Danse, petit nègre, danse…

De

Danse, petit nègre, danse est un roman antillais qui déroule sa trame quelque part dans une île de la Caraïbe durant les années 1950-1960.

Il nous entraîne dans le constat d’une fatalité sociologique : « Et voici Silon embarqué, pensai-je. La galère du pauvre, c’est déjà pour lui. Il terminera épuisé par cette odieuse exploitation qui asservit le nègre des plantations. Mon frère aîné, si ouvert à tous les frémissements du monde, comment accepter qu’il soit, aussi jeune, une victime de leur pwofitasion ? L’espace de son rêve s’est rétréci d’un coup. Mais quelle est donc cette tare originelle qui tient le nègre des plantations arrimé à cette terrible misère ? »

Et dans la réaction par le combat pour la vie : « Te battre et gagner car le mépris ne peut t’atteindre, l’injustice ne peut t’écraser, la déveine n’est pas ton lit. […] Te battre et gagner car il n’est point de petit nègre ni de portion d’être. Grand est tout homme, entier est l’ouvrage et totale la mission… »


Danse, petit nègre, danse est le troisième roman d’Alain Rapon, né à Trinité en Martinique. À lire absolument…

Publié le : mardi 1 janvier 2013
Lecture(s) : 11
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954462219
Nombre de pages : non-communiqué
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« Cocorico-o-o-o ! » Déjà ! Le chant du coq annonce l’aube. Son incessant écho est un rappel à l’inflexibilité du temps qui passe, qui vient et nous contraint, une obligation au réveil. Je m’en-fonce dans mon lit à même le sol, je fais monter mon sac guano jusqu’au cou et recherche des pieds cette chaude 2 paille dekabouyaséché qui me tient lieu de matelas. « Cocorico-o-o-o-o ! » 3 Mauditkokgwo siwo! Je lui tordrais bien le cou pour ne plus l’entendre saluer par son chant matinal le jour qui se lève. Je rentre maintenant ma tête dans le sac, comme pour fuir le dur quotidien qui m’attend. « Cocorico-o-o-o-o ! » Et le coq a chanté une troisième fois… — Niala, debout ! me crie ma mère. Je ne réponds point. Je m’étire, m’enfonce à nouveau dans mon sac. Je veux jouir pleinement de mes cinq der-nières minutes, les meilleures de toute ma nuit de sommeil.
2 Kabouya: herbe sauvage récoltée et séchée au soleil puis fourrée dans un sac de couchage en guise de matelas. 3 Kok gwo siwo: coq de chair au plumage chatoyant.
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Dans la campagne encore endormie, les bêtes à feu lumi-4 nescentes virevoltent. Leskabwitbwa jettent leurs rythmes syncopés pour saluer le devant-jour. L’aube s’annonce à l’horizon. Les étoiles ont coulé leurs larmes de rosée à l’ablution de nos terres fécondes. Un chien aboie féroce-5 ment. Peut-être pour fustiger le passage des zombisattardés ou des diablesses voyageuses. Leskok gwo siwo intensifient leur cocorico guttural, de poulailler à poulailler, de morne à morne. Ils annoncent le soleil qui, là-bas, se prépare à monter à l’assaut du grand ciel encore obscur. Le quartier Rigolle s’éveille. Et avec lui la famille Gialon. La mère est dans la petite cuisine en bambou collée au corps de maison. Elle prépare déjà le café et le repas du matin. Le père est parti traire la vache et leur ramènera du bon lait chaud. Le premier café noir et fort fut pour lui. L’eau de café pour les enfants. La mère s’occupe à remplir les pots en fer blanc de ses trois fils. — Niala, il faut te lever ! — Oui, maman, j’arrive. Je baille, m’étire et regarde mes deux frères endormis. Ils sont, comme moi, couchés à même le sol mais bien au chaud dans des sacs de pailles sèches mêlées à des vieux vêtements maintenant haillons. Ils dorment du sommeil du juste. Je les envie, Silon et Algie. Moi, il me faut me lever avant les autres car la vaisselle du repas d’hier soir m’attend, c’est aujourd’hui mon tour. Silon et Algie jouissent d’une bonne demi-heure supplé-mentaire puisqu’ils n’auront qu’à aller remplir d’eau leur seau à la source et ensuite se préparer pour l’école.
4 Kabwitbwa: insecte de la famille des sauterelles. 5 Zombi: âme errante, diabolique et malfaisante.
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Notre père, Théodule Gialon, avait bien réparti les tâches : — À chacun son rôle, à chacun sa place, nous disait-il souvent. Et il ajoutait sentencieusement : — La discipline est la force des armées, l’ordre donné doit être exécuté. Quel âge avait-il, notre père ? Je ne le savais point. Un jour je me hasardai à le lui demander : 6 Zafè gran moun pa zafè ti manmay !m’avait-il répondu sèchement. Je l’avais regardé et avais souri. Sa brusquerie ne dépas-sait point son grand cœur. Il nous aimait profondément, et cela, nous le savions bien.
*
Sur le chemin de l’école, nous parlions souvent de nos parents. La famille Gialon avait fait de sa pauvreté une ri-chesse, le ciment de cette unité, de cette détermination à aller plus loin. Nos rêves d’écoliers dépassaient l’humble condition du nègre des mornes, du nègre encore sous tutelle du béké rapace. Nous marchions gaiement sur les trois kilomètres de notre trajet à travers champs, nous nous échangions nos rêves loin du travail sombre et exigeant de la plantation. — Plus tard, disait Silon notre aîné, je serai médecin comme le docteur Ponce. Je travaillerai gratuitement pour les pauvres mais demanderai beaucoup aux békés et aux notables.
6 Zafè gran moun pa zafè tianmaye: les préoccupations des adultes ne concernent pas les enfants (à chacun sa place).
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— Moi, enchaînait Algie, je gagnerai un tas, un tas de millions. Comment appellent-ils cela Niala, toi qui connais tout ? Des millions, des centaines de millions, des milliers de centaines de millions ? — Des milliards, Algie, le maître nous l’a appris. — Au diable le maître et ses chiffres, moi je veux des millions et des milliards pour acheter la plantation, l’usine, la canne et les békés avec ! — Que ferais-tu des nègres qui y travaillent ? lui deman-dait Silon. — Ils seront commandeurs, économes, géreurs et j’en-verrai les békés couper la canne. Nous riions et applaudissions au rêve revanchard d’Algie. — Et toi Niala ? m’interrogeait Algie notre cadet. J’étais le plus jeune des trois mais du haut de mes dix ans, ils m’écoutaient toujours attentivement. — Moi, je passerai ma vie à me battre. — Te battre contre qui, contre quoi ? — Contre les profiteurs, les exploiteurs, les manipula-teurs, tous ceux qui trompent notre peuple. — C’est vrai ce que tu dis, surenchérissait Silon en me tapant affectueusement l’épaule. Je serai à tes côtés. Ainsi avancions-nous vers l’école de Tégase. Le dernier morne franchi, le toit rouge de l’école se dessinait à travers le damier coloré des maisons de notre commune. Aussitôt nos joies s’éteignaient et nos rêves s’estompaient. L’angoisse d’une journée de contrainte se glissait en nous avec, en son épicentre, maître Marius Sylvain notre directeur, homme méchant, à la voix caverneuse et aux colères imprévisibles. Sa baguette en bambou, sa cravache et ses gifles fulgu-rantes répandaient la terreur chez les enfants des six divi-sions de l’unique école de garçons de Tégase.
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Algie et moi fréquentions la section des moyens supé-rieurs. Nous préparions notre examen d’entrée en sixième aussi appelé, d’une façon intéressée, examen des bourses car son obtention nous permettait la perception d’une bourse d’état en même temps que notre accès au fameux collège d’enseignement général. Nous y rêvions tous mais le cours moyen deux était un vrai bras de mer à dangereux récifs pour qui voulait le franchir. Algie le redoublait. Silon y avait échoué et avait été orienté en fin d’études avec une seule chance, celle de sortir avec ce diplôme fort justement appelé certificat de fin d’études… Tout un programme dans la sélection impitoyable de l’École coloniale… Mon père, illettré malgré lui, avait placé tous ses espoirs en ses fils. Par la grâce de Dieu et avec le maigre salaire d’ouvrier agricole de l’habitation, ses enfants découvriront ce que lui n’a pu connaître : l’école, l’instruction et leurs bien-heureuses conséquences sur le futur de leur vie d’homme. Il y croyait de tout cœur, Théodule Gialon, et puisait là son orgueil et les raisons de son sacrifice permanent. — Ne devenez jamais ce que nous sommes, votre maman et moi. Apprenez, étudiez, progressez, faites de nous des parents heureux ! Surtout pas la canne ! À sa demande, maître Sylvain nous accordait une atten-tion particulière avec, hélas, sa cravache et son bâton. Pauvre papa qui ne savait pas que le système scolaire n’était qu’une affreuse copie de la société coloniale de l’époque avec ses préjugés, ses a priori et sa sélection impitoyable : au plus bas de la fosse les enfants de la misère, au plus près du sommet les enfants des notables et plus haut encore, dans la lumière des puissances d’argent, les rejetons des békés et autres grands bourgeois des villes !
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À l’école, nous traînions le boulet originel de l’infériorité sociale. Le décret était sans appel. Il se faisait entendre dans l’inconscient de nos maîtres et maîtresses : — Aux champs les enfants des nègres des champs, à la pêche les fils des nègres marins-pêcheurs et à la rue les 7 enfants des ivrognes, desdjobeursdes larrons du pays ! et Fils de notable es-tu et notable tu seras, rejeton de béké es-tu et grand béké tu seras, petit nègre j’ai connu tes parents, petit nègre tu resteras ! La honteuse discrimination ! L’École de la République drainait dans son flanc les virus de cet ignoble tri colonial et nombre d’entre nous en furent victimes. Les Gialon n’acceptèrent point cette odieuse sélection. Nous décidâmes de gagner, Algie et moi. Notre refus de cette fatalité sociale agaçait nos instituteurs. Nous faisions figure de rebelles. Nous défions le normatif de la ségrégation, de cet ordre imposé. Nous avions décidé de forcer la main à ce secta-risme humiliant. Nous étudiâmes comme des forcenés. Le directeur essaya bien de calmer notre fougue par tous les moyens mis à sa disposition mais rien n’y fit. Nous pui-sâmes notre force dans l’adversité et travaillâmes davantage. Un jour, mon maître sut que nous ne mangions pas à la cantine. Avec l’argent donné par nos parents, nous préfé-rions nous acheter un bout de pain le midi et profiter de l’interclasse pour aller jouer au foot ou pêcher les crabes avec les copains du bourg. Il en informa le directeur. Maître Sylvain nous convoqua pour des réprimandes suivies d’une bonne raclée avec sa baguette en bambou.
7 Djobeur: homme ou femme qui réalise de petits boulots rapides et mal payés.
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