Dans la fourche des deux rivières

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Ce récit sillonne ici les berges verdoyantes de deux rivières qui s'en vont vers la mer des Caraïbes, sur le côte Sud de la Martinique. Au centre, entre les furies de leurs inondations saisonnières et l'ordinaire de leur humide présence, un bourg s'est incrusté, quelques centaines d'années auparavant. Ce bourg, se nourrit goulûment de l'histoire réelle, mais aussi de mythes, de croyances et de rites d'une vie quotidienne tissée dans les vicissitudes d'une société de plantation toujours en survivance. Dans une société à univers multiples, comme l'est celle de la Martinique, les mythes, les rites et les irrationalités collectives forgés au cours du passé habitent toujours avec une intensité parfois surprenante, les pensées et les pratiques d'un grand nombre d'acteurs du présent.
C'est à ce détour que convie ce récit.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507624
Nombre de pages : 256
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Chapitre 1
L’empereur des mornes
La villa des lilas Père Horace a pu agripper sa belle demeure dans une grande entaille faite sur la pente rocailleuse du morne de Ti-coton, sur-plombant la cuvette du bourg, face au soleil levant. L’épaisse verdure des arbres fruitiers de ses alentours lui cachait à peine la vue de la bâtisse en dur du béké juchée en haut de l’autre côté, sur le plateau de l’habitation Desfarges. Père Horace n’avait pas à rougir de sa maison en bois, car elle comportait un large étage et un balcon à barreaux dentelés. Signe de distinction pour sa maison haut-et-bas (une des rares dans les environs, en dehors de celles de la grand-rue), deux longs palmiers effilés se dressaient comme des sentinelles costu-mées de chaque coté de l’entrée pavée de briques plates de sa véranda. D’en bas, du pied de ses trente-deux marches, on pouvait apercevoir, à travers une abondance végétale et fleurie, deux grands écriteaux en forme de cœur ornant le fronton à hauteur du plancher du balcon. Sur leur bord, ils portaient majestueusement un liseré bleu blanc rouge et, au milieu, deux grandes lettres : R. F. Difficile de ne pas les voir depuis la rue passant devant les pre-mières marches du long escalier en pierres sèches cimentées montant jusqu’à chez lui.
A ce propos, père Horace, maire en exercice de la commune, aimait à répéter qu’en tant qu’officier de l’état civil, conseiller général, vice-président de l’assemblée départementale, membre d’honneur d’innombrable associations, de mutuelles et autres cercles de notables, vieux routier du radical-socialisme dans les colonies, il était indiqué qu’il fasse honneur à la mère-patrie, en apposant sur sa maison les initiales de la République Française.
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C’est sans doute le discours qu’il tenait aux préfets et à l’évêque, lorsque ceux-ci venaient le visiter, au moins une fois l’an, et partager sa table pour des déjeuners qui avaient la parti-cularité de commencer en milieu d’après-midi. Mais homme de malice, il rappelait à certains autres de ses interlocuteurs que, pour ses vrais amis, R. F. veut dire « Rentrer Floup », en toute liberté dans sa demeure. En revanche, en se présentant devant chez lui, « les doucineurs et les viveurs », les profiteurs en tous genres, devaient plutôt lire en guise de dissua-sion, « Rhum fini ». En ce mardi, ce n’étaient pas les déplacements des ombres de son propre corps sur la terre dénudée au pied de l’arbre à pain qui faisaient aboyer son vieux chien créole. Depuis quelques ins-tants déjà, et fidèle à ses habitudes très matinales, Père Horace parcourait son jardin. Il avait tellement l’habitude des jappements de l’animal qu’il ne s’en souciait d’ailleurs pas, tout occupé qu’il était à récolter les fruits tombés au petit jour de ses arbres. Pépinière d’espèces rares, son jardin lui donnait quotidiennement l’occa-sion du plaisir de la collecte. Chaque jour qui passait débutait toujours par sa promenade sous les premiers rayons du soleil levant et par l’étalage de deux ou trois bocaux de rhum garnis de quelques pétales parfumés, à peine jaunis de hilan-hilan tombés pendant la nuit des grands arbres qui faisaient sa fierté. D’ordinaire, semblait-il vouloir dire, on ne trouve ces espèces qu’autour de quelques riches demeures des habitations de békés ; parmi ces blancs créoles, les plus petits comme ceux de Desfarges n’en possédaient pas. Il était à peu près le seul à penser que, sous les effets du soleil matinal, ce mélange de rhum et de hilan-hilan pouvait être considéré comme de l’eau de toilette. Pour une raison que l’on ignore, il n’entamait jamais ses premiers pas hors de sa véranda, sans avoir écrasé plusieurs poignées de ces pétales dans les mains et les avoir ensuite reniflées avec force bruits de narines et de gorge. Mais cette fois, au moment où il finissait d’aligner sa récolte de mangues sur le grand banc à lattes blanches de sa véranda, les agitations incessantes de l’animal finirent par lui faire jeter un œil vers le bas, du côté de son entrée. Il ne pouvait y avoir qu’un
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ou plusieurs visiteurs pour susciter une telle agitation de la part du chien.
L’insoumis de l’habitation Père Horace aperçut en effet les képis des deux gardiens de paix et se dit qu’ils ne sont là, comme à l’accoutumée, que pour lui faire un soi-disant rapport sur les actions menées pour captu-rer le fugitif Beauregard, cet homme condamné à mort à deux reprises qui, depuis plus de six années déjà, court les campagnes. En tant que maire, il était habitué à s’entendre répondre quo-tidiennement «R A S», car jusqu’alors les recherches pour le cap-turer étaient restées vaines. Et pourtant, les moyens n’avaient pas manqué. Toutes les forces de gendarmerie et de police étaient aux trousses de Beauregard, sans compter les personnes mobili-sées par le béké Bernus. Celui-là alors… Père Horace ne pouvait s’empêcher, en son for intérieur, de penser à la hargne et au côté un peu « chasseur de l’ouest » de ce petit béké propriétaire de quelques hectares de terre dans les hauteurs pentues du morne Rosine. Cet ancien géreur de l’habitation Desfarges avait juré de se saisir personnellement de Beauregard, « mort ou vif » ajoutait-il, même si l’on comprenait assez aisément que sa manière de pour-suivre Beauregard ressemblait plutôt à une chasse à mort… D’un signe désinvolte et même un peu agacé, et tout en continuant à nettoyer délicatement ses fruits, père Horace fit signe aux deux gardiens de la paix de grimper jusqu’à lui. Il lui fallut quelques instants pour qu’il remarque la pré-sence d’un Européen à leurs côtés. L’homme était en civil, mais habillé d’un short trois quarts, d’une chemisette kaki et portait un casque blanc. Sans doute, des vêtements qui lui avaient été prê-tés par la caserne, sans trop se soucier de sa taille. Il se présen-tait comme un agent de la gendarmerie en mission spéciale. Fraîchement arrivé, il devait aider à la capture rapide de Beauregard et ainsi mettre fin à ce que les autorités considéraient dorénavant comme une affaire qui n’avait que trop ridiculisé la force publique. Puis, pour montrer sa détermination, l’agent se mit à faire au maire une sorte de résumé savant de la situation, carte de géographie de l’île en mains. Il traita pêle-mêle
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Beauregard de bandit, criminel né, forcené, halluciné qui rendait la vie impossible aux habitants. Pendant que le gendarme exposait son plan de bataille, père Horace s’empara discrètement de sa veste qu’il enfila en dévisa-geant longuement son interlocuteur. Un peu de manière hautaine et amusée, il réajusta machinalement ses bretelles et la chaîne de sa montre. Les pensées du vieil homme semblaient ailleurs ; peut-être perdues entre les aspérités des fonds et des mornes, là où se déploient les ruses des gens d’ici et que la cartographie militaire ignore. Sans doute un peu gêné par ce regard, le gendarme s’ar-rêta de parler. Avec un sourire un peu narquois au coin des lèvres, le maire lui souhaita sur un ton des plus laconiques « la bienvenue et bon courage ». Sitôt le départ des trois visiteurs, père Horace rentra ses bocaux de rhum et de hilan-hilan, puis s’installa sur la table qui lui servait de bureau pour écrire. Visiblement, il aimait passer du temps à griffonner des pages et des pages entières sur des cahiers auxquels personne n’avait jamais accès. Ce jour-là, jusqu’à son vieux bureau, il fut dérangé par la voix de Marie-Albertine Sidonise, une des vendeuses du marché, venue livrer un panier de légumes aux gens travaillant dans sa cuisine. C’était le genre de personne que l’on n’avait pas besoin vraiment de solliciter pour obtenir d’elle un flot ininterrompu de paroles et une conversation interminable, surtout qu’elle avait le don de se trouver dans des situations toujours exceptionnelles. Cette fois Marie-Albertine donnait des nouvelles des der-niers agissements de Beauregard qu’elle avait rencontré par hasard, l’avant-veille vers quatre heures du matin. Faut-il la croire ? Il y a tant et tant de personnes qui disent avoir vu et croisé « personnellement » cet homme quelque part dans les environs. Albert N’Oulat dit Albert bel-gason, homme des affaires nocturnes et mystérieuses, certifie qu’il l’aurait aperçu récemment au coin de la grand’rue, dissimulé derrière le pylône électrique, vers les trois heures moins le quart du matin. Beaucoup ont reconnu aussi à maints endroits les traces de son passage sous les bananiers, à sa façon de laisser par terre des pelures de fruits murs et des miettes de pain. C’est vrai aussi que Beauregard affectionnait les vastes bananeraies de Josseaud, les
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terres riches en fruits des alentours très boisés d’Escarvaille ou de Mont Plaisir, les orangeraies de Morne Bonne Source, les arrière-cours des maisons de pêcheurs de Poirier avec leurs grappes de poissons de nasse séchés suspendues. En vérité, l’homme avait encore ses amitiés fidèles et ses maîtresses cachées ici et là… La rumeur s’ajoutant à ses dépla-cements et à ses apparitions effectives, il était toujours un peu partout à la fois, par conséquent jamais très loin de l’esprit des gens. Mais cette fois entendre Marie-Albertine faire le récit imagé de sa rencontre avec Beauregard troublait profondément. Elle racontait qu’elle était en train d’essayer de traverser une ravine en crue, lorsqu’un homme l’a retenue en cherchant à lui faire comprendre que cela pouvait être dangereux de mettre les pieds dans les tumultes des eaux. Puis en la prenant affectueusement sur son dos, il l’a aidée à traverser en toute sécurité. Sur l’autre bord, il lui a même remis avec soin et délicatesse sa charge de marchandises sur la tête. Elle voulait le remercier en lui offrant quelques fruits, mais il a gentiment refusé. L’homme lui a simplement dit, avant de disparaître furtivement sous les bas-côtés de la route : « Je suis Ti-Jules César ». Bien qu’elle ait toujours été dans les allées et venues des paroles à l’intérieur du marché à légumes et dans ses environs, elle ne pouvait ignorer ce que tout le monde savait. Surtout les vérités dont personne ne disait mot ouvertement ; rien, surtout pas, au sujet des maîtresses ou des amis de combats de coqs ou encore des gens de l’habitation de Grand-Fond restés fidèles à Beauregard. Cela lui est revenu brutalement, Ti-Jules César c’était bien le surnom de maquis qu’il s’était attribué. La marchande ajouta que si ce n’était la sensation de grande gentillesse affichée par l’homme, elle aurait pu avoir un « coup de sang fatal » à ce moment. La surprise lui emballa fortement le cœur, surtout qu’elle avait eu le temps d’apercevoir les deux fusils suspendus au dos de son bienfaiteur et le coutelas attaché à son ceinturon garni de munitions. Père Horace resta perplexe. Ce n’était pas la première fois qu’il prenait connaissance de tels faits. A plusieurs reprises, dans
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la discrétion de son bureau de maire, d’autres du même genre lui ont été rapportés ; ses convictions ont souvent été ébranlées. Il y a même eu des gens qui se sont présentés à lui, comme dans un confessionnal, pour demander pardon d’avoir aidé Beauregard.
Ti-Jules César En tant que maire, il le savait, les points de vue de beaucoup de gens oscillaient entre Ti-Jules César, l’empereur rebelle des mornes et René Beauregard, l’ex-économe de l’habitation Grand Fond. Les gens étaient admiratifs en silence de ce personnage à multiples facettes qui se faisait tour à tour héros en lutte achar-née contre les seigneurs blancs de la canne alliés aux gardiens de la loi, ou simple major récalcitrant, réfractaire de la domination sur l’habitation. Mais ses violences faisaient naître aussi tant de crainte et de ressentiment que le fuyard n’apparaissait souvent que comme un vulgaire assassin en quête de vengeance. Sur les bords des chemins, dans les rues du bourg comme dans les intimités domestiques, les conversations ont longtemps accompagné Beauregard dans ses itinéraires innombrables, là où il se trouvait, mais aussi là où il n’a jamais pu avoir été. Admiration et peur le faisaient apparaître un peu partout, d’au-tant plus aisément que sa marraine, sorcière redoutable au pou-voir reconnu, habitant les hauteurs de Mare Capron, lui aurait conçu un point d’invulnérabilité. Plus d’une fois l’efficacité de sa magique « protection » lui aurait permis d’échapper aux pièges tendus par le sieur Bernus. Pourtant, la dernière fois du côté de Fouquainville assis sur une branche d’un grand manguier et caché dans les feuillages, Beauregard a pu voir tout à son aise ce petit béké passer à deux ou trois mètres de lui, en contrebas. Il ne tenta rien contre lui, mais le lui fit savoir quelques jours plus tard et ajouta même à ce message que « lui, René Beauregard dit Ti-Jules César, homme des ténèbres, des traces, des fonds et des mornes est planté par-tout à la fois, y compris tout à côté de ses pires ennemis ». On dit, aux abords du marché, que la carcasse du corps du vieux béké trembla jusqu’à la moelle de ses os en entendant cela. Mais c’était l’époque où Beauregard envisageait déjà de s’expatrier en secret dans l’île voisine de Sainte-Lucie. Il était las de se sentir traqué, de vivre et de courir comme une mangouste. Son cœur n’arrivait pas à oublier sa femme Pauline. Pourtant
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c’était elle qui l’avait plongé, bien malgré elle, dans cette vie de Neg-marronet de malédiction infernale. Qu’est-ce qui lui a pris de se laisser posséder ainsi par les paroles de serpent de Loulouse, lorsque celle-ci lui a jeté au visage des insinuations sur des prétendues « relations » de Pauline avec le géreur de l’habitation ? Connaissant les manières de cette femme et sa jalousie, il aurait dû garder son sang-froid et toiser sa médisance. Mais il a subitement perdu les rennes de son esprit et les battements de son cœur ont galopé dans tous les sens. Sur cette habitation et sur bien d’autres, il le sait, les géreurs et les commandeurs ont l’habitude d’abuser des travailleuses des champs comme des autres femmes, en leur faisant toutes sortes de chantages ou des promesses de cadeaux pour obtenir les faveurs de leurs charmes. Lui pour lequel aucune trace de champs de cannes, aucun bosquet, aucun arbre n’a de secret, connaît tout de ces manigances d’homme. Loulouse elle aussi en sait quelque chose de ces amours cachées sous les bois ou entre les souches de cannes à sucre. Et puis, elle reste l’inséparable amie d’Angélise, l’entremetteuse des liaisons sur l’habitation, femme au regard de braise qui, paraît-il, aurait accueilli sur son ventre plus d’hommes qu’elle n’aurait transporté dans ses mains de piles de cannes à sucre… Dans un éclair, René Beauregard imagina sa femme dans les bras du géreur. Furieux, il frappa instinctivement Loulouse, plu-sieurs fois et sans pouvoir mesurer la violence des coups portés par sa force herculéenne. Certes, par la suite, à la requête de la victime, le tribunal de paix condamna sévèrement René Beauregard. Beaucoup jugè-rent la sentence un peu injuste. Ti-Jules César se contenta de dire : « La main des békés est plus longue que l’on ne croit ». Le jour de sa comparution, il a bien remarqué la présence très active d’Angélise non loin des juges. Il le savait, cette femme ne l’aimait pas, car il était le seul économe de l’habitation à refuser ses avances. Mais Angélise ne fréquentait pas que les milieux de combats de coqs, ses amitiés se nouaient bien au-delà… Elle ne négligeait pas, par exemple, de rendre service aux jeunes békés ou mulâtres qui voulaient franchir les premiers pas de l’amour. A l’occasion, les pères savaient lui en être reconnaissants.
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