénitencier de la ville, puis la route de Toulal, village à l’entrée de la ville, sur la route de Rabat, connu pour ses vins de table et ses musiciens du Malhoun.

Là, il chercha...