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De guerre lasse

De
224 pages
Charles Sambrat n'aimait pas la guerre.
En mai 1942, il dirigeait tranquillement son usine dans le Dauphiné et meublait ses loisirs d'aventures faciles.
Jérôme, son ami, son complice, son contraire, luttait contre les nazis, organisait des filières d'évasion. Son arrivée à l'improviste, en compagnie d'Alice, belle et dévorée d'angoisse, va jeter Charles dans une autre vie. Il lui faudra conquérir Alice qui a provoqué chez lui un amour total, la protéger lorsqu'elle devra prendre les plus grands risques dans le réseau que dirige Jérôme et l'arracher à la jalousie et à la fureur de son ami.
C'est dans la tragédie de la guerre une comédie à trois personnages – trois portraits inoubliables – où Françoise Sagan met à l'amour un A majuscule tout en sachant que le petit 'h' de l'histoire détermine tout.
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couverture
 

Françoise Sagan

 

 

De guerre lasse

 

 

Gallimard

 

Depuis Bonjour Tristesse, son premier livre, écrit au sortir de l'adolescence, Françoise Sagan est une légende. Elle a aussi une œuvre importante, où alternent romans et pièces de théâtre. Elle a publié des évocations de sa vie et des personnages, célèbres ou non, qui l'ont émue, dans Avec mon meilleur souvenir... (Folio no 1657). Françoise Sagan est décédée le 24 septembre 2004.

 

A mon fils Denis.

CHAPITRE I

Les saisons aussi furent brutales en cette année 1942. Dès le mois de mai, les prés pliaient déjà sous l'été. L'herbe haute, amollie de chaleur, penchait, séchait et se rompait jusqu'au sol. Au-dessus du bassin, plus loin, des buées traînantes fumaient dans le soir ; et la maison elle-même, avec sa façade rose et ridée, semblait, entre ses volets du haut refermés sur quelque secret, et ses portes-fenêtres du bas écarquillées sur quelque surprise, la maison semblait une vieille dame assoupie, au bord d'une congestion faite d'incertitudes.

Il était pourtant plus de neuf heures et l'on avait servi le café sur la terrasse, en bas des marches, dans l'espoir de quelque fraîcheur ; mais il faisait si clair, et si tiède encore, que l'on se fût cru en plein jour et au cœur de l'été.

« Et nous ne sommes qu'en mai ! dit Charles Sambrat d'une voix lugubre, que ferons-nous en août ? »

Et il lança devant lui le mégot de sa cigarette, dans une trajectoire brève et fatale qui préfigurait peut-être, à ses yeux, leur avenir, mais que, du fond de son rocking-chair, Alice Fayatt regarda sans inquiétude ; car c'était un geste vigoureux qui avait projeté dans le néant et sur le gravier cette cigarette incandescente. Et, en contre-soir, la silhouette de cet homme, son geste vif, parlaient beaucoup plus de vie que de fatalité : les yeux marron un peu fendus, la bouche pleine, le nez charnu de Charles Sambrat, bien qu'entourés et soulignés de cheveux et de cils étonnamment noirs et étonnamment fins, dignes d'une femme, dignes même d'un Valentino, n'évoquaient, malgré son style un peu démodé, un peu 1900, de bel homme coureur, rien d'inquiétant ni même de prophétique. Ni même, pour une fois, de révoltant, songeait Alice. La santé de cet homme, son évident plaisir à vivre, pour une fois ne la révoltaient pas comme un anachronisme, une inconscience, honteux en ce mois de mai 1942. Et même si l'indignait par ailleurs son indifférence totale à l'histoire de son pays, il existait une sorte d'accord, exaspérant à y penser mais indéniable à voir, entre cet homme et l'odeur de cette maison, de son pré, la ligne de ses peupliers, de ses collines ; bref, un accord qui aurait consolidé – si elle avait pu y croire un instant – les beaux discours tricolores et vert pomme du maréchal Pétain. Et tout à coup, Alice crut entendre la voix grave et claironnante du vieillard, puis la voix brutale et hurlante d'un forcené, plus loin, et elle battit des paupières, rejeta la tête en arrière et se retourna vers Jérôme instinctivement.

Jérôme avait l'air assoupi, lui aussi, par cette odeur d'herbe chaude. Il avait les yeux fermés et les mèches de ses cheveux pâles se distinguaient difficilement de son visage fatigué, vulnérable et tendu. Le visage de Jérôme à qui elle devait tout aujourd'hui, y compris cette herbe, ce ciel taché d'étoiles, et le subit repos de ses nerfs ; tout, même ce vague mais équivoque plaisir, cette vague nostalgie que lui inspirait avec une paisible honte le charme trop masculin de l'ami d'enfance de Jérôme, de ce Sambrat chez lequel ils venaient d'atterrir le jour même sans aucun prétexte puisque leur amitié les en dispensait

Elle battit des paupières et secoua la tête pour attirer l'attention de Jérôme avant de se rendre compte qu'il la regardait lui aussi, les yeux grands ouverts, depuis longtemps. Cet aveuglement à son égard était courant chez Alice et lui semblait soit une preuve de son égocentrisme à elle, soit une preuve de sa légèreté à lui. Un oiseau chanta dans leur dos d'une voix bizarre et Charles se mit à rire :

« Cet oiseau chante comme un charretier, dit-il d'une voix gaie. J'ai toujours l'impression qu'il dit des gros mots. Pas vous ? Il n'y a rien de romanesque ni de joli dans ses roulades. Il y a même quelque chose de furieux qui me fait rire.

– C'est vrai, dit Alice, avec politesse d'abord mais avec amusement ensuite, car ce n'était pas faux. – C'est peut-être un oiseau de jour désorganisé, exaspéré de l'être ? »

Mais que faisaient-ils, ici, tous les deux, Jérôme et elle ? Que faisaient-ils à parler du chant graveleux d'un oiseau avec ce malheureux garçon, fabricant de chaussures de son état, dans le Dauphiné ?

« Je nous ai fait faire un bien mauvais dîner », continuait Charles, mais avec une voix si dénuée d'anxiété qu'elle en était presque cynique.

Cet homme devait être complètement imperméable à la gêne ou au remords, songea Alice ; mais elle qui détestait la prétention et même la tranquillité d'esprit, chez les rats des villes ou les rats des champs, chez les fier-à-bras ou les gais lurons, Alice ne pouvait que sourire malgré elle au souvenir de Charles, ébahi et ravi de leur arrivée, et faisant sauter dangereusement dans sa cuisine une omelette inespérée. Cela s'était passé une heure plus tôt – une heure, déjà ! – et l'écho de ce rire lui enlevait, au moins ce soir, tout sens critique. En fait, cet homme devait très simplement avoir bon cœur ; c'était une qualité, en ces temps, aussi anachronique que son physique, mais qui allait, tout au moins celle-ci, servir leurs plans à Jérôme et à elle. Et elle en était sûre : car cette bonté était inscrite partout, sur le visage, dans le maintien de Charles. C'était un beau, mais aussi un bon, garçon. Exactement comme le lui avait dit Jérôme. Et la condescendance qu'elle se rappelait avoir perçue dans la voix de celui-ci lui sembla tout à coup injuste et inopportune. Après tout, si coureur, bêta, matérialiste ou borné qu'il puisse être, ce Charles Sambrat, assoupi dans sa doulce France, allait peut-être un jour, grâce à ses deux hôtes, se retrouver fusillé contre un mur ou livré à des brutes sadiques sans même savoir pourquoi. Et bien qu'il ne fût pas question de lui dire ce pourquoi avant de savoir si cette conjonction avait le même sens pour lui que pour eux, elle se trouva soudain déshonorée, profanatrice d'une hospitalité immémoriale, et sacrée... Elle se sentit un instant comme le loup dans la bergerie, avant de surprendre l'œil brun, liquide et fixe de la brebis nommée Charles Sambrat posé sur son corps à elle, Alice, dans un regard qui lui fit abandonner, d'un seul coup, son propre rôle de grand méchant loup.

« Mais tu ne te rends pas compte, ton omelette était merveilleuse, protestait Jérôme. A Paris, mon pauvre ami, on se battrait pour cette omelette !

– Tu n'exagères pas un peu ? dit Charles non sans quelque ironie. Ça va s'arranger l'approvisionnement, tu sais, ajouta-t-il, les Allemands sont drôlement organisés.

– Ah, tu trouves !... » Jérôme avait une voix lointaine, distraite, à peine railleuse.

Il entamait déjà son enquête, songeait Alice avec fatigue. Il commençait déjà ; il n'aurait pas pu attendre encore un soir, un seul soir loin de tout ça ? Et le défilé de cent clichés, cahotants et mal éclairés passa sous ses paupières : des portes d'hôtels minables, des rues sombres, des quais de gare, des appartements de passage, des valises à peine défaites, des images tristes, sales, anonymes, misérabilistes, des images toujours à angles aigus, les images de la Résistance, finalement ; et qui, sur cette prairie ronde, sous ce ciel bombé et la ligne courbe des peupliers là-bas, n'en étaient que plus terrifiantes. Elle sentit des larmes lui monter aux yeux. Ils n'auraient pas dû venir ici. Ils n'auraient pas dû s'arrêter, se reposer, ils auraient dû continuer à courir, d'un coin de rue à un autre, d'un porche à un autre, en zigzaguant, en tombant peut-être. Ils n'auraient jamais dû venir s'allonger sur cette terre si paisible et si ronde, devant cet homme au cou si rond, lui aussi, rond et droit comme ces fameux bouleaux, ces fameux cous décrits par une femme sensuelle dans des romans exquis. Ce cou droit et bruni sous des cheveux noirs trop longs, des cheveux d'homme abandonné, songea-t-elle tout à coup.

« Vous n'êtes pas marié, Charles ? » demanda-t-elle d'une voix presque angoissée, ou plutôt s'entendit-elle demander, et elle rougit dans le noir, s'en voulut à mort de cette question indiscrète, vaguement déconseillée d'ailleurs par Jérôme l'avant-veille, s'en voulut aussi vite, aussi, de cet attendrissement imbécile et incongru au sujet de ce petit coq de province si paisiblement heureux de son célibat, si visiblement sûr de lui. Ce petit industriel qui trouvait les Allemands si organisés, la France si bien nourrie, son propre corps à elle-même si appétissant. Qui trouvait tout pour le mieux dans le meilleur des mondes.

« Ma femme m'a quitté, dit Charles sans la regarder. Elle habite Lyon à présent. Je suis un peu désordonné mais il y a Louis et sa femme Elisa qui vient faire la cuisine toute la semaine – sauf le dimanche... c'est pour ça que ce dîner était si infect. Si vous m'aviez prévenu...

– Mais, balbutia Alice, recroquevillée dans son fauteuil pour cacher sa rougeur, je ne vous parlais pas de l'omelette, voyons, je...

– Je sais, je sais, dit Charles. Je sais bien. » Et il eut un petit rire gêné mais encourageant qui acheva le désarroi d'Alice.

« Pardonnez-moi, dit-elle en se levant, je dormais à moitié, je parlais en rêvant, je ne sais plus. Ce dîner a été délicieux en fait, mais il faut que je me couche, je suis morte de fatigue, ce train n'en finissait plus. Vingt-quatre heures, nous avons voyagé, n'est-ce pas, Jérôme ? »

Les deux hommes s'étaient levés précipitamment mais Jérôme en s'empêtrant dans sa chaise, bien entendu, ce qui fit que Charles fut le premier près d'Alice, tendu, frémissant, et elle regarda ces deux hommes qui la fixaient comme dans une comédie américaine, songea-t-elle dans un subit accès de gaieté, et, avant de rire, elle se retourna vers la maison, précipitamment.

« Je vous montre votre chambre, dit Charles, ou plutôt non, je laisse Jérôme le faire, il saura mieux vous installer ; il connaît cette maison aussi bien que moi, ce qui me fait plaisir, dit-il en posant la main sur le bras de Jérôme qui les avait rejoints en clopinant. Mais il sait mieux que moi ce qui vous plaît, ce qui me désole, en revanche », ajouta-t-il avec une grâce inattendue, surannée, avant de faire un geste, un pas en arrière et de se pencher vers Alice, sans lui prendre la main, dans un petit salut sec et presque lointain qui sembla à la jeune femme tout à coup beaucoup plus érotique que le plus long et plus brûlant des baisemains. Et pour se rassurer elle lui sourit franchement et rencontra ses yeux si marron, si mâles, si enfantins, ces yeux d'animal en fait, dépourvus justement de la moindre équivoque comme de la moindre insolence.

Un regard en tout cas qu'elle ne se rappelait avoir jamais vu que chez des hommes à femmes : certains hommes, qu'elle avait, très jeune, croisés sur des plages, et dont l'attitude, le regard, tout avouait loyalement, placidement, un désir effréné des femmes, ne dissimulaient que très difficilement un ennui et une aversion totale pour les hommes. Elle se rappelait avoir connu comme ça deux, trois hommes, très tranquilles et très beaux, très polis et très discrets, souvent presque effacés et pour lesquels des femmes se tuaient ou se laissaient mourir, sans que quiconque pût reprocher à ces hommes la moindre méchanceté, pas plus que ces femmes n'avaient pu le faire durant leur vie. C'étaient des hommes qui ne frayaient pas avec les autres hommes, que n'attiraient ni le sport, ni les cartes, ni d'autres vices. C'étaient des hommes pour qui les uniques habitants de cette planète étaient très évidemment les femmes : ces femmes qu'ils aimaient, qu'ils quittaient, et dont parfois ils vivaient aussi, d'ailleurs, tranquillement, sans gêne comme sans cupidité. Mais cette espèce oisive, si bien décrite par Colette, avait disparu depuis longtemps et ses descendants – s'il y en avait – ne fabriquaient sûrement pas des chaussures près de Romans.

« Non, non, disait Jérôme, non, non, c'est ta maison, fais-en les honneurs à Alice. A mon avis c'est la chambre jaune paille qui lui plaira. Tout à l'heure, Alice, dit-il plus bas, je viendrai vous dire bonsoir, s'il n'est pas trop tard et si ça ne vous dérange pas. »

Elle sourit sans répondre. Elle se laissa conduire, engourdie de fatigue et de plaisir dans cette odeur de fruit sec et d'encaustique qui baignait la maison et qu'elle croyait disparue de sa vie. A la suite d'un Charles taciturne et cérémonieux qui marchait à pas lents devant elle, les deux mains jointes derrière son dos, tel un guide, ou un agent immobilier, elle traversa ce qu'elle crut être un salon, un grand salon avec, sur le sol, des dépouilles de panthères aux flancs troués et aux yeux de verre, et, aux murs, quelques portraits vermillon accrochés de travers ; puis un vestibule, puis un escalier où somnolaient des chiens de chasse qu'ils ne dérangèrent pas. Puis, enfin, elle parvint au seuil d'une chambre immense, carrée et aux murs de laquelle se fanaient de grosses fleurs roses, poussives et pâles, autour d'un grand lit d'accouchée ou de lune de miel sous une courtepointe au crochet. Mais ce qu'elle vit avant tout et vers lequel elle se précipita, ce fut un grand feu violent, brûlant dans la cheminée, comme en plein hiver. Aussi Alice, qui n'aimait rien tant que les feux de bois l'été, les portes-fenêtres ouvertes l'hiver et les grandes baignades dans les lacs sous la pluie d'automne, aussi Alice jeta-t-elle vers son hôte, dans le miroir au-dessus du feu, un œil intrigué. Il n'avait quitté ses amis que quelques minutes après le dîner, le temps d'allumer ce feu justement, et justement aussi dans cette chambre au dernier moment recommandée par Jérôme. Il la regardait, elle le voyait debout sur le seuil de la porte, elle voyait son reflet, le reflet de ce corps droit, les deux mains toujours jointes dans le dos, et surtout ce regard, ce regard qui effleurait lentement la chambre, les fenêtres, le feu, le lit, le parquet luisant, ce regard de propriétaire, connaisseur et comblé, ce regard qui ne changea pas d'expression en se posant sur elle, jusqu'au moment où il croisa le sien dans la glace et où il cilla. Elle se retourna vers lui brusquement, gênée et agacée qu'il l'ait surprise à le surprendre et en proie à une vague d'hostilité, d'exaspération surtout à l'idée de ce que les plans préalables, les pronostics amusés de Jérôme se soient révélés si justes et ses conseils si superflus. Agacée que son action à elle, son rôle, pour une fois enfin qu'elle se voulait utile, se désirait utile, fût si peu de chose, ou fût dû à quelque chose dont elle était si peu responsable. Il montait en elle une vieille colère, pourtant depuis longtemps oubliée, une vieille révolte de femme-objet ; et le désir de ce petit-bourgeois possessif, béat, satisfait de ses meubles, de ses maisons, de ses usines et de ses maîtresses, ce regard qui osait l'assimiler elle-même, d'avance, à ces possessions primaires et prétentieuses, la mettait brusquement hors d'elle. Elle l'eût frappé s'il eût été plus près. Mais comme prévenu, mystérieusement alerté, Charles Sambrat, sans dire un mot, traversa la chambre à grands pas, ouvrit la fenêtre, poussa les volets et s'exclama, la tête dehors et sans même se retourner : « C'est complètement idiot, il faut absolument que vous voyiez ça, vous savez que c'est la pleine lune, ce soir. Cela va être superbe. N'oubliez pas de la regarder, de faire un vœu. » Et, aussitôt revenu à la porte : « et de prendre l'air », conclut-il, comme s'ils avaient tous passé la soirée dans une cave et non sur une terrasse.

Alice Fayatt s'endormit aussitôt après son départ et elle oublia et ce regard et cette arrivée dans cette chambre, et ce miroir. En se réveillant à moitié dans la nuit elle se rappela juste que cet homme était grand, avec des grandes mains, qu'il avait ouvert d'un geste large les persiennes sur ces arbres aux feuilles noires découpées sur un ciel tremblant et bleu sombre. Et qu'une seconde le monde avait chaviré sous la poussée de la main de cet homme, sous sa voix, son rire, sa timidité, et qu'Alice elle-même avait chaviré en même temps que les volets, dans la voie lactée et dans la nuit paisible, dans le sommeil et la sécurité. Car il y avait un an à présent qu'elle fuyait et qu'elle se cachait avec Jérôme. Il y avait un an qu'elle avait peur et qu'elle méprisait sa peur. Et là, un instant, debout sur le plancher craquant de cette chambre de province, le gravier crissant sous les pattes poilues des deux chiens dans la nuit, elle avait oublié que ce pouvaient être d'autres pas qui feraient crisser ce gravier à l'aube, peut-être bientôt.

 

« Ton amie a l'air d'aimer cette maison », dit Charles Sambrat en se rasseyant dans le fauteuil en face de Jérôme dont il ne distinguait plus maintenant, le soir étant tombé, que la longue silhouette, l'éclat de l'œil et les mains blanches ; mais il connaissait par cœur son corps dégingandé, ses cheveux et ses yeux pâles, son visage aux traits un peu trop fins. Un ensemble qui faisait de lui, aux yeux de Charles, un homme tout aussi vilain que les autres.

« Et toi, comment la trouves-tu ? » demanda Jérôme.

Charles s'immobilisa, stupéfait. Depuis le jour où Charles avait emmené Jérôme, encore puceau, au bordel, la même semaine d'ailleurs où Jérôme avait emmené Charles déjà ignare au Louvre (mais il fallait bien reconnaître que la découverte des femmes avait eu plus de retentissement sur la vie de l'un que celle de la peinture sur la vie de l'autre), depuis cette lointaine période donc, ils n'avaient jamais échangé le moindre commentaire sur leurs conquêtes diverses ; et Jérôme surtout n'avait jamais sollicité l'approbation de Charles qui au demeurant trouvait les filles de son ami assez jolies mais fort ennuyeuses. Et voilà que ce soir-là, après cinq ans de séparation, ce soir-là où justement il lui ramenait la plus belle des femmes, la plus désirable, la seule désormais aux yeux de Charles, il fallait qu'il lui demandât son avis ! Charles hésita un instant à lui dire la vérité, c'est-à-dire : « Alice est pour moi, à moi, il me la faut, je la veux et je l'aime. J'ai envie de la séduire et, pire, j'ai envie de la garder. Tu as été fou de l'amener ici. Même si je n'ai qu'une chance sur cent, je la tenterai. » Mais il se tut. Non pas par prudence, mais par superstition. Car la chance qu'il avait, cette chance sur cent, il ne savait pas trop sur quoi elle reposait. Charles, en effet, ne comptait jamais sur son physique malgré tous les succès que celui-ci lui avait procurés depuis plus de quinze ans. Il savait qu'il plaisait mais cela lui paraissait comme une espèce de certificat de bonne santé, une sorte de visa qui lui permettait d'explorer un pays et non pas de s'y installer. Trouvant naturellement les hommes fort laids, il n'imaginait pas qu'il pût plaire aux femmes sinon par sa gaieté et un partage aussi équitable que possible de plaisirs physiques auxquels il tenait énormément. Enfin, il y avait tant de modestie dans sa beauté que l'on ne pouvait le haïr. Les rares femmes qu'il ne désirât pas et les hommes auxquels appartenaient les autres ne songeaient point à reprocher quoi que ce soit à Charles Sambrat. Aussi affichaient-ils une espèce de condescendance, une sorte de dédain ou de légère distraction quand il leur parlait, et se vengeaient-ils ainsi le plus platement et le plus prudemment possible de l'attention que lui portaient les autres femmes. Et Charles Sambrat en était venu à se considérer comme peu intelligent ou tout au moins à considérer cette faculté mineure chez lui ; il en souffrait vaguement, comme d'une sorte d'infirmité, d'une de ces infirmités bonasses dont les autres se moquent, que l'on accepte en riant de se reconnaître mais qui, parfois, vous cause une meurtrissure bizarre.

Cette modestie, et du corps et de l'esprit, Jérôme la connaissait chez Charles et c'était peut-être elle qui lui avait fait accepter, et même aimer, pendant des années la compagnie de son ami.

« Alice, je la trouve superbe, absolument superbe », répondit Charles enfin, d'une voix plate, mais après un temps qui leur parut trop long à tous les deux et qui fit que Jérôme se tourna vaguement dans son fauteuil, s'agita, se rappela soudain qu'Alice était une femme, malgré tout son raffinement et que les femmes, même raffinées, restaient rarement insensibles à Charles.

« Et comment marchent tes affaires ? » demanda-t-il tout à coup, ce qui lui attira de nouveau un regard stupéfait de Charles. Les affaires avaient toujours dégoûté profondément Jérôme, en tout cas, profondément ennuyé. C'était même un de leurs rares sujets de discussion tabous.

« En ce moment, tu sais, le cuir... »

Il semblait se justifier, et Jérôme se mit à rire.

« Tu as toujours les mêmes doutes sur ton efficacité en affaires ? Charles, réponds-moi ! Tu continues à douter de tes capacités intellectuelles ?

– Personne ne m'a jamais demandé d'en avoir, tu sais, dit Charles. Sauf toi, peut-être, quand tu voulais faire mon éducation. Mais il y a longtemps de ça. »

Et il alluma une cigarette en levant les yeux vers Jérôme qui crut voir se lever dans l'ombre le regard triste et doux d'un bel animal incompréhensif. Il en fut un instant touché. Tout ce que Charles avait pu dire ou faire, son entrain même à les recevoir, sa bonne humeur, toute son attitude avait confirmé, collé, en fait, à la description préalable que lui, Jérôme, en avait faite à Alice. Et il avait vu celle-ci sourire parfois devant la vérité de ce croquis : au point que Jérôme s'en était senti gêné, coupable même ; bêtement, car, après tout, si Charles n'avait d'autre exigence que celle de son tempérament et d'autre ambition que celle de son confort, le décrire comme beau, médiocre et gentil n'avait rien eu de si mesquin. La vérité était mesquine, Charles était mesquin et non pas lui, Jérôme.

« Tu es intelligent, Charles, mais tu ne vis qu'avec des crétins, comment veux-tu rester intelligent ? Tu as toujours eu les mêmes copains, les barmen de Lyon, les médecins d'ici, tous tes petits copains flambeurs, coureurs et cavaleurs. Tu es toujours aussi indulgent, mon pauvre vieux.

– Et toi, toujours aussi condescendant ? » demanda Charles tout à coup, si vite que Jérôme resta coi. Il avait oublié, bizarrement, que de l'esprit brumeux, paisible, et apparemment si futile de son ami, pouvaient jaillir, parfois, des éclairs d'intelligence et d'ironie.

De toute façon, il n'était pas question pour Jérôme de régler ce problème ce soir ; il fallait qu'il eût Charles comme ami, qu'il le gardât comme ami, et maintenant comme soutien et comme complice.

« Je m'en veux, dit-il. Je me suis mal exprimé. Quand j'ai dit indulgent, cela n'avait rien de péjoratif.

– Mais si, dit Charles. Et pour moi aussi, c'était péjoratif, “condescendant”. De toute manière, nous nous le sommes toujours reproché l'un à l'autre ; alors, qu'importe, parlons d'autre chose. »

Il y eut un instant de silence, puis Jérôme se mit à rire, de son rire hésitant, gêné, juvénile, auquel Charles fit aussitôt écho, avec grand soulagement ; car s'il était parfaitement indifférent au jugement de Jérôme, en revanche c'est avec une fureur insensée mais grandissante avec le temps, avec les heures, avec les minutes, qu'il regardait cet homme blond, ce vieux collégien qui allait tout à l'heure monter, sûrement, inévitablement, dans le lit blanc d'Alice. Qui allait la toucher, l'embrasser, la réveiller. Cet homme, là, à deux mètres de lui et qui était soi-disant son ami, allait s'allonger sur ce corps si souple, si long, allait embrasser ces yeux si gris et ces cheveux si noirs, et surtout cette bouche si rouge. Cette bouche si précisément ourlée, à seule fin peut-être d'y endiguer le sang qui la renflait et dont le flux et le reflux soulignaient la rougeur et la plénitude.

Cette bouche si pleine que Charles savait qu'en y appuyant sa bouche à lui, il sentirait aussitôt battre comme dans un autre cœur inconnu, indépendant et affolé, le sang tiède, salé et sucré de cette femme. Oui, il détestait Jérôme. Il aurait mieux fait de les jeter dehors tout à l'heure, de ne pas les laisser entrer, passer sa porte, plutôt que de s'imposer à lui-même les imaginations et les fantasmes nocturnes qui l'attendaient. Ce n'était pas une vieille amitié qui le retenait en cet instant même de les jeter dehors ; ce n'était pas non plus l'éducation : c'était l'espoir, l'espoir fou, le désir mortel de pouvoir un jour rejoindre lui-même Alice, dans ce lit sous la couverture de crochet. Si un jour cela lui était permis, il ne resterait pas, lui, Charles, sur une terrasse, à marmonner des banalités avec un vieil ami. Lui, il serait déjà là-haut, penché ; penché sur son double, sur sa femme, sa sœur, sa fille, sa maîtresse, son amour. Il ne resterait pas là à échanger des sottises avec un étranger, un infirme, un mâle, bref.

 

Son désir devait être contagieux, car Jérôme s'étira dans son fauteuil, bâilla ostensiblement, tendit les jarrets. Il était sur le point de se lever et Charles cherchait désespérément un moyen de le retenir : la politique, bien sûr, il n'y avait que la politique ! Jérôme devait être pour ou contre Pétain : étant donné que Pétain représentait l'ordre établi, il devait être antipétainiste, c'était sûr.

« Que penses-tu de Pétain, toi ? » demanda-t-il.

Il parlait, renversé dans son fauteuil, d'une voix distraite, mais sans regarder Jérôme, de peur d'être surpris ou deviné. Car, si Charles n'avait pas perdu l'envie de faire des bêtises, il n'avait pas non plus perdu le souci d'être surpris à les faire. Et, passé trente ans, cela l'inquiétait lui-même un peu. C'est donc sans le voir qu'il sentit Jérôme se détendre, retirer les mains des accoudoirs de son fauteuil et se réinstaller. Et, pendant que Charles se félicitait de son habileté, Jérôme, lui, se félicitait de sa patience. Il allait enfin savoir, maintenant, comment Charles avait évolué.

« A vrai dire, je n'en pense pas grand bien ; et toi ? demanda-t-il prudemment.

– Oh, il n'est pas si mal, il n'est pas si mal, dit Charles, subitement éveillé et discoureur. Non, non, je ne le trouve pas si mal du tout, il nous a évité le pire après tout. »

Jérôme se força à respirer avec lenteur ; ce genre de conversations, il les avait subies à Paris depuis deux ans, de même que depuis trois ou quatre ans il entendait dire que Hitler n'était peut-être après tout qu'un bon Allemand, soucieux de son pays ; et, par moments, il se demandait s'il n'allait pas un jour ou l'autre craquer et sauter à la gorge de ses interlocuteurs. Que ces imbécillités soient dites par ignorance ou par hypocrisie, elles étaient dites avant tout dans un grand souci de confort et de paix intérieure et c'est ce qui l'exaspérait le plus.

« Parce que tu ne trouves pas que nous sommes dans le pire ? » demanda-t-il d'une voix qu'il essayait de contrôler, de garder amusée.

Charles eut un geste de la main, en signe de réponse, qui désignait les prés, la maison, les collines au loin, qui le désignait lui-même, allongé et bien nourri, qui désignait tout ce qu'il avait gardé intact et réjouissant malgré les giclées de sang qui éclaboussaient l'Europe.

« Oh, moi, dit-il, on est en zone libre comme tu sais, c'est peut-être très différent. Que se passe-t-il donc de si épouvantable en zone occupée ? J'ai entendu dire qu'ils étaient corrects ces Germains ?

– Il y en a parfois un, en effet, qui laisse son siège à une vieille dame dans l'autobus, dit Jérôme, et tout le monde se félicite et se congratule de l'œil, comme si on avait choisi le bon occupant. Mais pendant ce temps-là, leur petite police secrète, les S.S., la Gestapo arrêtent tout ce qui est juif, tout ce qui est communiste et envoient tout ça, femmes et enfants compris, dans des camps dont ils ne reviennent pas. »

Jérôme avait la voix essoufflée et un peu rauque de colère, remarqua Charles. Décidément, il tenait le bon bout, il allait pouvoir le garder près de lui jusqu'à l'aube. En relançant prudemment quand même et pas trop loin le bouchon, il avait de bonnes chances.

« Quand tu dis “dont ils ne reviennent pas”, tu veux dire qu'ils n'en sont pas encore revenus, il faut peut-être attendre la fin de la guerre. Il y a l'Angleterre encore et, Dieu merci, les Etats-Unis et d'autres qui vont s'en mêler.

NRF

GALLIMARD

5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07

www.gallimard.fr
 
 
© Éditions Gallimard, 1985. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2013. Pour l'édition numérique.

Françoise Sagan

De guerre lasse

Charles Sambrat n'aimait pas la guerre.

En mai 1942, il dirigeait tranquillement son usine dans le Dauphiné et meublait ses loisirs d'aventures faciles.

Jérôme, son ami, son complice, son contraire, luttait contre les nazis, organisait des filières d'évasion. Son arrivée à l'improviste, en compagnie d'Alice, belle et dévorée d'angoisse, va jeter Charles dans une autre vie. Il lui faudra conquérir Alice qui a provoqué chez lui un amour total, la protéger lorsqu'elle devra prendre les plus grands risques dans le réseau que dirige Jérôme et l'arracher à la jalousie et à la fureur de son ami.

C'est dans la tragédie de la guerre une comédie à trois personnages – trois portraits inoubliables – où Françoise Sagan met à l'amour un A majuscule tout en sachant que le petit « h » de l'histoire détermine tout.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

 

AVEC MON MEILLEUR SOUVENIR (Folio no 1657).

 

DE GUERRE LASSE (Folio no 1759).

 

UN SANG D'AQUARELLE (Folio no 2054).

 

Aux Éditions Julliard

 

BONJOUR TRISTESSE, roman.

 

UN CERTAIN SOURIRE, roman.

 

DANS UN MOIS, DANS UN AN, roman.

 

AIMEZ-VOUS BRAHMS..., roman.

 

LES MERVEILLEUX NUAGES, roman.

 

LA CHAMADE, roman.

 

LE GARDE DU CŒUR, roman.

 

CHÂTEAU EN SUÈDE, théâtre.

 

LE CHEVAL ÉVANOUI, théâtre.

 

LES VIOLONS PARFOIS, théâtre.

 

BONHEUR, IMPAIR ET PASSE, théâtre.

 

LA ROBE MAUVE DE VALENTINE, théâtre.

 

Aux Éditions Flammarion

 

UN PEU DE SOLEIL DANS L'EAU FROIDE, roman.

 

DES BLEUS À L'ÂME, roman.

 

UN PROFIL PERDU, roman.

 

UN PIANO DANS L'HERBE, roman.

 

DES YEUX DE SOIE, nouvelles.

 

LE LIT DÉFAIT, roman.