Dans la cité de l'eau

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« Ocre, vert.Ocre des maisons et des palais immobiles, vert des canaux omniprésents, parfois larges voies majestueuses ou simples sillons traçant un réseau dense dans cette énigmatique carte du Tendre : espace où tout est néanmoins protection, infiniment. »D’emblée, le cadre de Venise est propice à la rêverie, au souvenir, au questionnement sur soi.Hélène et Sylvia, deux amies de longue date, venues passer des vacances dans cette ville et pourtant contraintes d’y rester plusieurs mois du fait d’événements politiques imprévus, en font l’expérience au quotidien, au gré des rencontres et des aventures qui s’y déroulent et changent le cours de leur vie. Un récit poétique à la première personne où ressurgit le passé, entre autobiographie et fiction.
Publié le : lundi 20 juin 2011
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EAN13 : 9782748122503
Nombre de pages : 273
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Dans la cité de l’eauChristine Joannidès
Dans la cité de l’eau
ROMAN© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2251-8(pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-2250-X (pourlelivreimprimé)Avertissement de l’éditeur
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littéraires etdechercheurs),cemanuscritestimprimételunlivre.
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Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comA Joséphine Druguet, mon arrière grand-mère
maternelle.« Enfants, nous avons tous rêvé au bonheur de Ro-
binson Crusoé, au bateau échoué devant l’île, avec
tant d’à propos, pour être vidé de ses richesses, aux
arbres tout prêts à se transformer en énormes pieux
pointus pour être plantés devant notre caverne et
prêts à repousser ensuite branches et feuilles ; nous
avonstousrêvéauxétrangetésd’unevieinédite,dans
un royaume inaccessible, une île de liberté qui serait
en quelque sorte le fruit d’une autre distribution des
choses de la vie. »
Fernand BRAUDEL, Venise.
In La Méditerranée. Les hommes et l’héritage.
Champs Flammarion, 1986
«C’estainsiquenousvenonsaumonde,parlecorps
et par legroupe, et lemonde est corps et groupe. »
René KAES, le sujet et l’héritage.
InTransmissiondelaviepsychiqueentregénérations.
Dunod, 2001
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Ocre, vert.
Ocre des maisons et des palais immobiles, vert
des canaux omniprésents, parfois larges voies ma-
jestueusesousimplessillonstraçantunréseaudense
dans cette énigmatique carte du Tendre : espace où
toutestnéanmoins protection, infiniment.
Il est idéal de s’y promener, d’errer, de circuler,
de se perdre dans le labyrinthe des ruelles multiples
qui, insidieusement, seressemblent. Il faut marcher
longuement dans cette cité qui, née de l’eau et des
marais,estvouée,aujourd’huiencore,àl’obscurres-
sac de l’eau et de ses flux. La lagune figure, par
bien des aspects qui la constituent, ce point d’équi-
libre tangible entre un Orient sublime, parfois dis-
pendieuxetunOccidentrationnel,quelquepeuimbu
de sa culture ; des mondes différents et hétéroclites
s’y rencontrent enfin.
Dans la brume de ce mois d’août, l’entrée du
Grand Canal se dessine en zigzaguant sous le poids
delachaleurpourtantsi vaporeusedel’air. Jem’en
vais,nostalgique,jusqu’àlaPointedelaDouanerê-
verdoucementd’unailleursperdudemonenfance:
Alexandrie. L’architecteLonghenaconstruisitlaSa-
lute lorsque la ville fut libérée de la peste : je viens
m’yréfugierpourtrouverunpeudefraîcheur. Jem’y
sens bien. J’y revois la chapelle baroque de l’école
au Caire.
11Dans la cité de l’eau
Enfant, déjà, mon désir polychrome et strident
venait fracasser ses ailes contre les hauts murs de
marbre. Ilsétaientrichementornésetleurpierreplu-
sieurs fois séculaire. C’est toute l’impossibilité de
l’enfancequejeviensrachetericienarpentantcette
villesansfin,àpiedouenvaporetto,selonl’énergie
ou la fatigue de l’instant ; comme si quelqu’un ou
quelquechosem’yconviaitmaissansuneindication
définie. SeulledieuMercuresautilleinlassablement
sur sa boule dorée.
Ailleurs, je cours, àcorps perdu, dans les rues de
Venise : un homme vêtu de noir me poursuit sans
répit sous la présence photophore de la lune. Peu
d’issues. A l’extrémité des ruelles, un ponton et,
parfois, seulement l’eau à fleur de quai. L’homme
estarméd’unlassoetjenesaiss’ilm’épargnera. Je
cours à en perdre haleine mais, où que j’aille, il est
là, zélateur, à me poursuivre tandis que, haletante,
jen’osemeretournerpourscrutercevisagemasqué
dont je n’ai pas encoreentrevu les traits.
Enfin, à l’aube, dans la brume sfumato, émerge
l’île de Saint Georges Majeur, telle une lueur d’es-
poir. Alors, j’ai le sentiment intime d’être la terre
qui doit sans cesse entamer sur la mer ; ma vie me
semble une reconstruction permanente, une bataille
acharnéepourromprelesilenceénigmatiqueetten-
taculaire de « l’eau-mère »…
Acetinstant,unpetitbateauremonteleGrandCa-
nal. Sur la balustrade du Palais Vendramin-Calergi,
unlioncontemple, pourl’éternité, legrand videdes
espaces. J’ai depuis toujours - depuis toujours ? -
le vertige des hauteurs; peut-être depuisqu’il fallut
que je me hisse et marche. Dans la cour du Palais,
des arbres. A l’arrière-plan, à nouveau, l’ocre des
maisons.
Ocre et vert : l’eau du Grand Canal est presque
immuableetlamaréen’estpasvisible. Letempsest
suspendu. D’ailleurs, c’est ce que je recherche : un
12Christine Joannidès
tempo qui me rappelle le mien, comme l’huile plus
légère que l’eau. L’autre est toujours celui qui me
sort de cette torpeur primitive, parfois violemment
et, c’est pour cette raison que je lui en veuxprofon-
dément. Pourtantn’est-cepasunequestiondesurvie
au fond tout cela, que cette lutte contre une sourde
entropie des corps ?
A cet endroit, le dos rond, les pattes bien plan-
téesdanslesoldepierre,unregardpresquehumain
et familier, interrogateur, le lion observe. En face,
dans un palais ourlé de dentelle blanche, deux tou-
rellesparaissentpencher. L’hommevêtu denoir me
poursuit à nouveau, mais cette fois uniquement du
regard. Ses yeux se tournent vers moi. Je suis au
borddelabalustrade,àlalimitedetomberdansl’eau
du Grand Canal. Le regard de l’homme va-t-il me
pousser,meprécipiterdanslevide? Auderniermo-
ment,ilmesouffleàl’oreillequ’ilm’épargneramo-
mentanément.
La ville est altière et lourde de son passé. Je m’y
projette aisément. On dirait que je suis moi-même
cette ville, ce passé. J’y pleure la séparation inévi-
table et l’exil. Mes ancêtres étaient des voyageurs
et souvent des marins, d’Orient ou d’Occident : je
suisunmixtede mondes siexcentrés qu’il mevient
souvent à l’esprit de fuir, de fuir cette impossibilité
d’être,d’avoirunlieuàsoi. Jemesensparfoistelle-
mentexcentriqueàmoi-mêmeetauxautres!
Maiscettevilleseraitmonlieu,jel’aisupresque
tout de suite. Je m’y délecterais amoureusement,
m’y abîmerais dans un narcissisme sans failles :
miroir parfait qui me renverrait un ego aussi lisse
quel’ovaled’unvisage,egopaisiblemêmes’ilétait
voué, un jour, à la disparition ou à l’oubli. Dans ce
monde cosmopolite - et c’était inévitable - chaque
chose se transformerait et détruirait en retour ses
propres traces.
13Dans la cité de l’eau
Déjà, ce matin, en me promenant, je m’étais per-
due dans la ville. Pourtant, cet espace était sans
noirceur et, heureusement, l’homme drapé de noir
avaitdisparu. Jem’étaisperdueparcequejenepar-
venais pas à me fixer des repères - en ai-je jamais
eus ? Puis, j’avais fini par obliger mon regard trop
vague de myope à fixer ces détails aménagés dans
le quotidien et qui nous permettent de circuler dans
l’espacesansnouscognercommedesinsectes,sans
nous perdre comme des souris de laboratoire : de-
vantures de boutiques, enseignes, noms des rues -
mais à Venise, ce serait si difficile ! - monuments,
ponts, quartiers. Il était tôt, l’air était encore frais,
l’eau du Grand Canal miroitait dans une brume de
chaleur matinale. C’était le quatrième jour de notre
séjourdanscetteville. Uninstant,j’avaispenséàme
recoucher, épuisée dès l’aube par le sentiment d’un
mystèreàélucideretquinequittaitpascesrêvesdes-
tinésàmaintenirunsommeillégercommelaplume.
Finalement, je m’étais décidée à me lever et
j’avais longuement déambulé dans les ruelles,
traversant avec nonchalance les campi encore peu
fréquentés, pour rejoindre la Place Saint-Marc. Au-
tourduPalaisdesDoges,prèsd’unbalcondepierre,
à travers la loggia sculptée, la ville m’apparut − oh
enchantement d’un instant ! - dans l’éblouissement
du contre-jour. Puis, un peu lasse d’errer, j’avais
fini par m’installer à la terrasse d’un café. Un
hommeétait assisà latablevoisine. Sansle vouloir
précisément, j’avais fini par croiser son regard qui
me semblait, je ne sais comment, familier. Les
cheveux grisonnants - il devait avoir autour de la
cinquantaine -, son visage ne m’était décidément
pas étrangermaisd’où l’aurais-je connu ?
A cette heure matinale, presque seuls sur la
Piazza, nous finîmes par faire connaissance sous le
prétexte de commenter un événement international
qui titrait à la une de son journal. Il m’aborda le
14Christine Joannidès
premier, sans hésiter, et je lui parlai comme si je
l’avaistoujoursconnu,cequim’étonnamoi-même.
Nous en étions à échanger les habituelles civili-
tés :
«JeséjourneàVenisepourlasemaine,encompagnie
d’uneamie.»Sijecomprenaislalanguedupays? «Non,
jeneparlepasl’italien,seulementlelatin». Avais-jedit
enguisedeboutade,trèsfièredemoneffet.
Ilétaitlàpoursontravail,uncongrès. Jeluidemandai,
admirative :
Vous lisez Le Monde quotidiennement ?
- J’essaie, pas vous ?
- En général, j’ai du mal à faire quelque chose régu-
lièrementmaisjereconnaisquelalecturedecequotidien
est un bon exercice de concentration. Loin des images,
c’est sireposantd’unecertainemanière…
-Sionveut!
- C’est vrai, ce n’est pas très moral ce que je viens
de dire. Mais vous savez, moi, je me sens d’abord une
artiste.
- Cela n’empêche pas d’avoir un sentiment moral,
dit-il en souriant doucement.
-Oui,maisjeveuxdireparlàque,chezl’artiste,l’ex-
pression précède le jugement ! J’étais piquée au vif, je
cherchais à me justifier.
- J’entends bien mais je ne suis pas très sûr qu’on
puisse tout dire, ajouta-t-il aussitôt.
- Alors, je nuancerais, insistai-je. Tout n’est pas à
reprendre à son compte personnel, sur le plan moral ou
politique,maispourquoi,autraversdel’œuvred’art,cela
ne pourrait-il être dit ?
- C’est dérangeant, répondit-il très sérieusement en
tournant sa cuillère dans sa tasse de café.
-L’artistedérangenécessairement,dis-jeencore,avec
passion. Platoncondamnaitdéjàlespythiesetlespoètes
horsdelacité!
Mais, changeant de sujet, il fit avec le même calme
olympien :
15Dans la cité de l’eau
-C’estlapremièrefoisquevous venezàVenise?
- Non, je suis déjà venue avec des élèves. Je suis
professeur de lycée…
-Hum ! Venisepassage culturel obligé ?
- Oh, mais pas du tout ! (Décidément, il m’agaçait.)
Au départ,je ne voulais pas du tout venir ici. Je pensais
quec’étaittoutàfaitsurfait. Enfait,jevoulaislesemme-
ner à Rome et puis une collègue m’a persuadée de venir
ici,lapremièrefoiset,contrairementàmapremièreopi-
nion, cela m’a tout de suite plu.
J’étais au bord de l’essoufflement mais je voulais le
contrer :
-Vousn’aimezpasvous? Est-cequec’estgraved’ai-
mer ce que d’autres aiment également ?
Il prit le temps de réfléchir :
- Non, cette ville est, certes, un bel objet mais, à mes
yeux, elle n’a ni plus ni moins d’importance qu’un bel
objet. A propos, comment vous appelez-vous, si je ne
suis pas indiscret ?
-Hélène,HélèneManiatis. Jesuisenpartied’origine
grecque ce qui explique mon nom.
-Ah! LabelleHélène. Onadûvouslafairesouvent
celle-là, dit-il en pensant m’amuser.
Je pris un air sombre pour contribuer à maintenir un
certain mystère entre nous :
Non,pasvraiment. Pourtoutvousdire,jenesuisbelle
quelorsquejeledésireetjeneledésirepasforcément.
- Moi, je m’appelle Jérôme, Jérôme Chalon. »
Répondit-ilsimplementenfaisantunsigneaugarçon
de café.
Et,malgrénotredésaccordthéoriquesurlavaleur
deVenise,j’acceptai,jenesaisplustropcommentni
pourquoi,delerevoirlejourmême,l’après-midi.
J’aimais particulièrement l’Italie. Etait-ce dû au
fait de l’avoir découverte très tôt à Alexandrie par
le biais de ces Franciscaines très douces qui enve-
loppaient tout d’un halo de mysticisme primitif si
16Christine Joannidès
proche de la rêverie enfantine ? Bien plus tard, par-
venueàl’âgeadulte,alorsquejevivaisenFrancede-
puisdéjàunequinzaineannées,j’avaiseul’occasion
demerendreàFlorence,àSienneetàPisepourac-
compagnerPierre,monmari,àl’occasionaussid’un
congrès.
La Toscane m’avait littéralement séduite. J’y
avais découvert avec ébahissement ses paysages
ourlés de cyprès - sous la lumière hivernale de fé-
vrier-,sesbâtissesconstruitesdanslapierreocreou
rouge du pays, son marbre veiné qui anime partout
lesmaisons, cettebeautésereine quisemble àpeine
échappée de la nature et lui fait pendant par les
couleurs,lematériauetpuisparlesouciconstantde
laisser une trace qui ne s’épuise pas dans le temps
mais y répond. Tout cela était charmant et paisible
à souhait, tellement propice à répandre un baume
de consolation sur des blessures d’enfance qui ne
cicatrisaient pas.
Puis ce fut Rome, que je découvris sous la cha-
leurtorridedejuillet;lessitesantiques,rêvés,idéali-
sésdepuisl’adolescence,autraversdeslecturesstu-
dieuses du lycée et des heures de traduction mal-
adroite,àtenterd’imagineruntantsoitpeucettevie
telle qu’elle avait pu être sous César ou Cicéron, la
fascinationquepouvaitexercercetteculture-étran-
gère pour moi -, bien plus objet de curiosité, en fin
decompte,quecelle demes ancêtresgrecs.
Et, enfin, vint Venise, miraculeuse, nouvelle
Alexandrie, ville frontière où l’équilibre - fût-il en
danger - semblait un instant possible ; ville que je
découvrispourlapremièrefois,commeAlexandrie,
par la mer ; instant sublime où l’on accède à la
terre, à cette ville blanche que viennent lécher avec
frénésie les vagues, cité où l’on accosterait, après
mille turbulences maritimes.
17Dans la cité de l’eau
Àtravers la découverte de l’Italie, je faisais l’ex-
périencedu deuil. Faire ledeuil,n’était-cepaspou-
voir remplacer une chose perdue par une autre ?
Dans mon inconscient, Venise devait équivaloir en
un certain sens à Alexandrie et l’Italie à l’Egypte,
puisquej’acceptaislefaitintangibledelesavoirper-
dues pour en quelque sorte les remplacer. Au fond,
une seule mer les reliait…
AvecSylvia,uneamiedelonguedate,nousavions
laissé derrière nous mari et enfants, le temps de ces
quelques jours de dépaysement escomptés. Nous
étions descendues à la Ca Foscari, une petite pen-
sion où nous partagions une chambre qui donnait
surdesarbresverdoyants,danslapénombrehumide
d’unecourombragéeoùsedressaient,plantusetver-
doyants, des caoutchoucs charnus et des rhododen-
dronsgéants. Lejour,lesvoletsrestaientmi-closme
rappelantlessiestesqu’enfantjedevaisfaire,lorsque
au Caire, la chaleur devenait suffocante et que l’air
était chargé de particules de sable, charriées du dé-
sert tout proche.
Ocre et vert… Ocre était le ciel du Caire, verte
l’eau du fleuve séculaire. Et je pensai alors, pen-
chée sur la balustrade du vaporetto de la ligne 12,
qu’onn’aimejamaisquecequel’onadéjàchériun
jour. Aujourd’hui, pour notre quatrième journée de
voyage,nouspartionspourTorcello. L’hommeavec
qui j’avais passé une partie de la matinée, me re-
gardait en souriant. Il avait déjà vécu une vingtaine
d’années de plus que moi mais ici le temps ne pou-
vaitexisteretnousséparer. D’ailleurs,lui,iln’avait
jamais grandi et était encore l’enfant d’une guerre
dontiln’avaitpascomprislescruellesrèglesdujeu.
Ilétaitlà,àprésent,quim’observaitsubrepticement
à travers le prisme miroitant du vent et de l’eau la-
gunaires. Maiscommentavais-jedoncpusuivrecet
18Christine Joannidès
hommequeneconnaissaisqu’encequ’ilmerappe-
lait quelqu’un, mais qui ?
Je pensais avoir clos le temps des aventures - le
temps où les amitiés et les amours se font et se dé-
font, en l’espace de quelques heures, de quelques
jours - mais il était là à me suivre du regard, à sus-
pendre,uninstant,lepouvoirdangereuxdel’homme
ennoir. Enigmatiquehommeennoir,etsicen’était
quel’ombred’unefemme,d’unparfumdefemme,le
terrible "parfum de la dame en noir" ? Maistuétais
là et l’ombre se dissipait enfin.
Le vaporetto dépassa le cimetière San Michele.
Unconvoifunéraires’yrendaitentaximaritime. Ici,
je pourrais mourir, avais-je pensé, ici seulement la
mort pourrait prendre le sens d’un passage, telle la
traversée d’un fleuve ou d’un monde, ainsi que la
véhiculent tant de mythes anciens.
Nous avons laissé derrière nous Fondamento
Nuovo, dans un sillage d’écume. L’air de la mer
était frais même au mois d’août, et je me suis re-
trouvée à nouveau dans le Port d’Alexandrie. Nous
naviguions vers la haute mer, le fort de Keït-Bey
derrière nous ; les cousines avaient décidé de se
baigner mais moi, je ne le pouvais pas : l’eau était
commelevisagedelaMéduse,pétrifianteetglauque
et, rivée à ce bateau, j’en agrippais instinctivement
le bois. Ici, a contrario, la mer pouvait toujours
m’emporterauloin,àl’horizonétaientlesîlesetcet
espace savamment balisé totalement libérateur. Ici,
je n’éprouvais aucune crainte.
Jérôme avait les yeux rivés sur moi, gravement,
commes’ilmeretrouvaitaprèstantd’années. Pour-
tant, notre histoire n’aurait sans doute pas de lende-
main. Une bulle invisible nous séparait habituelle-
ment et, à l’issue de ce bref séjour, chacun revien-
drait s’emmurersagement dans sa vie. Seule la ma-
gieéphémèred’unlieuavaitpunousréunir,momen-
tanément. Sylvia fixait le lointain, silencieuse. Elle
19Dans la cité de l’eau
s’interrogeait sur sa vie, sur les choix qu’elle avait
faits: vivreàlacampagne,repartiràzéroaprèslafin
de son exploitation agricole, ses premiers pas dans
laphotographie,lavie,l’amour,lesenfants. Ellene
savait plus très bien où elle en était et pourtant Ve-
niseneluiapporteraitpeut-êtrepasderéponseàces
questions : elle avait une vision si pragmatique du
monde. A elle, la terre ferme n’avait jamais fait dé-
faut… Mais voilà que je l’abandonnais pour un in-
connu ! Je pressentais, sans toutefois qu’elle me le
dise,qu’ellem’envoulaitmaisdanslemêmetemps
quejenepouvaisyfairegrand-chose. Detouteévi-
dence, je n’étais pas dans mon état habituel et je le
sentais confusément.
D’abordnousdécidâmesd’alleràTorcello,l’îlela
pluslointainedelalagune. Lajournéeétaitchaudeet
ensoleillée. Après le passage de Murano et Burano,
îlesplusprochesetplushabitées,Torcellonoussem-
blaplongéedansunsilenceetunetorpeurd’unautre
temps,peut-êtreaprèsqu’ellefûthabitéeetprospère,
quandelleconstituaitlecentredelalagune.
On s’y enfonçait par un chemin passablement
étroit, immédiatement après le ponton d’embarque-
ment. En suivant un chemin encadré de verdure
et d’eau, on arrivait bientôt à petit pont de pierre
dépourvu de rambarde. Puis, on passait devant une
maisonavecunefontaine. Unpeuplusloin,enface,
s’étendaient des jardins potagers. Et, finalement,
émergeait de la broussaille, anachronique mais en-
core solidement plantée dans la terre, la cathédrale
romane, bordée, à sa droite, de l’église octogonale
Santa-Fosca.
C’est ici que j’aurais voulu vivre, que j’aurais
aimé posséder une petite maison avec un jardin, la
même que celle à la fontaine. Mais un mur d’étran-
geté me séparait de ce lieu : étrangeté de la langue
ou de la nationalité, des habitudes et des gestes que
20Christine Joannidès
l’onfaitdepuistoujours,desmotsquel’oncomprend
bien avant de pouvoir les formuler ! Et voilà que
mon enfance, toute empreinte de cette impossibilité
d’êtretotalementchezsoi,resurgissaitànouveau,en
cet autre lieu, dans sa même inaltérable complica-
tion. Peut-être l’Italie et, Venise en particulier, re-
présentaient-ellesunrefuge-fixationmaispourquoi
celle-là? -unrefugecependantinaccessible,comme
cetteexpositiondepeinturequejenepouvaismeré-
soudre à réaliser…
Sylviaseroulaunecigarette. Jérôme,galamment,
s’empressa de l’allumer avec son briquet. Je soupi-
railonguement. Dequeldroitprendrais-jeunamant
lorsqu’unmarietdesenfantsm’attendaientàlamai-
son? Jesentislaculpabilitém’envahiretn’eusbien-
tôt plus qu’une envie, impossible du reste à réaliser
puisque le prochain vaporetto n’accostait que dans
uneheure,m’enfuir. Jesuffoquais,j’étaismal.
Parfois, sous un soleil très fort, il m’arrivait de
subir une migraine intense qui produisait l’effet de
me brouiller la vue - cela allait-il m’arriver mainte-
nant ? -. Puis, la crise passée, le monde se recom-
posait à nouveau, sans le miroitement de ce prisme
déformant, sans ce marteau qui frappait à tue-tête.
Mais, heureusement, dans la lagune, la présence de
l’eau,commelameràAlexandrie,évitaitlachaleur
suffocante de l’intérieur des terres.
DanslacathédraleSantaMariaAssunta,unemo-
saïquerecouvraitlemurintérieurdelafaçade. L’im-
pression de dorure dominait, dans le plus pur style
byzantin,comme dans leséglises orthodoxes. Cette
mosaïquetraitaitdeplusieursthèmestraditionnelsde
la chrétienté, en particulier celui du jugement der-
nier : l’Assomption de Jésus puis l’annonce du par-
tagedesâmes;lesunes,élues,aprèsavoirétépesées
danslabalancedel’ArchangeGabriel,étaientjugées
dignes du ciel. Les autres, qui avaient succombé au
péché, voyaient leurs corps dénudés, faisant songer
21Dans la cité de l’eau
aux processions de Carlyle, et allaient croupir dans
différentes geôles, eu regard de leurs différents pé-
chés,lesseptpéchéscapitaux,etsurtoutlesenvieux
dont les crânes finissaient rongés de vers.
J’avais passé monenfance dans les églises : cha-
pelle de l’école, églises orthodoxes où ma grand-
mère paternelle m’emmenait assister à de longs of-
fices de trois heures, debout, au milieu des vapeurs
d’encensetdesrichesornementsdécorantlesicônes,
aumilieudesvoixdespopespsalmodiant. Cetteen-
fance avait été dominée jusqu’à l’obsession par le
sentiment du religieux, seul baume que je m’auto-
risais d’une culpabilité diffuse qui m’avait toujours
habitée. Mais, paradoxalement, ce n’était pas le
religieux qui avait provoqué en moi ce sentiment
d’être coupable mais plutôt l’inverse : mon mysti-
cismes’étaitdéveloppésurlesentimentintimed’une
faute. Alors se sentir coupable de ceci ou de cela,
aujourd’hui,qu’était-cesinonlasimplerépétitionde
cet archaïque pressentiment ?
222
La chambred’hôtel où jevenais depasser lanuit
donnait sur la Ca d’Oro. Elle était recouverte de
marbrespolychromes,déteintsdanslapâlelueurdu
jour naissant. Le bonheur était concret, à la fois si
proche et si lointain, presque imperceptible. Jelais-
saimoncorpsémergerdudrapblancmaislachaleur
anesthésiaitdéjàlemoindredemesmouvements.
L’instant d’avant, je dormais et rêvais que je
recherchais au café Quadri un ami que je n’avais
pas revu depuis longtemps. L’orchestre jouait
inlassablement d’anachroniques valses de Vienne,
une odeur sucrée de café me poursuivait dans les
salons mordorés, dans les miroirs où mon reflet
n’apparaissait pas. Pour le céleste convoyeur de
rêves,nesommes-nousdoncquedespâlesvampires
en quête d’une impossible présence ?
Je ressortais sur la Place San Marco. Elle était
recouverte d’une eau qui ne cessait d’aller et venir
dans un sourd bruit de ressac. Des mouettes fanto-
matiquesfaisaientdurase-motteslàoùleshabituels
pigeonsavaientdéserté. Leurcripresquehumainla-
cérait le ciel comme la plainte d’une mère qui re-
cherchesonenfantperdudanslabrumeévanescente.
Des ponts de bois étaient installés à l’intention des
badauds. J’eus beau parcourir du regard l’immense
placequisedélitaitdoucementdansuneliquéfaction
grise et verte, je ne vis aucune trace de cet homme
23Dans la cité de l’eau
que j’avais connu jadis, que j’avais aimé, il y avait
plus de dix ans maintenant.
Jérôme était déjà debout, matinal, et il s’affairait
danslasalledebainsattenante. Sonparfumlégerde
vétiverflottaitdansl’atmosphère. Jen’avaispasen-
core ouvert les yeux mais j’aimais particulièrement
cetinstant,avantlechocdelalumièredujour,avant
cettesensationd’éblouissementquimesortiraittota-
lementdemonrêveetferaitsedéroulerunenouvelle
journée.
Jérômeavaitdûouvrirlesvoletscar,lorsquej’ou-
vris les yeux, il faisait bien ce jour éclatant. Il s’ap-
procha du lit, s’assit à côté de moi, m’embrassa.
Prise soudain dans l’étau de sa tendresse, j’aurais
voulumecachersouslesdrapscommelerenardbleu
quihiberne, lecontactdecetautrecorpstoutcontre
lemienm’étaitinsupportable. Jem’enfouisdenou-
veausousledrap: lalumièreyétaittamisée,moins
abruptequedansleréel. Àcetinstant,j’auraisvoulu
me noyer dans la douceur du demi-jour que je ne
pouvaisme résoudre àvoirnaîtretoutàfait.
Enfant, j’aimais jouer sous les draps, au moment
de la sieste, avec mes frères. Le drap devenait mai-
son, habitacle ou palais des secrets. Aujourd’hui,
il n’avait pas encore perdu cette signification, et
l’amour était toujours plus supportable drapés dans
les sourdes vagues de coton et de lin, sous cette en-
veloppeprotectricequitamisaitàvolontéledésirdes
corps, dans le sablier des heures.
Au dehors, la Maison d’Or pointait ses créneaux
blancs, vers un ciel bleu et pur. Au second étage,
émergeait une loggia dont les balcons semblaient
soutenus par les seules rosaces sculptées et portées
à bout de bras par les colonnes corinthiennes. Le
marbre des sculptures entourait ces baies en ogives
auxcolonnestorsesoùnéanmoinstoutetracededo-
rure avait disparu.
24Christine Joannidès
À l’intérieur, la chambre s’illuminait lentement
d’or et de lumière. Il fallait se lever, se vêtir, sortir
de ce lieu trop exigu. Par la fenêtre, on pouvait
voirl’eaudu CanaleGrandelécherlafaçadepourpre
de l’hôtel San Cassiano. Je me souvins alors avoir
laissémonBaedeckeràlapensionoùjerésidaisavec
Sylvia et, de toutes les façons, nous avions rendez-
vous pour lepetitdéjeuner àneufheures.
Pendant ce temps, Jérôme devait se rendre au
congrès auquel il était invité et qui réunissait dans
cette ville, pour quelques jours, des médecins du
monde entier, sur le thème des traumatismes de
guerre. Puis,nousavionsconvenudenousretrouver
pour visiter l’Académie. Nous n’étions à Venise
que pour quelques jours ; nous n’avions pas envie
de perdre du temps.
Je pris le vaporetto à Santa Stae. Déjà, une foule
de touristes occupait la station mobile d’embarque-
ment : je bougeais, non, c’était la plate-forme qui
tanguaitlégèrementsousmespas. Danslebateau,je
demeuraiàl’avant,encoreétourdiemaisdeboutetà
l’extérieur (il n’y avait plus de places assises) pour
profiterdel’airfraisdumatin. Lesoleiltapaitsurla
vitre et faisait se réverbérer les palais majestueux :
le Palais Sagredo, La Ca da Mostro… Le Pont du
Rialto, volumineux Deus ex machina de carton-pâte,
planté là dans une frêle peinture en trompe-l’œil,
apparut bientôt, massif et encombré, tandis que le
vaporetto croisait son homologue d’en face. Des
odeurs de gasoil se mêlaient au vent du large. Il
y avait là à la fois le sentiment irréel de la liberté
et la vision terre à terre d’un monde qui s’ébrouait
dans son environnement quotidien : taxis sur l’eau,
sortes de petites péniches chargées de cageots de
boissons ou de fruits et de légumes, couple roman-
tique conduit par un gondolier perdu au milieu des
25Dans la cité de l’eau
bateaux à moteur. Les hommes se saluaient au pas-
sage dans cette langue qui chantait.
Le vaporetto accosta à la station San Tomâ. Sur
les flancs du quai, des gondoles endormies et ca-
léesàdesmâtshautsetnoirs,attendaientqu’onleur
ôtât leurs draps verts ou gris. À l’extrémité, leur
proue était ornée d’une pièce en forme de peigne
qui représentait les six campi de Venise et la dent
supérieure symbolisait plus précisément le quartier
de Dorsoduro où nous venions d’accoster. Dans un
bruitheurté,l’employéduvaporettodétachalacorde
qui maintenait fermé l’accès au ponton. La foule
dense,composéedetouristesmaisaussidevénitiens
exaspérés de devoir frayer avec tous ces fous admi-
rateurs de leur ville et que rien ne pressait, se faufi-
lèrenttantbienquemalverslaterreferme. Jepréfé-
raispresquecequartier,àl’estduGrandCanal,àce-
luideSanMarco. Ici,lasolitudeetl’erranceétaient
encorepossibles. Auloin,leclocherdeSantaMaria
GloriosadeFrariémergeaitdesîlotsdemaisons.
Après le traghetto Vecchio, je pris à gauche la
calledelCampagnielpuislepetitpontquitraversele
rio de la Frescada et, enfin, après avoir longé l’eau,
j’accèdai à la calle du même nom. La porte de la
pensionétaitpeinteenvert. Uneenseigne,enforme
de lanterne, annonçait la présence de l’auberge. Je
sonnai,entraidanslevestibuleettournaiimmédiate-
mentàdroite: Sylviaétaitinstalléeàunetabledans
la salle à manger où elle déjeunait tout en parcou-
rant un plan. Nous nous étions vues la veille mais
celamesemblaituneéternitéetjemeseraispresque
sentie étrangère dans ce lieu si le fils de la maison
n’étaitentrédanslapièce,lepotdecaféàlamain. Il
ressemblait à Jean Réno dans le Grand Bleu et vous
enveloppait d’unegrandetendresse: lesourireétait
protecteuretilavaittoujourslemotpourplaisanter.
Pourtant,j’étaisgênée,jemesentaiscommepriseen
faute ; avait-on appelé pour moi ?
26Christine Joannidès
Pierre avait téléphoné ce matin très tôt, avant de
partir pour le travail. Rien de bien important mais
nous avions convenu que c’était lui qui appellerait
de Paris.
« Je lui ai dit que tu dormais encore, il rappellera ce
soirvers19heures. J’imaginequetuaimeraismieuxlui
apprendretoi-mêmequetudécouchesalorsqu’iltecroit
ici…
-Je n’aipas trop envie delui en parler pourl’instant,
répondis-je négligemment. Tu sais, nos relations sont
assez libres mais, au fond, je ne crois pas vraiment à la
polygamie !
- Qu’est-ce que tu lui trouves à ce type ? J’avoue
que je ne comprends pas, répliqua Sylvia d’un ton que
je sentis légèrement agacé.
- Il me rappelle un homme que j’ai connu, il y a très
longtemps, m’entendis-je dire. Il me plaît. Quelque
choseenluimerassure. Aveclui,jeredeviensunepetite
fille: jen’aiplusàm’occuperderien,ilmecouve. J’ap-
précie de ne plus avoir à penser, à organiser un monde
qu’ilordonneàmonintention. Jen’aiplusbesoindepar-
lernonplus,ilseracontesuffisammentpourdeux. Jeme
laisse simplement porter par le courant !
-Hélène,tumeraconteslàunsuicideenbonneetdue
forme. Ça n’a rien de très excitant. Permets-moi de te
dire que je ne comprends vraiment pas et ça me choque
presque.
-Sylvia,jet’enprie,cessedemejuger! Tucrois
que c’est plus clair pour moi ? »
Nousétionssurlepointdenousbrouiller,chacune
défendant son point de vue comme une forteresse
assiégée. On se connaissait pourtant depuis l’ado-
lescence, depuis le lycée. À l’époque, on passait
de longues journées d’étude ensemble. En classe,
côte à côte, élèves complémentaires pour les pro-
fesseurs (esprit de détail contre esprit de synthèse)
nousnousretrouvionsaussiaucaféetparfoisende-
hors des cours, lorsque nous organisions des fêtes.
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