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Dans les pas d'un homme

De
151 pages
Quand son fils, Renaud, a commencé sa lente dérive, son père, Pierre ne l’a pas supporté. Leur confrontation s’est achevée de façon dramatique. Deux vies venaient de se briser. Pierre a quitté la France. Il est parti loin, là-bas, pour tenter d’oublier, pour se reconstruire. Rattrapé par le passé, il offre tout son amour à un jeune enfant. Mais, un jour, les enfants grandissent et, tout devient compliqué. Un journaliste, Luc Nolon, s’est retrouvé le témoin involontaire de cette saga. Il a observé, il a écrit, il n’a pas jugé. Ce sont des hommes, simplement des hommes pourrait-on dire, qui se débattent au milieu de leurs contradictions et de leurs doutes, des êtres magnifiques et ignobles.
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Jean-Claude Bonnin
Dans les pas d’un homme





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












 d itions Le Manuscrit, 2003.
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone : 01 48 07 50 00
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-2981-4 (fichier numØrique)
ISBN : 2-7481-2980-6 (livre imprimØ) Dans tous les hommes je me retrouve,
aucun n’est plus grand ou plus petit que moi
de l’épaisseur d’un grain d’orge.
Et le bien et le mal que je dis de moi,
Je le dis d’eux.
Walt WhitmanJe m’appelle Luc Nolon. J’ai quarante trois ans.
Je vis seul, avec mon chat “Judas”, dans une petite
ville du centre de la France.
A cette époque-là, je travaillais, de façon occa-
sionnelle, à la rédaction de guides touristiques : pi-
giste, free-lance, rédacteur temporaire. C’est ce que
j’écrivais,selonmonhumeur,lorsquejemetrouvais
face à un imprimé du type : Nom, Prénom, Sexe,
Etat civil, Profession… C’est ma plume, mon stylo
devrais-jedire,quimenourrissait. Jobpurementali-
mentaire. Ceconstatn’ariend’amernidepéjoratif.
LalectureetlarelecturedeBalzacavaienteuraison
demesambitionslittérairesetsumerendrehumble.
Chacun à sa place.
Nousétionsaudébutdel’automne,finseptembre.
La journée avait bien débuté, sans heurt, ni chaos.
J’avais partagé mon petit dej’, un pain au chocolat,
avecungrandchienjaune,quim’avaitremerciéd’un
clind’oeilsérieuxetfraternel. Unedernièrecaresse,
un dernier coup de langue, et nous étions repartis,
l’un et l’autre, vers nos futiles occupations : lui,
aliéné par sa truffe, moi, par les conventions.
«-Allez,Tobby,àlaprochaine! Jeteprometsde
nepasoublierunpetitcadeau…uncarrédechocolat,
peut-être… »
Il était déjà parti…
9Dans les pas d’un homme
Aujourd’hui, il me fallait rejoindre une vallée,
proche de l’Italie, pour y tester d’éventuels attraits
touristiques. Les voyageurs de ce siècle sont ainsi,
ils aiment aller droit au but, sans surprise, sans sou-
cis- Drôles de cocos qui se font peur en passant la
frontière de leur village. Je devais donc leur épar-
gner l’angoisse, parfois les désagréments, de la re-
cherche d’un couchage, d’une table ou même d’une
rencontre. Cela tombait bien, l’inconnu m’attirait,
m’intriguait, me nourrissait le coeur.
Le ronflement de ma vieille “Mustang” se mit au
diapason de mon humeur du jour — la majeur — le
si bémol viendrait bien assez tôt !. Ce constat n’a
riend’amer,nidepéjoratif. Lalectureetlarelecture
deBalzacavaienteuraisonasseztôt! Cettevoiture,
c’était ma danseuse, ma “Marilyn”. Je l’avais déni-
chée, recouverte d’une bâche poussiéreuse, au fond
d’unegrange, accolée à la chambre d’hôte que j’oc-
cupais au milieu de l’Aubrac.
Sonpropriétaire,monlogeur,s’étaitlaisséséduire
par ses chromes, à la fin des années soixante, alors
que FORD lançait une opération publicitaire d’en-
vergure, en installant des célébrités au volant de ses
bolides. Notrerockernationals’yétaitessayésurles
routesdurallyedeMonteCarlo,froissantdelatôle,
comme on brise des guitares. Je n’ai pas très bien
compris si notre homme avait cédé à sa passion au-
tomobileoubienaumythede“l’Idole”. Sixansplus
tard et quelques bosses en plus, la belle Américaine
n’amusa plus son propriétaire qui lui offrit une re-
traite anticipée.
Quand je franchis la porte de la grange, je sen-
tis son regard lubrique rivé sur mon bas-ventre. Un
long jetd’adrénalineirradiamescanaux,brutal,im-
pitoyable, définitif. Je mis un genou à terre. Le dé-
compte avait commencé.
10Jean-Claude Bonnin
Je tentai une première approche, banale et hypo-
crite, afin de flatter mon bonhomme dans le sens du
poil.
« - Super, cette bagnole ! Un V8 bourré de che-
vaux ! Je me souviens avoir vu la bête sauter d’un
virage à l’autre, dans quelques rallyes ! J’en garde
des escarbilles plein les yeux. La musique, surtout,
le feulement des purs sangs crachant leurs décibels
dans le rougeoiement du pot DEVIL. »
Le pragmatisme rural de mon interlocuteur brisa
mon envolée lyrique.
«Ouais… C’était beau… Mais, Vains Dieux !
Qu’ils étaient durs à maîtriser tous ces chevaux qui
ne demandaient qu’à se répandre sur le bitume !
Et puis, vous savez, quand on gare un tel engin, à
l’ombre du taureau, sur la place de Laguiole, on en-
tend siffler les serpents. Ne pas confondre le feutre
du maquignon et le Stetson Yankee !
- Vous n’avez quand même pas dû vous ennuyer,
avec elle ? »
- Ouais, mais pas tant que ça, finalement. Pour
être tout à fait franc, elle m’effrayait un peu. Je la
sentais sournoise, prête à la dérobade. J’ai préféré
l’oublier. »
Je compris qu’il ne fallait pas se montrer pesant.
Laplaien’étaitpascicatrisée. Jesouhaitaiunebonne
journéeàmonhôte,luidonnantrendez-vous,ensoi-
rée, devant un apéritif.
La soirée fut mémorable. L’apéritif, suivi de
quelques autres, nous mit en appétit, ce qui assécha
nos gosiers… Quand sonna l’heure des digestifs, de
mapoche,jaillirentdeuxRoméoyJulietan 1,dans
leur tube d’aluminium, made in Havana.
Sifflementsadmiratifs. Soupirs debien-être. Des
petits anges roses flottaient au dessus de nos têtes.
Atmosphère !
Mon séjour se prolongea. Il fallut biaiser, flatter
aussi.
11Dans les pas d’un homme
Le troisième jour, je quittai les lieux au volant de
lamonstrueuseAméricaine. Moncompteenbanque
se mit à clignoter rouge, car le maquignon connais-
sait son métier…
Depuiscejour,elleetmoi,c’estlapassion,laper-
pétuelle conquête de l’Ouest, la chevauchée fantas-
tique, Rossinante et Sancho…
Ce matin-là, le moteur ronronnait en déroulant
ses bielles bien huilées, sous un ciel bleu amour. A
la radio,Elvis, encore svelte, suppliait « Don’t be
cruel » ! L’état de grâce n’était pas loin.
Après un bref parcours autoroutier, le compteur
rivé à cent trente, j’avais rejoint la nationale qui me
rapprocherait des Alpes àun rythmeplushumain.
J’avais quitté les Aubrac et les Saler depuis
quelques heures seulement, et à nouveau, dans les
prairies, je commençais à apercevoir d’autres belles
laitières, avec des cornes pour les plus chanceuses,
un simple toupet de poils, sur le crâne, pour celles
relookées par la cupidité humaine.
AupassageducolduLautaret,jem’offrisunepe-
titehalteaumilieudescamping-carsetduparcàvé-
los des grimpeurs téméraires, véritables kamikazes
qui bravent le courroux du bahut irrité. La descente
surBriançon,avecsescohortesderandonneurséqui-
pés de pied en cap, avait été sereine et contempla-
tive ; une occasion de plus de me laisser bercer par
le rythme des événements, toujours en léger déca-
lage avec la fébrilité de mes semblables, chargés de
missions de la plus haute importance telles que la
compositiondel’équipedeFrancedefootoulamise
au pilori du président de la République. A dix-sept
heures, j’abordai une étroite vallée, au sortir du fort
de Briançon, la vallée de la Clarée. Tout devenait à
la fois étroit, escarpé, oppressant et reposant.
J’atteignis, sans difficulté, au pied d’un village
d’autrefois, l’ « Auberge de la Vallée », domaine
vanté par l’Office du Tourisme et encensé par la
12Jean-Claude Bonnin
belle-mère de ma boulangère. Si Heidi avait fran-
chilafrontière, sûr qu’elleseseraitinstallée ici.
C’estlàquejelerencontraipourlapremièrefois.
La grande salle de restaurant, largement vitrée,
s’ouvrait sur le site grandiose et imposant des som-
mets alpins. On préparait là sa randonnée du len-
demain. Une petite main de fée alpine, à force de
décrochés,debouquetsdefleursaudacieux,debibe-
lots dénichés au fond des greniers, avait transformé
ce vulgaire réfectoire en salle à manger
intime. L’atmosphère, qui y régnait, était chaleu-
reuse sans être populeuse. Un signe de tête, un pe-
titmouvementinterrogateurendirectiondesmollets
douloureux. Tout était dit.
Au milieu de chaque table, trônait une sorte de
récipientquilaissaitperplexelesnouveauxarrivants.
La coutume voulait que les voisins les plus proches
soient là pour tirer d’embarras les non-initiés.
« Excusez-moi, messieurs-dames, mais je vous
sensdubitatifs! Vousdonnezvotrelangueauchat?
Eh! Bien! Ils’agittoutsimplementd’unepoubelle
de table, facilitant le travail des serveurs. L’écono-
mie de gestes, voilà qui vous prémunit contre une
arthrose précoce ! »
«Ah! Trèsingénieux! Tuvoismamie,celapour-
rait faire un beau cadeau de fin de séjour, à exposer
dans le placard des horreurs. »
Mais, ce qui attirait immédiatement le regard
et mettait les papilles en émoi, c’était le somp-
tueux buffet, réservé aux entrées, fromages et
desserts. Grandiose ! Unanimement reconnu et
apprécié. Chut ! Ici, on se recueille. Les voyous
qui voudraient se laisser aller au chahut, seraient
irrémédiablement bannis du sanctuaire.
Chaque convive occupait une table qui lui était
allouée pour toute la durée de son séjour.
13Dans les pas d’un homme
- un moyen de se sentir un peu chez soi en y re-
créant ses petites habitudes : oserai-je les charen-
taises ?-
La plupart des tables étaient occupées par des
couples ou groupes d’amis, deux, trois, quatre per-
sonnes. Nous étions deux, seulement, à accaparer
des tables individuelles.
« Tiens ! Un frère d’arme ! »
Du coin de l’oeil, je jaugeai cet alter ego qui
m’évitaitle rôled’ intrus. Trèsmalvue lasolitude!
C’était un homme mince, vêtu sobrement d’un
jeanetd’unechemisebleue. Unecinquantained’an-
née,levisagebarrédelargesrides,unéclatgrisdans
les yeux bleus, une abondante chevelure où le blanc
partait à l’assaut du jaune, sûr de sa victoire.
Sa table, proche de la baie panoramique, jouxtait
celled’uncouplejuvénileaccompagnédeleurjeune
enfant, âgé d’environ dix-huit mois. Celui-là, par
son babillage aux intonations interrogatives, attirait
les regards amusés du voisinage.
Lessyllabes,accrochéesdemanièredésordonnée,
ne façonnaient pas les mots de notre langage, mais
letonetlesmimiquesétaientsiexpressifs,qu’iln’y
avait pas d’ambiguïté, ni de doute, quant aux désirs
etauxémoisdurejeton. Sonattachement,àsamère,
laissaitperceren lui, lepetittyran qu’il menaçaitde
devenir.
Plusieurs fois, au cours du repas, je surpris le re-
garddemoncompagnonde“singleroom”posé,avec
attendrissement,surle jeune enfant. Je mesouviens
avoir constaté, avec surprise, l’émoi, qui avait fait
scintiller sa pupille, quand le gamin, délaissé par sa
mère,enquêtededessert,retrouvacelle-ci,pourune
étreinte bruyante et passionnée, une contraction du
visage qui part du coin des yeux, fripe le front et
vousmagnifiedéfinitivement. Sonassietteétaitres-
tée pleine, les aliments semblant avoir beaucoup de
malàfranchirleseuildesagorge. Al’issuedurepas,
14Jean-Claude Bonnin
ilnebougeapas,attendantquesesvoisinsimmédiats
aientquittéleurtable,avantdeselever, àson tour.
Ce premier soir, il ne s’est pas arrêté devant le
grandcomptoirverni,n’apastrempéseslèvresdans
le fameux génépi-maison, qui vous fait claquer la
langue, envousarrachant un« Hum !» admiratif.
Non, j’en suis sûr, il n’y était pas.
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