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Dakota : entre griffes et crocs

De
382 pages

Dakota Rock, une jeune femme de vingt-quatre ans, vit avec son grand-père Julius, un homme dur, froid et autoritaire, dans un parc de chasse dont il est officiellement le propriétaire. Officieusement, il est le chef d'un clan de douze loups-garous. Dans cet environnement masculin, Dakota a fait sa place, et ses preuves, en tant que patrouilleuse. Son travail consiste à éliminer toutes les sangsues qui s'aventurent un peu trop près de leur territoire. Le jour où son oncle Hector est assassiné, son monde se met à chavirer. Elle va voguer entre doutes et surprises, découvrir qui elle est vraiment, et peut-être le regretter amèrement : « la curiosité est un vilain défaut Dakota... »


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-72700-8

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

Mieux vaut ne pas songer au passé ! Rien ne le peut changer. »

Oscar Wilde, 1891.

Dédicaces

 

 

Pour les cinq soleils qui réchauffent mon cœur : François, mon mari, Ayrton, Nelson, Malcolm, Lincoln, mes enfants. Je vous aime.

 

DAKOTA
entre griffes et crocs

Chapitre 1

Ce matin du 22 mars, la sonnerie stridente de mon téléphone m’arracha violemment des bras de Morphée. Je dormais depuis à peine deux heures, aucune partie de mon corps n’avait donc l’intention de s’aventurer à l’extérieur de ma couette douillette. Au bout de plusieurs secondes interminables, ma main finit par se porter courageusement volontaire et décrocha ce fichu combiné pour le faire taire.

Hum ?, fut le seul son audible qui sortit de ma bouche.

– C’est moi, je veux te voir tout de suite.

Le « moi » c’était mon grand-père et au son de sa voix, je savais que quelque chose clochait. Je n’eus pas le temps de l’envoyer paître puisqu’il me raccrocha au nez, sans plus de précisions. Dès lors, mon esprit engourdi se mit à la recherche d’une raison expliquant ce coup de fil si matinal. Pour me réveiller et par esprit de contradiction, je m’octroyai une douche brûlante et bienfaisante, seul remède efficace sur moi pour émerger. Une appréhension désagréable et inhabituelle se muait lentement au fond de mon ventre, si bien que j’en avais presque la nausée.

Après avoir enfilé un jean et un tee-shirt, (ma tenue préférée), puis avalé un chocolat bien chaud (n’en déplaise aux amateurs de café !), je sortis de mon chalet pelotonnée dans ma polaire.

Même si la température n’excédait pas les dix degrés, le froid n’avait aucun impact sur ma santé : ma nature profonde m’en protège. Je préfère pourtant, et de loin, la chaleur des rayons du soleil. La forêt était cachée derrière un manteau de brume et le ciel était couleur de cendres. Le jour ne semblait pas vouloir se lever lui non plus mais il avait encore quelques heures pour se lever lui au moins.

Mettant, mes mains et ma mauvaise humeur au chaud au fond de mes poches, j’humai à pleins poumons l’odeur fraiche et humide de l’aube. Le parfum délicat de mousses vertes, de terre humide et de sous-bois n’arrivait pas à dissoudre cette boule glacée dans mon ventre qui me pesait de plus en plus. J’écoutais le craquement des feuilles sous mes pieds pour ne pas réfléchir à ce qui m’attendait.

J’essayais de trouver dans les marécages de mon esprit des causes susceptibles d’avoir mis mon grand-père en pétard. Sans succès. Si j’avais fait une bêtise, il allait me l’apprendre.

Les oiseaux semblaient plus discrets que d’habitude, je les entendais à peine chuchoter dans les branches comme si eux aussi retenaient leur souffle, attendant la sentence. J’avais la ridicule et désagréable sensation d’être observée ou suivie, pourtant le Parc était désert à cette heure. L’envie de me retourner pour vérifier que j’étais bel et bien seule me démangeait comme une araignée sur le dos.

J’arrivai sur le seuil de la maison de Julius le cœur battant la chamade et je cédai à cet excès de paranoïa.

Evidemment, il n’y avait rien mis à part la forêt environnante et le chemin qui sinuait comme un serpent jusqu’à chez moi. Un sentiment de honte m’envahit : avoir peur de mon ombre alors que la nuit je chassais les vampires, c’était pathétique. J’avais droit cependant à quelques excuses : je n’avais quasiment pas dormi et Julius m’avait réveillée d’une façon assez brutale et inquiétante. Il savait que j’avais patrouillé toute la nuit, et à moins d’une raison grave, il ne m’aurait pas réveillée pour rien.

D’ailleurs, les moments où nous discutions étaient rares, au point de les noter sur le calendrier.

Distante d’à peine trois cent mètres de mon chalet en bois, la maison en pierres blanches de Julius était ancestrale. Elle était aussi telle que son propriétaire : froide et imposante, solide et inhospitalière. Rien à voir avec la chaleur et la douceur de mon petit chez moi. Nous y avions vécu seuls tous les deux (ma grand-mère nous ayant abandonnés à ma naissance, il y a maintenant vingt-quatre ans) jusqu’à ce que je décide pour notre bien commun (et surtout pour le mien), de prendre mon indépendance. Indépendance toute relative, puisque nos deux maisons étaient voisines, mais cela nous avait évité de nous entretuer.

J’expirai un bon coup avant de franchir le seuil, les battements de mon cœur s’étaient ralentis.

Pas besoin de frapper ni de m’annoncer je savais qu’il m’avait entendue. Notre ouïe est plus fine que celle des gens ordinaires. Je savais où se trouvait mon grand-père : dans son bureau comme d’habitude.

Les murs en chaux du large couloir étaient recouverts de vieilles toiles représentant des scènes de chasse. Il donnait à droite sur une grande salle de réception lumineuse où trônait une gigantesque table de monastère. Aux murs de cette pièce étaient accrochés les plus fameux trophées de cerfs, sangliers, biches, et renards du coin. Le plus gros et le plus effrayant était celui d’un vieux sanglier, un solitaire armé de défenses de près de trente centimètres. Il avait fait l’admiration et la fierté du chasseur qui l’avait tué mais avait coûté la vie de trois de nos chiens. La femme du dit chasseur, (un client très fortuné), n’avait pas le même sens de l’admiration, et avait refusé catégoriquement que « cette horreur » se mêle à leur intérieur art-déco. Julius avait proposé au chasseur dépité de la conserver dans la salle de réception où tous les autres chasseurs pourraient admirer son exploit. Il avait bien sûr fait d’une pierre deux coups car ce trophée faisait une très bonne publicité pour le Parc et les chasseurs désireux de tuer un gros spécimen. Je lui jetais toujours un coup d’œil en passant tellement il détonnait par rapport aux autres. Il me faisait penser à Julius, majestueux et inquiétant.

Au fond du couloir se trouvait une cuisine assez rustique dotée d’un antre devenu couleur charbon aux fils des siècles, et assez grand pour faire rôtir une pièce de cerf. La cuisine donnait elle-même sur un escalier qui menait à l’étage, où se trouvaient trois pièces : la chambre de Julius, celle que j’avais occupée depuis ma naissance et la salle de bain.

A ma gauche, se trouvait le bureau de mon grand-père : la porte était entre-ouverte. Julius se tenait face à la cheminée, les mains croisées dans le dos. Il regardait le feu crépiter et dévorer avec avidité une grosse bûche. Un pan entier de mur était dédié à la littérature, passion que j’avais en commun avec lui.

– Tu es en retard, m’asséna-t-il, sans se retourner.

Sa voix était rocailleuse et sèche, mais quelque chose dans son ton me paraissait étrange, comme vide. Ce n’était pas vraiment un reproche comme d’habitude mais plutôt une lasse constatation.

Par reflexe, je regardai la vieille horloge à balancier qui indiquait sept heures quinze et fidèle à mon caractère, la moutarde commença à me monter au nez. J’eus la furieuse envie de faire demi-tour pour retourner sous ma couette, après lui avoir dit d’aller se faire foutre. Lasse des disputes qui étaient de coutume entre nous, j’expirai et à la place lui répondis de mon ton le plus diplomate :

– Bonjour à toi aussi. Que me vaut ce charmant réveil matinal ?

– Hector a été assassiné.

Une massue s’abattit sur mon être, et je sentis une main glacée remonter le long de ma colonne vertébrale. Les poils de mes bras se dressèrent et il me sembla que mes cheveux en faisaient autant.

J’ouvris la bouche pour parler mais elle était si sèche qu’aucun son n’en sortit. Julius se retourna et me toisa de son mètre quatre-vingt-dix. Quelque chose en moi s’affola à la vue de ce visage méconnaissable, livide, défiguré par un mélange acide de rage et de chagrin. Je me sentis minuscule face à cette montagne de tristesse et de colère. Des larmes avaient séché sur son visage barbu. C’était la première fois de ma vie que je voyais mon grand-père pleurer, lui qui était toujours comme une statue grecque : de marbre. Je croyais d’ailleurs, lorsque j’étais enfant que Julius était un dieu coléreux descendu de l’Olympe dans le seul et unique but de m’engueuler.

J’étais choquée et brisée : on venait d’assassiner mon oncle, le deuxième et dernier enfant de Julius. J’étais encore dans le ventre de ma mère lorsqu’elle avait quitté ce monde, me laissant orpheline pour l’éternité. La douleur de Julius était insupportable à regarder. Par lâcheté, je détournai mon regard, les larmes commençant à me brûler les yeux, tel un liquide corrosif. Mon cœur se serrait si fort dans ma poitrine que j’avais l’impression qu’il allait exploser. Cette grosse boule de plomb nichée au creux de mon ventre était remontée dans le fond de ma gorge pour m’étouffer. Je déglutis péniblement et posai à nouveau le regard sur mon grand-père. Sa barbe et ses cheveux poivre et sel semblaient avoir blanchi d’un seul coup par le choc du deuil. Pas besoin de lui poser la question, c’était l’œuvre des sangsues.

Le regard qu’il posa sur moi était si grave et si sombre qu’il me parut soudain plus vieux que ses soixante-six ans. Il me tourna le dos lentement, les épaules affaissées comme par un rocher invisible, et alla s’effondrer dans le fauteuil face à son vieux bureau de chêne. Il sortit d’un tiroir un vieux chiffon blanc qu’il posa devant lui. Il le défit en prenant soin de ne pas toucher ce qu’il renfermait : une flèche d’argent identique à celle que j’utilise avec mon arc. En temps normal, elle aurait scintillé sous la lumière, or elle était terne, salie par du sang séché. L’air se remplit soudain de l’odeur métallique du sang et je reconnus l’empreinte olfactive de mon oncle. Notre odorat est lui aussi plus affiné que la moyenne, ce qui est souvent pratique, mais je m’en serais volontiers passée à cet instant où il s’avérait terrible par la certitude de la mort d’Hector. Il posa les mains à plat sur les accoudoirs en bois sculptés et répondit aux questions que mes yeux effarés lui posaient.

– Oui, elle t’appartient, elle est frappée de ton prénom, et non, bien-sûr, je ne crois pas une seule seconde que tu as tué mon fils, même accidentellement.

A cet instant, l’air reprit violemment sa place dans mes poumons. Je ne m’étais pas rendue compte que je m’abstenais de respirer. Il serrait si fort les accoudoirs que les jointures de ses mains blanchissaient. J’entendis le bois craquer sous l’étau de ses mains.

– A quelle heure as-tu fini ta ronde ce matin ? reprit-il comme s’il essayait de remettre de l’ordre dans sa tête.

Je me raclai la gorge avant de parler, elle était si sèche qu’elle m’était douloureuse.

– A 4 heures. C’est très calme en ce moment (trop calme apparemment, pensai-je), on a rien remarqué, dis-je en essayant de me remémorer chaque détail. J’étais de patrouille avec Lorenzo et Marco.

Il m’écoutait attentivement, ses yeux perçants braqués sur moi. Les rides qu’il avait entre les sourcils se creusaient d’avantage sous l’effet de la concentration. Il était suspendu à mes lèvres, attendant que je poursuive. Son regard noisette paraissait prendre la couleur du charbon.

– Cela fait presque six mois qu’il n’y a pas eu d’attaque, on ne sent même plus leur présence, mes flèches prennent la poussière. Je n’ai même pas pris mon fusil hier. On patrouille plus par habitude que par obligation. J’étais persuadée qu’ils étaient partis pour de bon cette fois-ci, dis-je en secouant la tête.

– Tu as patrouillé sans protection ? Tu es inconsciente ou quoi ?, s’emporta-t-il son ton habituel de reproche dans la voix.

Nous étions constamment opposés, depuis aussi loin que je m’en souvienne, et je lui reprochais souvent cet air de dictateur, mais je me mis presque à le préférer comme ça plutôt que noyé dans le chagrin.

– J’avais ma dague, lui répondis-je pour le rassurer.

Cette dague était une des rares choses matérielles qu’il me restait de ma mère. Le manche était en bois de cerf et la lame aiguisée comme un rasoir. Elle finissait parfois dans le cœur des sangsues qu’elle transperçait comme du beurre.

– Où était Hector ? Je veux dire, où as-tu trouvé son corps ?, repris-je.

– Je l’ai trouvé ce matin, dans le champ qui touche la parcelle sud, j’ai senti son sang, mais c’était trop tard. Cette flèche était plantée dans son cœur, dit-il la gorge noyée de larmes.

Sa voix n’était plus qu’un souffle. Depuis toujours, aux aurores et avant toute chose, Julius, prenait sa forme de loup et faisait le tour complet de notre vaste propriété, qui avait près de cinq cent ans. Elle se transmettait de génération en génération et sa réputation n’était plus à faire. Certains chasseurs venaient même de l’étranger pour y chasser. Elle était vaste de près de sept mille hectares, essentiellement recouverte de chênes, de pins et d’érables pour beaucoup multi centenaires.

La partie extérieure au bois était composée de champs que Julius louait à des céréaliers et à des éleveurs, ce qui complétait les revenus déjà assez conséquents du parc. La faune et la flore s’épanouissaient à foison malgré nos prélèvements réguliers. La partie boisée était entièrement ceinte d’un mur de pierres sèches de près de deux mètres, construit par nos ancêtres et dont la beauté et la solidité témoignaient d’une autre époque.

Lorsque j’étais enfant, cette propriété était synonyme de refuge, de protection et de sérénité. En grandissant, elle devint une forteresse que j’essayais de protéger de l’ennemi. Je n’avais jamais vécu ailleurs, même si j’avais souvent songé à en partir après mes nombreuses disputes avec Julius. Je me sentais isolée du monde extérieur et la plupart du temps cela me convenait, car la solitude et le silence sont mes plus fidèles amis, depuis toujours. Mais il m’arrivait aussi de me sentir terriblement seule et perdue dans mon propre monde. Dans ces moments de vide, c’était auprès d’Hector que je trouvais du réconfort, il était comme une bouée : il me repêchait et me ramenait à la surface. Quand il sentait que je n’allais pas bien, il s’asseyait à mes côtés et ne disait rien, comme s’il comprenait tout, alors mon âme s’apaisait. Sa simple présence suffisait à réchauffer mon cœur.

Je réalisai douloureusement que son absence était définitive et le chagrin brûla ma gorge. La rage et la haine des vampires monta du plus profond de mon âme et me submergea, tel un tsunami, éteignant ma tristesse et la remplaçant par une colère glaciale. Je me demande toujours ce qu’aurait été ma vie sans l’existence de ces créatures. Je n’ai pas de réponses absolues, mis à part le fait que mes parents seraient sûrement à mes côtés et que Julius ne serait pas cette pierre si froide et si dure, façonnée par les pertes successives qu’il avait subies.

– La gendarmerie m’a appelé, reprit-il, ils seront bientôt là. Ce vieux fou de Chambrels a encore fait des siennes. Il était probablement sur les champs tout à l’heure, en train de braconner, quand il a vu le corps d’Hector, ça a dû le dessoûler pour la journée. Il s’est empressé de faire son rapport à la gendarmerie. Dans notre malheur, c’est un alcoolique notoire, Popérinos ne l’a pas cru, mais il est obligé de faire une enquête. Chambrels l’a menacé de faire un scandale s’il ne se déplaçait pas. J’ai appelé tout le monde ce matin pour les prévenir de la venue de la marée chaussée et j’ai envoyé Jean-Claude sur les lieux pour voir s’il ne trouvait rien de suspect.

Il m’énonçait tout cela avec une vaine tentative de détachement qui me faisait mal au cœur. La perte de mon oncle était une entaille douloureuse et profonde dans mon être. Je n’arrivais même pas à imaginer ce que lui pouvait ressentir.

– Officiellement, ton oncle est en voyage d’affaire à Bucarest. Il est à la recherche de clients étrangers pour promouvoir notre Parc de Chasse aux Roumains.

Je hochais la tête, enregistrant parfaitement l’explication plausible de l’absence d’Hector et maudissant ce fichu poivrot. Je me demandais si cet alibi lui venait d’un seul coup ou s’il y avait réfléchi avant que je n’arrive. Je connaissais et comprenais les raisons de ces mensonges : d’une part, une autopsie aurait été pratiquée, et un médecin légiste aurait découvert aussitôt que nous étions différents : le sang de loup coulant dans nos veines, notre ADN en était modifié, et nos groupes sanguins incompatibles avec ceux des humains. C’est du moins ce que supposait Julius, car aucun de nous n’avait eu la preuve en pratique.

D’autre part, je voyais mal Julius expliquer aux flics que c’était des vilains vampires qui avaient tué son fils : nous serions tous bon pour l’asile ou pour le trou. Néanmoins tout cela me paraissait injuste, j’avais l’impression que nous étions coupables et que nous cherchions un alibi pour nous disculper.

– S’ils décident de faire du zèle, j’ai un ami à Bucarest qui tient un hôtel et qui a une dette envers moi. Il témoignera de la présence d’Hector là-bas. Son fils qui parle un français sans accent se fera passer pour Hector au téléphone, le temps nécessaire, pour corroborer tout cela.

Mon grand-père n’était pas par hasard le chef de notre meute, il était tout comme son père l’avait été : un roc inébranlable, sur lequel rebondissaient chaque épreuves que lui infligeait le destin. Il avait aussi un sens pratique inégalé, et maintenait ordre et justice d’une main d’acier au sein du clan.

– Pour ce qui est du reste, nous aviserons après le départ de ces messieurs. Je convoque tout le monde ce soir, pour une assemblée exceptionnelle. La mort d’Hector doit être lavée dans le sang de ces monstres. Nous devons les exterminer tous jusqu’au dernier, les rayer de la carte, tu m’entends Dakota ?

D’abord ta mère et maintenant ton oncle, et tous nos frères et sœurs perdus aux fils des siècles par cette engeance du Mal.

J’entendais ce vieux refrain depuis des années mais ce qui venait d’arriver réveillait en moi comme une espèce de révélation et de compréhension. Pour Julius, cet événement effroyable lui avait insufflé une détermination féroce. J’acquiesçai à nouveau ne trouvant aucuns mots à redire. Je me souvins subitement que les frères Josephins, des habitués, devaient venir cet après-midi pour leur partie de chasse hebdomadaire. Je le lui rappelai car ils adoraient Hector, et ils se voyaient chaque samedi pour chasser et vider nos caves de whisky.

Chaque pensées d’Hector, perçaient un peu plus mon cœur, telles des flèches, comme celle qui avait fait cesser de battre le sien. Il me manquait déjà affreusement, et la perspective douloureuse que je ne le reverrais plus m’était inacceptable. J’aurais voulu traverser le temps, revenir à cet instant où l’on prenait sa vie, pour le sauver et massacrer ces sangsues. Il avait été mon mentor, mon professeur, pour la chasse aux vampires : tout ce que je savais me venait uniquement de lui, Julius ayant été fermement contre le fait que je patrouille, prétextant mon incapacité naturelle due à mon statut de femelle. Vieux jeu et très macho n’est-ce pas ? Je pense en fait qu’il ne voulait pas perdre le peu qui lui restait de sa fille. C’était tout Julius ça, rabaisser pour mieux protéger. Chez moi, à son grand mécontentement cela n’avait fait que me pousser d’avantage à lui prouver le contraire. Aujourd’hui, et il était forcé de l’admettre, j’excellais dans un domaine que j’adorais : je me situais parmi les meilleurs éléments masculins.

« Tu te bas comme un mâle, mais avec la rage d’une femelle », me disait souvent Hector en plaisantant et en m’apprenant l’art de tuer.

Voir un vampire se dissoudre sous mes yeux en un joli tas de cendres me procurait un plaisir et une satisfaction inégalée. Je ne comptais plus les sangsues tombées, et pour cela j’étais tolérée par les mâles du clan, enfin, plus ou moins.

– Ne t’inquiètes pas pour les frères Joséphins je m’en occupe, une petite visite dans la cave et ils auront oublié l’absence d’Hector. Rentre chez toi, je te vois ce soir à vingt-et-une heures. Précise.

Je l’observai quelques instants, les bras ballants, impuissante. J’aurais voulu lui témoigner une marque de compassion, le serrer dans mes bras peut-être, mais son expression m’en dissuada. Il n’était pas ce genre d’homme, personne ne pourrait jamais le consoler. Ses yeux étaient figés sur la flèche qui avait transpercé le cœur de son fils.

– A ce soir, grand-père, dis-je simplement, avant de tourner les talons et de me diriger vers la sortie, le laissant seul dans le gouffre de sa douleur.

Chapitre 2

Lorsque je mis les pieds dehors, l’air s’était un peu réchauffé et le soleil commençait à pointer le bout de son nez. Je me demandais où il avait mis le corps d’Hector, j’aurais voulu le voir, mais je n’en avais pas la force. Je libérai les larmes que j’avais contenues, et elles glissèrent lentement sur mes joues.

Je retournai chez moi, l’esprit engourdi dans une bulle hermétique de silence. Il me sembla que je croisais quelqu’un sur le chemin, mais je ne me souvins pas de qui, ni s’il m’avait parlé. Je ne voulais pas réfléchir à la situation ni accepter la mort de mon oncle. Je préférais le vide et le silence de l’inconscience à la terrible et froide réalité. Pourtant, malgré moi, alors que je posais la main sur la poignée de ma porte, je fus giflée par une certitude qui m’apparut d’une évidence enfantine.

Pour une raison que j’ignorais, quelqu’un s’était introduit chez moi pour me dérober une de mes flèches et elle avait fini plantée dans le cœur de mon oncle. Tout cela s’était déroulé en mon absence et sans que personne ne sente une présence ? Impossible. Je devais me rendre à l’évidence, il y avait un traître parmi nous : quelqu’un avait laissé approcher un vampire le temps qu’il accomplisse ses méfaits ou pire quelqu’un du clan s’en était chargé. Je songeai tout à coup que j’aurais voulu renifler la flèche pour voir quelle odeur je détecterais. Mais Julius l’avait sûrement déjà fait et n’y avait décelé aucune empreinte olfactive.

J’allais devoir faire mon enquête seule car Julius ne croirait jamais à une telle infamie. J’avais du mal à me croire moi-même. Il préférerait penser que sa petite fille en avait laissé trainer une sur un vampire.

Ce qui bien sûr, ne m’est jamais arrivé : je tiens énormément à ces flèches. Elles m’ont été fabriquées et offertes pour mon dix-huitième anniversaire, par Estéban, ancien patrouilleur et forgeron à ses heures perdues. C’était le meilleur ami de ma mère et son confident, il me parlait quelque fois d’elle et répondait aux questions que je n’osais pas poser à Julius. Il est parti brusquement, il y a quatre ans sans me prévenir, après une dispute violente avec Julius. Sur chacune d’entre elles, il avait gravé mon prénom.

Ce cadeau m’est aussi précieux que mes dix doigts. Aucune des sangsues sur lesquelles j’ai tiré n’est partie en emportant une de mes flèches dans le corps, car sans me vanter je vise très bien et ne manque jamais ma cible. Si je ne suis pas sûre de moi, je prends mon fusil qui est lui aussi très efficace.

Je me dirigeai dans mon salon et remis une bûche dans l’insert, que j’avais choisi noir et tout rond.

Il trônait au milieu de mon petit salon qui était meublé uniquement d’un canapé d’angle blanc et d’une bibliothèque en pin qui contenait tous mes livres préférés. Parmi eux, j’avais glissé une photo de ma mère, seule preuve concrète de son existence. Ce visage m’était à la fois étranger puisque je ne l’avais jamais connu, mais aussi familier car pas un jour ne passait sans que mes yeux ne se posent sur elle. Excepté le fait que ses cheveux bruns étaient très courts et les miens très longs, elle me ressemblait beaucoup : même yeux chocolats en amande, même nez un peu long, même bouche aux lèvres fines.

Cependant, il y avait quelque chose en plus chez moi, quelque chose de différent, d’étranger. Cette part qui appartenait à un père mystérieux dont je ne savais absolument rien, et qui survivait et grandissait en moi, comme une mauvaise herbe. Je savais pertinemment que c’était cette partie de lui qui me séparait de Julius et qui l’empêchait de m’aimer entièrement. Je ne comprenais pas ce dégoût et ce mépris qu’il semblait avoir ressenti pour mon père, mais je les retrouvais pourtant parfois dans ses yeux quand il me regardait. A cause de ce sang indésirable qui coulait dans mes veines, c’est une partie de moi qu’il méprisait, et qu’il n’aimait pas malgré le sentiment de culpabilité qu’il devait ressentir.

Alors pour chasser ce tableau peu réjouissant, j’imaginais parfois ma mère, belle et rayonnante, tenant la main de mon père, plus heureuse que jamais. Je l’imaginais le ventre rond, épanouie et amoureuse. Le peu que je savais d’elle et je ne savais pratiquement rien, me venait des discours furtifs et secrets d’Estéban. Je savais qu’elle avait été assassinée par des vampires, un soir où elle rentrait d’un rendez-vous avec mon père. Bizarrement, personne ne semblait se souvenir de lui. Pas de nom, pas d’adresse, pas de famille. Je ne savais même pas s’il était encore en vie. D’après Julius, cette histoire ne concernait que le passé et rien, ni personne d’autre. Le fait de savoir ne les ramènerait pas, j’en étais consciente mais j’estimais avoir le droit de connaître mes origines, et plus les années passaient plus ce besoin grandissait et me dévorait un peu plus chaque jours. Ce qui m’inquiétait le plus, c’est que je me doutais que tous ces mystères étaient la conséquence d’un évènement grave, assez épouvantable pour que le simple fait d’en parler soit tabou. Je ne sais pas au juste combien étaient au courant mais une chose est sûre, ceux qui savaient tenaient leur langue. Depuis le départ d’Estéban, il flottait comme une espèce d’omerta que personne n’avait osé transgresser, car si les membres de notre clan craignaient bien quelque chose avant les vampires, c’était bien le courroux de Julius.

Nous étions douze. Chacun ayant un rôle particulier, et personne d’inutile. La condition première pour intégrer notre clan était bien sûr d’avoir le sang du loup dans les veines. Ensuite d’autres facteurs entraient en ligne de compte, mais au final c’est Julius qui décidait. Et c’était bien là tout le problème, jamais il ne supporterait que je remette en doute son jugement en insinuant qu’il s’était trompé et avait accepté un traître parmi nous. Certains étaient là depuis plus longtemps que d’autres, mais je sais qu’ils avaient tous en commun la haine des vampires. Beaucoup nourrissaient aussi une espèce de méfiance et de suspicion à mon égard, car mon sang n’était pas pur à leurs yeux. Un vrai loup était le fruit de deux parents loups pure souche. On ne devenait pas un loup en étant griffé ou mordu comme dans les folklores. Cela faisait donc de moi une espèce de bâtarde.

Contrairement aux vampires nous n’étions pas immortels, même si nous étions de constitution très solide et que les maladies ne nous affectaient pas. C’est pourquoi la majorité privilégiait l’union entre loups pour préserver notre race et compenser l’avantage qu’avaient les sangsues sur nous : le temps.

Nous en avions toutefois tellement éliminés dans les environs, qu’il n’en restait plus qu’une minorité. Le fait que je ne sois pas issue de deux parents loups n’était pas l’unique préoccupation de mes congénères : j’étais aussi foncièrement très différente. Alors que les loups, tout comme nos ennemis vampires souffraient du contact de l’argent, il était totalement inoffensif sur moi. Jalousie ou peur, allez savoir ? A cela s’ajoutait le fait que je ne me transformais pas en loup, jamais, à la grande honte et au désarroi de Julius. Ce petit détail fâcheux aurait fait de moi un paria si Julius n’avait pas été mon grand-père et le chef de ce clan. Ce lien de sang que je partageais avec lui était le garant de ma sécurité et de ma présence au sein de tout ce petit monde.

Chapitre 3

Quelques heures plus tard alors que j’occupais mon esprit torturé en rangeant du linge, quelqu’un frappa à ma porte. J’allai ouvrir d’un pas méfiant. Je sentais que la suspicion allait faire partie de mon quotidien tant que je n’aurais pas résolu cette histoire de traître, qui s’il faisait partie du clan comme je le craignais, pourrait me sourire et me planter un couteau dans le dos en même temps.

Un homme d’une trentaine d’année était posté devant ma porte. Il était en uniforme bleu marine, un petit calepin noir dans les mains : aucun doute sur son identité et sur la raison de sa présence. Je me préparai à fonctionner en mode mensonge, chose pas si évidente qu’on ne le pense lorsque l’on est de nature franche et directe.

– Bonjour mademoiselle, je suis le lieutenant, vous êtes Dakota Rock, la petite fille de Monsieur Rock je présume ?, sa voix était douce et avenante.

– Vous présumez bien, vous n’avez que ça à faire : perdre votre temps avec les élucubrations d’un poivrot ?, dis-je sèchement.

Il me dévisagea avec étonnement puis je vis qu’il réprimait un sourire.

– L’adjudant Potier m’avait prévenu que vous aviez du caractère, je vois qu’il ne s’est pas trompé, me dit-il en secouant la tête.

Il se ressaisit et reprit son sérieux.

– Ecoutez mademoiselle, j’ai un procès-verbal à établir, c’est la procédure, nous n’en avons pas pour très longtemps et ensuite je vous laisserai tranquille. Mais si vous m’empêchez de faire mon travail…

– Je ne vous empêche rien du tout, le coupai-je, je dis juste que vous perdez votre temps et le mien.

J’abdiquai en l’invitant à entrer lorsque j’entendis un hoquet surpris dans mon dos et je sentis une masse s’abattre sur moi et me plaquer au sol. Le choc passé et mon instinct défensif prenant le dessus, je retournai mon agresseur sur le dos, l’immobilisai au sol entre mes jambes et resserrai mes mains autour de son cou, tout cela en quelques secondes. Je me rendis compte avec étonnement que ce n’était que le lieutenant Delsol.

– A quoi vous jouez lieutenant ?, lui dis-je sans desserrer ma prise.

Il commençait à devenir rouge violacé et à se tortiller sous moi pour se libérer. Lorsqu’il se rendit compte que j’avais assez de force pour l’empêcher de bouger, je vis un éclair de peur traverser ses prunelles. Ses mains essayèrent de repousser mes jambes, puis mes bras sans succès.

– Lâ-chez-moi !, réussit-il à articuler entre ses dents.

Malheureusement pour lui, je suis du genre pitbull : quand je tiens une proie je ne la lâche plus, surtout si je me sens agressée, probablement mon côté animal qui ressort. J’entendis soudain dans mon dos des voix familières.

– Dis-donc Dakota, c’est quoi ces manières mon petit ?

– Bonjour Commandant Popérinos, dis-je sans me retourner. Comment allez-vous et Jeanine ça va ?

J’étais toujours à califourchon sur mon agresseur présumé et je n’étais pas pressée de changer de position, j’adore avoir le dessus sur un mâle que ce soit un vampire, un loup ou un homme, c’est une question de principe. Toutefois en me reprenant, je devais avouer que je ne craignais aucun danger, d’autant plus que je connaissais Popérinos depuis des années. Il était le chef de la gendarmerie locale, où il avait passé toute sa carrière. Il avait la soixantaine passée, un gros ventre bedonnant entretenu par les bières et la bonne bouffe et une gentillesse naturelle, bref l’archétype du bon vivant. Il était très respecté car en plus d’être bienveillant il était honnête et juste, deux qualités pas si courantes chez les flics.

– On va bien tous les deux mon petit, me répondit-il sur le ton de la conversation, pourrais-tu libérer ma nouvelle recrue, j’en ai encore besoin ? Elle est toute neuve et motivée, ne vas pas me l’effrayer, c’est déjà pas facile d’attirer des gendarmes ici. N’est-ce pas Monsieur Rock ?

– Je ne vous le fais pas dire commandant, la campagne n’est pas très attractive pour les jeunes.

Mon grand-père avait pris le ton courtois et mondain des grands jours. Pas bon signe.

– Dakota ?, dit-il d’un ton qui laissait percer une menace sous-jacente.

Je me relevai aussitôt, pas besoin d’être devin pour savoir que Julius n’appréciait pas du tout le spectacle, d’autant plus que j’aggravais notre situation en me montrant sur la défensive et en agressant un flic.

Le lieutenant au sol toussa et se frotta la gorge, il me fusillait du regard. C’est le genre de démonstration de force qu’un homme déteste, encore plus si c’est une femme qui la lui administre. Tant pis pour son ego. Je lui tendis une main pour l’aider à se relever et comme je m’y attendais, il la dédaigna, se levant d’un bond.

– Mademoiselle je n’apprécie pas du tout vos manières, c’est un outrage à agent…

– Vous m’êtes tombé dessus, j’ai réagi c’est tout, ce n’est pas de ma faute si vous êtes maladroit !, le coupai-je.

Il commençait à m’agacer celui-là. Il regardait outré le comportement totalement détendu et naturel de Popérinos, attendant probablement son soutien.

– Oh là là là ! Les enfants on arrête les babillages : Delsol te formalise pas je connais la ptite depuis qu’elle porte des couches culotte, c’est une brave gamine mais elle a le sang qui bouillonne, elle a de qui tenir, dit-il en me faisant un clin d’œil. Quand à toi, Dakota, essaie d’être un peu plus… enfin un peu moins…

– Chtite comme la galle ? Punaise ? Teigne ?, dit l’adjudant Marthros, en arrivant sur le seuil de ma porte.

Marthros avait mon âge et était l’opposé total de Popérinos : un répugnant mélange de perversité, de méchanceté et de machisme. L’archétype du mauvais flic quoi. Il faisait ma taille, était brun, avec un début de calvitie, et avait une très vilaine moustache sous son nez en trompette.

– Tiens ! Martros, comment vont tes petites noisettes aujourd’hui ?, lui demandai-je avec mon plus grand sourire.

A ce souvenir douloureux, son sourire niais se fana d’un seul coup, et il se frotta l’entrejambe machinalement. Popérinos explosa de rire et donna une tape dans l’épaule de Marthros plus vexé que jamais. Une lueur amusée traversa le regard éteint de Julius.

J’avais mis à rude épreuve l’entrejambe de cet imbécile, une nuit où il faisait les sorties de boites avec Potier, les poches remplies d’alcootests. J’avais été forcée d’entrer dans un de ces endroits enfumés et bruyants que j’exècre car je filais un vampire. Je l’avais finalement retrouvé dans les toilettes des filles en train de se rafraichir au cou d’une adolescente qui frôlait le coma éthylique. Trop occupé à étancher sa soif, il n’avait pas eu le temps de cligner des cils que je lui plantais ma dague derrière l’omoplate gauche, transperçant ainsi son cœur de sangsue, in extrémis avant que la porte ne s’ouvre. Les amies de la jeune fille prenaient alors le relais, se demandant pourquoi leur copine était recouverte de cendres.

Bref une sale soirée.

Alors que je reprenais le volant, Marthros qui savait pertinemment que je ne buvais jamais une goutte d’alcool, me demandait de souffler dans son alcootest. J’avais donc obtempéré, soufflant dedans à plein poumons et puis je lui avais lancé en pleine figure, déclenchant l’hilarité des autres automobilistes qui attendaient leur tour. Marthros blessé dans son orgueil, avait essayé de m’emmener au poste, après m’avoir fait une fouille au corps un peu trop poussée à mon goût. Ce qui devait arriver...