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De face sur la photo

De
342 pages

Une toute jeune fille israélienne découvre l’étrange vie des blancs en Afrique, où on l’a envoyée se mettre au « vert ». À travers un défilé de vieilles photos de famille, elle déchiffre la vie passée des juifs d’Égypte, cosmopolites et polyglottes, façonnés par le colonialisme du Levant, devenus à leur tour colons au Cameroun. Entre chronique et coup de semonce, entre vitriol et nostalgie, Ronit Matalon reconstitue une histoire qui n’a pas fini de distribuer les rôles de maîtres et d’esclaves.


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Le point de vue des éditeurs

Envoyée en longues vacances chez son oncle, patron de pêcheries et self-made-man levantin installé au Cameroun, Esther, adolescente israélienne indocile, découvre la très étrangère vie des Blancs en Afrique.

À travers sa relecture de photos de famille, elle déchifffre le passé de ces juifs d’Égypte, cosmopolites et polyglottes, façonnés par le colonialisme du Levant. Sous son regard libre, féroce et amusé, s’anime un monde hétéroclite et décadent, un monde qui a tourné le dos au sionisme et fait le choix d’un néocolonialisme bricolé et bancal. Où l’on découvre une famille qui s’ébat avec aisance dans sa villa avec piscine et fréquente la communauté française locale. Mais aussi la vie parallèle, si loin si proche, des Noirs qui gravitent autour, entre intimité ignorée et distance affirmée.

À la fois chronique et coup de semonce, mêlant vitriol et nostalgie, De face sur la photo reconstitue une histoire qui n’a pas fini de redistribuer les rôles de maîtres et d’esclaves. Montage, collage, enquête, chanson faussement douce, c’est une lecture aussi envoûtante qu’insaisissable. Premier roman de Ronit Matalon publié en 1995, et réédité quinze ans plus tard, il a marqué la littérature israélienne contemporaine de sa modernité et de son audace.

RONIT MATALON

Née en 1959 dans une famille d’origine égyptienne, Ronit Matalon est une figure centrale de la vie littéraire en Israël. En France, son œuvre reste à découvrir. Seul son dernier roman, Le Bruit de nos pas, avait été traduit jusqu’ici (Stock, 2012).

Du même auteur

Le bruit de nos pas, Stock, 2012.

Ronit Matalon

De face sur la photo

roman traduit de l’hébreu
par Rosie Pinhas-Delpuech

ACTES SUD

pour Aimée et Félix

De-Face-01.tif

Photographie : L’oncle Cicurel et des ouvriers, port de Douala, Cameroun.

C’est mon oncle, pas vraiment au centre, un peu à droite, les épaules rentrées, les hanches grassouillettes, celui qui tourne le dos à l’objectif : le dos principal, enveloppé de blanc, parlant.

Les autres dos ne parlent pas : ils sont pris dans la routine du corps qui s’active, une routine qui leur impose un certain mutisme et justifie le fait de nous tourner le dos, de se pencher ou de marcher vite vers les paniers en plastique posés par terre, pleins de poissons et de la puanteur des poissons.

Les expressions de ces corps, si elles veulent dire quelque chose, si elles s’adressent à quelqu’un, si elles prennent position pour quelque chose, c’est en l’honneur de mon oncle qui se dresse là-bas, semblable au trépied stable d’un appareil photographique, comme celui positionné derrière lui.

C’est par hasard que tous ces dos, tous ces gens ont été saisis. Un hasard qui aurait pu aisément changer la disposition des corps, la brouiller sous nos yeux : celui qui est penché aurait pu être celui qui est debout à côté du panier, le Noir à la poitrine nue aurait pu être autre chose, par exemple une ombre, s’il avait à peine bougé vers le côté, hors du cadre, projeté en avant, sur le carrelage lisse. Le hasard efface le visage de ces gens, les fond en un seul bloc, en une multitude dont les volontés éparses sont liées entre elles en une intention unique : celle de l’acceptation du maître qui les regarde, de la domination de mon oncle qui se dresse, les bras croisés, une domination qui a des yeux, qui a le loisir et la joie de regarder, qui a un regard.

Plus loin, un peu à gauche, il y a le vide de grands objets et l’espace béant au milieu d’eux, la photographie se vide soudain de ses personnages, sauf trois à l’extrémité de l’espace où ils se sont introduits. Un placard en bois avec des portes de verre à croisillons est posé là-bas à droite, un peu bizarre et incongru : il donne à l’espace en béton où il est posé un faux air de maison, d’espace protégé, à l’ombre, le rappel d’une maison, d’un foyer banalisé, ridiculisé.

L’espace abrité, au sol couvert de grandes dalles en béton, est trempé. La lumière se réfracte dessus, avec l’eau stagnante, moussue, qui sort par giclées des paniers en plastique et inonde la place vide. Au-dessus, un nuage aux reflets tranchants et cristallins repose sur la grande flaque, la fait briller et rend toute cette animation humaine irréelle.

C’est l’endroit où la photographie s’ouvre, où le mince fil qui passe entre le concret et son contraire oscille un instant et se révèle, l’endroit où la photographie énonce qu’elle n’est pas seulement une vision de la réalité, mais aussi ses possibilités.

C’est seulement ainsi que je peux voir, me poser là-bas des années plus tard, sur la place inondée, titubant dans mes bottes d’hiver à talons hauts, adressant à ma personne des révérences aveugles, en guise d’accord possible avec mon existence douteuse, mon identité hésitante de parente. C’est la nièce, la nièce de M. Cicurel qui vient de Tel-Aviv via Paris.

Je la vois tituber sur la place, je vois quatre personnes alignées, titubant sur la place moussue et inondée. Plus loin à l’avant, au bout de l’étendue, on aperçoit des amis, du côté de l’escalier en béton aux marches mouillées qui conduisent au bureau de M. Cicurel, mon oncle.

M. Richard ouvre la marche, c’est le secrétaire et bras droit de M. Cicurel. Il est myope, grassouillet, vêtu avec mauvais goût, alors qu’il visait sans doute le contraire.

Trois heures plus tôt, il a posé sur moi ses yeux agrandis par de grosses lunettes, dans un des longs couloirs de l’aéroport de Douala, deux kilomètres de couloirs grisâtres, sans fenêtres, saturés d’odeurs de fientes de dizaines de poules et de coqs transportés par la foule dans des cages en bambou.

Vous êtes la nièce*1, dit Richard avec son accent traînant, doucereux, orangé et mou comme la chair des mangues mûres qu’il me recommande de goûter sans tarder. Mademoiselle aime les mangues ? s’intéresse-t-il, soucieux. Plus tard, à l’extrémité de la file de contrôle des passeports, accueilli par un fonctionnaire zélé, Richard m’expose les malheurs de M. Cicurel : c’est qu’il aime les mangues à la folie. En deuxième position, toujours les mangues. Et en première position, toujours le chocolat, rien que le chocolat. Chaque fois que M. Cicurel mange des mangues, il se couvre d’une éruption rouge sur les bras et le visage. Il est allergique à la mangue, mais il continue d’en manger malgré les prières de Richard. Ce n’est pas bon pour vous, monsieur, le met en garde Richard, mais Cicurel lui répond : On ne vit qu’une fois, mon cher ami. Si vous saviez comme il est têtu, mademoiselle. Tout en parlant, Richard glisse des billets de banque entre les pages de mon passeport israélien. C’est pour huiler les rouages, mademoiselle, m’explique Richard, en usant de métaphores mécaniques. Chaque rouage a besoin d’être graissé, sinon tout se bloque ou émet un bruit désagréable, ce n’est pas grave mais c’est agaçant. Le bon entretien d’une machine exige des soins, du graissage à intervalles réguliers.

J’examine son large visage bordé de plis, il s’en dégage un grand sérieux, sévère, et la tristesse de l’effort.

De grands ventilateurs tournoient au-dessus de nos têtes, semblables à des avions qui auraient fait taire leur moteur, mais dont on entendrait le bruissement apaisant et monotone, étendu sur un canapé. Mais ici, dans cette agitation infernale, il se mêle indistinctement au brouhaha de la file d’attente, et quelle file ! Infiniment longue, elle s’étire devant nous, avec les enfants, les poules, les cris, les paquets qui n’ont ni queue ni tête, l’air statique qui s’abat sur mes deux pulls tricotés main cent pour cent pure laine, mes pieds enflés dans les bottes, et le bourdonnement des paroles de Richard qui, tout en bavardant avec moi, s’occupe d’autres affaires sans lâcher le collet aux fonctionnaires.

“Les affaires courantes d’un directeur.” (Le préposé palpe énergiquement les pages du passeport de la jeune Sylvie, assise à côté de moi dans l’avion. Vêtue d’un costume trois-pièces rose bonbon, elle a gémi pendant la moitié du voyage, des gémissements étouffés de chien trop longtemps enfermé.)

“Ce n’est pas comme ça en Israël.” (Des gardes du corps imposants, noirs, armés, surgissent à droite et dispensent quelqu’un de faire la queue, une personnalité en costume clair.)

“Il y a quelques personnes sensées ici et là, mais elles sont pour la plupart corrompues et ne comprennent que le langage de la force et de l’argent.” (Une tête blonde et bouclée surgit de l’autre côté du comptoir de contrôle des passeports et derrière, une main couverte de bagues s’agite en direction de la foule.)

Tenez, c’est l’Afrique, mademoiselle*. (Avec son drôle d’accent, Richard appuie sur le d de mademoiselle, ce qui a pour effet d’allonger les syllabes sur un ton de vénération ou d’ironie, allez savoir.)

Richard travaille depuis une quinzaine d’années auprès de l’oncle Cicurel, il a débuté comme petit employé, puis est devenu son secrétaire personnel et bras droit qui le tire de mauvaises passes et le plonge dans d’autres. C’est comme ça chez eux. Ma tante bretonne, Marie-Ange Cicurel, raconte que mon oncle en a fait un homme, qu’il a fait de lui ce qu’il est. Avant de le connaître, il ne savait rien. Lire et écrire, oui, il le savait mieux que mon oncle, un analphabète qui parle quatre langues, mais aucune couramment. Quarante ans qu’il vit en Afrique et personne n’a jamais vu une lettre rédigée de sa main. C’est Richard qui écrit à sa place, ou Marie-Ange. L’oncle Cicurel préfère Richard qui écrit exactement ce qu’on lui dit d’écrire, y compris les fautes. Ma tante, “madame”, change ce qu’il veut dire, remplace son style sauvage par des formules ampoulées. C’est un des nombreux sujets de querelles entre eux. Chaque lettre se termine par des éclats. Tu n’as qu’à l’écrire toi-même, rouspète ma tante Cicurel, faussement vexée et enfin soulagée : Que me veux-tu ? Tu n’as qu’à écrire toi-même à ta famille, et elle se retire dans sa chambre, en traînant l’ourlet de sa longue robe de chambre. Elle finit toujours par se retirer dans sa chambre, dans ses appartements à l’autre bout de la maison. Il se ronge les sangs devant ses papiers, écrit quelques phrases d’une écriture tortueuse, efface et griffonne dans la marge des feuillets le seul gribouillage qu’il sache faire : des lignes verticales, horizontales, une pluie de hachures diagonales de haut en bas et à l’intérieur, des carrés irréguliers formés par ces lignes, des S qui serpentent et évoquent des modèles de ferronnerie.

Il envoie des photos au hasard, une photo tous les quelques mois, sans date, sans un mot, sans un signe. “Il est analphabète”, dit ma mère en hochant la tête, les yeux humides, incrédule, mais pas tout à fait devant ce soupçon qui lui “brise le cœur” de nostalgie.

Je grandis avec ces photographies. C’est ma grand-mère, Nonna Fortunée, qui m’élève. Elle ne voit rien. Je mets mes cinq doigts sous ses yeux et je dis : C’est combien, Nonna ? Elle ne veut pas répondre, elle m’explique ce qu’il y a sur les photos : C’est ton oncle Jaco. Il est très riche, en Afrique. Le port tout entier lui appartient. Ici, on voit ses navires sur l’eau, il en a cinq, ça lui fait cinq soucis, ils partent, ne reviennent pas, que des soucis. Ici, sa bouche est tout à fait comme lorsqu’il était petit, sauf qu’à présent il n’a plus de dents. Il les a toutes perdues à cause des bonbons. Il ne s’est pas soigné, comme toute la famille. Tous négligés.

Elle dit le mot en français, avec mépris, en écartant les lèvres avec insistance, comme lorsqu’elle m’apprend à prononcer les voyelles : A E I O U, répète, set el-banat : A E I O U.

Elle m’appelle set el-banat : la reine des filles, la princesse. Arrête, maman*, arrête de la gâter, se fâche maman, mais elle n’arrête pas.

— Set el-banat, dis à ton oncle que son visage est tout le temps sur mon cœur, tu lui diras ? me prie-t-elle la veille de mon départ.

— Je lui dirai.

— Dis-lui que mon cœur est avec lui, et toutes mes pensées.

— D’accord.

— Dis-lui que lorsqu’il a mal, moi ici, je dis aïe ! Tu comprends ?

Son regard vide me suit à tâtons jusqu’au taxi. Je la vois, la lumière de midi ne l’éblouit pas, elle est debout sur l’allée et fume en rejetant la fumée. Des plumes, des feuilles sèches, du pollen tombent de l’arbre proche sur sa tresse, elle n’y prête pas attention, se signe, brillante élève de l’école Sainte-Anne pour jeunes filles, au Caire.

Ce qui ne l’a pas empêchée de fourrer dans mon sac de voyage deux chandeliers de Hanoukka en bronze doré massif, pour l’oncle et sa maisonnée, un souvenir* de maman*. M. Richard me prend le sac des mains et pâlit, ses joues sombres prennent soudain une teinte grisâtre et claire. C’est lourd, mademoiselle, dit-il, impressionné.

En sortant de l’aéroport, c’est brumeux, nuageuxet calme. De l’autre côté de la route étroite où stationnent les limousines et les taxis, la terre est brûlée, noire. Un peu plus loin, elle est couverte de protubérances bizarres, des masures, des maisons improvisées d’où dépassent des pieux, du contreplaqué et, sur le côté, d’énormes tonneaux bruns, roussis, fumants. Tout est comme une vieille blessure, cette terre brûlée, dévastée, les tentatives balbutiantes d’une urbanité pitoyable et douteuse. J’en ai le cœur serré.

La nièce*, dit une voix féminine étrangère, tout près, et les portières d’une Lincoln Bentley d’un noir éclatant s’ouvrent en dégageant l’air froid et parfumé d’un climatiseur. Ma tante Cicurel me bécote la première :

— Vous en avez mis du temps à l’intérieur, se plaint-elle en s’éventant avec le papier sur lequel elle a noté les détails du vol.

Richard redresse sa cravate et se racle la gorge avant son petit discours :

— Madame, vous savez que*…

Mais elle n’a pas la patience de l’écouter.

— Qu’est-ce qu’il fait chaud aujourd’hui, murmure-t-elle, distraitement, tout en me poussant vers le jeune homme adossé au pare-chocs de la voiture, qui me fixe derrière ses lunettes de soleil. C’est ton cousin Erwan.

Erwan joue avec un trousseau de clés et me tend sa joue lisse, couverte de taches de rousseur.

— Exactement deux heures et vingt-trois minutes, dit-il.

Nous prenons place : Richard et moi à l’arrière, ma tante devant, à côté du chauffeur qui est Erwan.

— Vingt-trois minutes, qu’est-ce que tu racontes ? demande ma tante tout en se poudrant le nez face au miroir.

— Deux heures et vingt-trois minutes, corrige Erwan et il démarre.

C’est le temps qu’il leur a fallu pour sortir. Richard essaie encore une fois : Monsieur, vous savez que*… et il se rejette aussitôt en arrière en se tenant à la poignée fixée au-dessus de sa tête. Mon cousin est concentré sur son volant, il appuie sur l’accélérateur, rase la chaussée trouée, pleine de crevasses, d’échoppes, d’étalages ambulants tirés par un tricycle ou une bête, d’enfants, de dizaines d’enfants noirs qui se pressent dans la cohue, s’accrochent ou sautent allégrement entre les roues des voitures.

— C’est la rue principale de Douala, explique ma tante Cicurel d’une voix monotone, les yeux fermés, la tête rejetée en arrière, le mouchoir parfumé posé sur son front jusqu’à la ligne des yeux. À cette heure-ci, c’est une catastrophe ici, une vraie cata­strophe. On mettra un temps fou à arriver jusqu’au port, chez ton oncle.

— Tu exagères, maman*, proteste Erwan. Tu exagères toujours. Tu fais peur aux gens.

— J’exagère ? se vexe Mme Cicurel, je n’exagère pas, je suis réaliste, jeune homme, pas comme certains parmi nous.

— Tu recommences, maman*, s’énerve Erwan, il allume une cigarette, lâche le volant et lève les bras, excédé, la voiture finit par glisser vers le côté.

À l’arrière, Richard et moi sommes presque devenus amis. Entre nous, une complicité tendue et anxieuse de passagers rivés à la route et au papotage des sièges avant. Peu importe ce que disent maman* et son fils pourvu que nous sortions d’ici.

Environ une heure plus tard, nous finissons par en sortir, la grosse montre d’Erwan sonne la bonne nouvelle. À notre droite, un crépuscule grandiose sur la mer et les bateaux où s’amoncelle un fouillis de mâts, de haillons et de bassines. Et à notre gauche, l’espace portuaire inondé et désert, faiblement éclairé d’en haut par un projecteur qui privilégie un coin au hasard et voue le restant à l’oubli.

Des objets hostiles, indistincts sont éparpillés sur la place inondée : les caisses puantes vidées de leurs poissons, baignant dans ces eaux troubles comme une bande d’infirmes – tantôt renversées sur le côté, tantôt le fond en l’air –, recouvertes par endroits de filets de pêche déchirés, de bouts de bois jetés par-dessus, hérissés de clous tordus et rouillés.

Le grand abandon après la disparition du sens, après une journée, après les gens qui transmettaient un peu de chaleur aux objets, après le travail et ceux qui le font tourner, après la photographie.

Attention, attention ! dit Mme Cicurel sans s’adresser à personne, elle relève l’ourlet de sa jupe, pose un pied dans la flaque, l’air dégoûté, craintif et frivole. Richard la contourne par la droite, patauge comme un vieux cheval dans l’eau, son cartable marron sur sa tête. Attention, mesdames*, attention, prévient-il, il écarte une caisse tressée et atteint le bas des marches.

Au-dessus de nous, les fenêtres du bureau sont éclairées d’une lumière jaunâtre. L’oncle Cicurel fait la cour à ses commerçants libanais qui veulent acheter ses crevettes au meilleur prix. Il a une mentalité, comment dire, de pacha : il passe des heures avec ses gros clients libanais couverts de brillants clinquants et, de temps en temps, les nourrit d’un morceau de loukoum aux pistaches, d’une demi-olive syrienne de qualité douteuse, d’une bouchée de merguez ou de gruyère mou, presque à tartiner, pendant qu’ils agitent des glaçons dans des verres pleins de pastis ou de Ricard.

Les gros vieux renards et l’oncle Cicurel passent des heures ainsi à négocier dans un nuage épais de cigares et d’odeurs humides et âcres de mer et de pêche, ils tournent en rond presque sur la pointe des pieds et effleurent à peine ce qu’il ne faut pas dire, qui est sans cesse au milieu d’eux et sape l’apparence de l’amitié, de la bonne volonté et des bonnes paroles : l’argent.

Mme Cicurel ne tient plus : 

— Chouchou, minaude-t-elle, Chouchou, c’est ta nièce, elle est arrivée.

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Photographie manquante : L’oncle Cicurel dans son bureau, port de Douala, Cameroun.

Il y a un espace d’une dizaine de centimètres entre la partie droite de l’énorme secrétaire et le mur du bureau. C’est le passage par lequel l’oncle Cicurel se faufile tous les jours, voire plusieurs fois par jour, vers l’autre côté où se trouve son fauteuil de directeur. Il se hisse sur la pointe des pieds, se penche un peu en avant sur le secrétaire, pose littéralement son gros ventre dessus et se glisse de l’autre côté.

Richard le regarde et lui lance un regard compatissant. Il est assis en face de lui, entre les étagères métalliques grises et la porte d’entrée, devant un tout petit bureau, il jette un coup d’œil par-dessus des piles de papiers jaunes et blancs.

— Et si on raccourcissait ce bureau, monsieur, là-bas, du côté droit, propose-t-il.

L’oncle a déjà glissé la moitié de son ventre, il est de mauvaise humeur :

— C’est toi qu’on va raccourcir, Richard, en rondelles, comme du saucisson.

Puis il s’affale sur son siège et oublie tout, il tend ses jambes maigres sous le bureau, masse ses savates avec ses orteils difformes, consent à l’appareil photographique. Son corps penche légèrement de côté, le poids se déplace vers une épaule, un bras, gauche ou droit et le rideau, délesté de quelques anneaux, est posé sur son crâne chauve qui pointe entre les plis du tissu comme une tunique d’amazone, l’ourlet irrégulier va et vient, brouille le regard.

Au milieu de la photographie, il y a une concentration sombre qui est l’immense étendue marron du secrétaire. Il occupe la moitié de la pièce, attire tout à lui et obstrue, aspire et broie les détails.

Derrière le secrétaire et l’homme penché dessus, derrière les rideaux, de grandes fenêtres donnent sur le port. Les vitres sont couvertes d’une épaisse couche de poussière et de graisse, avec d’anciennes marques de doigts. Et au-delà il y a la mer, parsemée de puissantes lumières comme des nénuphars, on en voit une bande quand il se lève pour venir à ma rencontre en écartant le rideau d’un geste furieux.

Il se dresse derrière son bureau, regarde pour la première fois en clignant des yeux par-dessus les têtes des clients libanais.

— La nièce*, dit l’oncle Cicurel en tendant les bras en avant dans le vide. Ma nièce*, explique-t-il aux commerçants qui hochent la tête dans ma direction.

La soixantaine, une dizaine de faillites, des usines fermées sur tout le continent africain, attaqué par les microbes qui pullulent partout, chauve, édenté, avec une voix de Tino Rossi à faire pâlir les jeunes filles. Et à présent, plus que jamais, les traits de famille sont gravés sur son visage avec une fatalité irréversible. L’expression fermée de Nonna Fortunée, de ma mère et de l’oncle Moïse, la sensualité des lèvres estompée par deux rides profondes de part et d’autre de la bouche, les joues maigres surmontées de pommettes saillantes, aristocratiques, en contradiction avec le corps informe, gauche, pesant.

Quarante ans qu’il traîne sa carcasse dans le monde et voilà que, soudain, un vibrato d’émotions, un sentimentalisme de vieux le rattrape. Il veut voir la famille, que quelqu’un de la famille* vienne et reste un peu avec lui dans sa villa de huit pièces, pourquoi pas ? Il y a de la place et Mme Cicurel aura un peu de compagnie, quelqu’un avec qui parler, faire les courses, une compagne*, écrit-il.

Des profondeurs de son obscurité et du cynisme qu’elle cultive au fil des années et dont elle étend le champ d’action, elle refuse d’y croire. Cette lettre ne ressemble pas à mon fils, c’est l’autre, c’est elle qui a dû la lui souffler, dit Nonna tout en palpant du bout des doigts son assiette pour rouler et coller entre elles les miettes de gâteau qu’elle met dans sa bouche sans les voir.

Ma mère en devient folle, chaque mot de Nonna est comme un feu dévastateur. Elles ont une manière de s’empoigner l’une dans la chair de l’autre, comme deux chiens enragés, sans lâcher prise, avec l’écume, le sang, tout, jusqu’au moment où la grande fatigue et le miracle du quotidien prennent le dessus. Une armoire à déplacer, un plat en train de mijoter, les soucis des autres, l’alternance des saisons et de leur nécessaire organisation, les défaites du corps.

Ma mère arpente la pièce, ses bras blancs potelés dans sa robe d’été sans manches s’agitent et battent l’air, martèlent et ponctuent ses arguments qui se brisent contre la vieille femme tranquille assise dans son fauteuil. Elle fait semblant d’écouter attentivement, poliment, avec la curiosité d’un missile sophistiqué face aux flèches, aux arcs et aux cavaliers d’antan.

Elles m’expédient là-bas, en Afrique, chez l’oncle riche qui fera peut-être de l’ordre dans ma tête, pour que je me pose un peu, ici ou là-bas, peu importe. L’essentiel étant que quelque chose m’atteigne, l’idée de “famille” avec le totem du patriarche, fût-ce l’om­bre de son ombre.