De mémoire de Cerise

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La mémoire de Félix rétrécit lentement, et avec elle l'horizon de temps qui lui reste pour vivre. Cerise, de son côté, n'éprouve plus d'émotions.
Quand Cerise disparaît mystérieusement, juste après leur première rencontre, commence pour Félix un voyage, réel et intérieur, pour retrouver le temps... Le doux temps de Cerise.
Publié le : mercredi 28 novembre 2012
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De mémoire de Cerise 1TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos
Rêverie
Anniversaire ?
Rêve perdu
Réveil automatismes
Du bonheur malgré tout !
Cerise
Amitié au jardin
Perdu
Projet de voyage
D’Amanda à Cerise
Cerise, nouvelle chance
Jeux de mots
Au voleur.
Consultation
Enzo, inspecteur divisionnaire
Excursion pour une lettre
Réveil dans le brouillard
Début d’enquête
M… Comme mouchoir. M… Comme mystère
Disparue
Surprise André, surprise Cerise
Leçon d’investigation
L’équipe, nouvelle formule.
Namour
Namoureux
Inspecteur douceur
De mémoire de Cerise 2Comme le premier feu
Mystère de fin de soirée
Hésitation
Éclair d’hier
Partage sur le chemin
Bonheur ou catastrophe ?
Deux anges à l’église
Petite crise
Troublants Espoirs
Angoisse
Fin de l’éternité
Révélation de log
Histoire de famille
Logique contre émotion
Reprise en main
Renversement
Absolution
De mémoire de Cerise 3De mémoire de Cerise 4AVANT-PROPOS
Des mémoires en nous,
Qui parfois se dissolvent,
La dernière qui demeure
Est celle de l’amour.
De mémoire de Cerise 5De mémoire de Cerise 6Rêverie
Un léger cliquetis accompagnait le vent qui frappait la fenêtre. Le souffle du
printemps, chargé des premières fleurs, entrait en douces rafales, venant par le jardin. Mais,
moins que ces sons, c’était plus la lumière, d’intensité changeante au gré des nuages défilant,
qui rythmait les pauses et reprises de Félix, assis à son bureau.
Regardant au dehors, tête appuyée sur le coude, il tenait d’une main un stylo très
penché qui allait et venait, à coups irréguliers, sur un petit carnet de papier à lettres. Une sorte
de sourire venait d’apparaître sur son visage alors que le ciel, enfin presque entièrement
dégagé, laissait passer des rayons de soleil sans obstacles.
Sa main s’agita de ligne en ligne, tandis que son autre bras se posait à plat à côté du
carnet.
Il ne bougeait plus, tout à coup englouti par la musique de clarinette qui montait au-
dessus de l’orchestre. C’était lui, certainement, qui avait déclenché, sans vraiment le savoir,
ce moment de surprise qu’il sentait maintenant. Il avait, comme chaque jour, choisi des
numéros, qui devenaient musique en allant puiser, au hasard pour lui, les airs qu’il entendrait
pendant son exercice. Rien ne l’y obligeait. Le silence, également, était autorisé. Mais, de sa
vie antérieure, il avait conservé cette tendresse pour la musique, et il jouissait des surprises
qu’elle lui réservait souvent.
A cet instant précis, c’était si fort le cas. Le mouvement aérien de l’instrument
semblait voler dans toute la pièce, l’entourer de toutes parts, l’inviter vers très loin. Son esprit
se glissa sur les ailes de ce souffle, plongeant dans le passé. Sa bouche se pinça dans un geste
d’effort et de contentement :
«… Tu sais, tout ne va pas si mal. Je me souviens encore quand nous étions allés à cet
endroit ensemble…. Nous y avions mangé un plat si délicieux.
Tu avais pris, je crois, une salade géante (je crois qu’on peut dire ça), et moi, comme
toujours, un plat de viande et un dessert gourmand.
J’aimerais y retourner, mais je ne sais plus où c’était. Pourtant nous nous y sommes
rendus si souvent tous les deux. Je sais que ma mémoire me joue parfois des tours. Mais toi,
sûrement, tu le retrouverais.
Tu sais, sous le soleil, tout va tout de suite mieux…»
Il s’était arrêté à nouveau, songeant à ce visage qu’il avait sous les yeux, affiché en
photo sur l’écran devant lui. Mécaniquement sa main droite attrapa la souris et balada la
flèche jusqu’à un bouton dans le coin, où il cliqua sans force. Le visage se déforma et une
grimace triste se figea, en une nouvelle photo. Il cliqua à nouveau ; les yeux se fermèrent sur
De mémoire de Cerise 7l’écran, pendant que les lèvres remontaient en position neutre. Le visage avait l’air de penser à
lui, très concentré. Il ferma les yeux également, ému de ce face à face. Et, du profond de cette
petite nuit, il cliqua à nouveau. Au bout de trois secondes, comme il n’en pouvait plus, il
rouvrit les yeux et trouva un regard étonné, yeux tournés vers le haut, tandis qu’une bouche
ouverte semblait lui dire un mot.
Et puis, lorsque je trouve tes nouveaux visages, même si je cherche encore ton nom
sans parvenir à le remettre, je sens que je m’approche à nouveau de mon but. Je nage dans cet
océan de signes, et je m’y trouve mieux, parce qu’une force me porte… Vers toi… Je ne sais
pas la nommer, ni même la décrire, mais je sens qu’elle est là.
Il faut que je te laisse pour aujourd’hui, je crois, car je sens que l’heure tourne. Tant de
choses m’attendent qui ne servent à rien, si ce n’est à revenir, bientôt sans doute, ici, à toi.
Allez, je vais partir. Dix, neuf, sept, trois, quatre, …
De mémoire de Cerise 8Exercices du soir
Une porte grinça doucement dans son dos. La pauvre clarinette disparut aussitôt,
d’abord brouillée par le bruit des gonds, puis par une voix affirmée :
- Bonsoir… Comment allez-vous ?

Félix ne se retourna pas. Il connaissait le rituel. Et il avait reconnu la voix d’Alexia. Une
aide-soignante pas méchante, mais si brusquement énergique que lorsque le service l’amenait
dans sa chambre, une semaine sur quatre, elle cassait toujours l’ambiance qu’il essayait de se
construire.
Alexia, pas découragée par l’accueil un peu distant de Félix, s’était approchée de lui pour
vérifier que tout allait bien. Elle s’était d’abord arrêtée au pied du lit, à gauche dans son dos,
pour y poser quelque chose. Puis, comme Félix ne s’était toujours pas retourné, elle avait
avancé jusqu’au bureau, pour l’obliger à la regarder.
De fait, il n’était plus possible de faire semblant de ne rien voir et, par réflexe, il leva le
visage vers elle. Une figure pouponne, avec de gros yeux bruns bienveillants, le fixait sous
des cheveux blonds coupés très courts.
- Ah, bonjour, Alexia !, fit Félix en simulant de la découvrir.
- C’est presque bonsoir plutôt, qu’il faudrait dire. Il est sept heures déjà… Et ici le soir
commence tôt, vous savez, avec les traitements à prendre en plus.
Félix soupira. Il n’aimait rien de plus que les rares plages où le temps n’était pas compté,
commandé, encadré. Alexia le remarqua et elle eut un remords à entrer directement dans le
diktat des opérations de début de soirée. Les mains de Félix étaient délicatement jointes
autour du bloc de papier. Deux pages dépassaient, détachées du bloc, couvertes de sa fine
écriture.
Alexia hésita une seconde. Autant la musique lui était étrangère- elle n’entendait même
pas qu’il y avait une clarinette avec eux dans la pièce- autant elle était très attentive à tout ce
que ses patients produisaient eux-mêmes.
De mémoire de Cerise 9- Holà Félix. Vous avez été inspirés aujourd’hui. C’est une lettre à quelqu’un de précis ?
- Oui, dit Félix, très fièrement, Aujourd’hui j’avais envie de lui écrire.
- Hé Hé ! À qui donc, si je peux vous demander… À qui donc avez-vous écrit
aujourd’hui ?
Félix voulut répondre, car cela lui faisait plaisir de penser à elle, et de la rendre plus réelle
et proche en en parlant. Mais son bonheur s’arrêta net sur le mur de sa mémoire brisée. Il ne
trouvait ni nom, ni prénom, ni même le moindre mot pour dire qui elle était. La photo écran
lui sauta aux yeux.
- Elle ! C’est elle ! dit-il en montrant à Alexia le visage qu’il anima d’un clic pour
retrouver l’expression triste du début.
- Hum, fit Alexia en reconnaissant les photographies d’archive de l’épouse de Félix.
Bien sûr, elle est très touchante, du sourire à la tristesse. Ce doit être agréable de lui
écrire en pensant à elle. Voyons-voir, essayons de retrouver qui cela peut être… Pas
de souvenir ?
Félix savait bien qu’Alexia avait saisi cette occasion pour reprendre son rôle de
praticienne et pour transformer l’échange en exercice, mais il était consentant à ce travail, tant
il avait envie de se rapprocher de cette femme souvenir flou. Hélas il n’y avait rien à faire,
elle n’était qu’un visage.
- Voyons ! Avait repris Alexia, Serait-ce… Votre femme ?
Félix eut un éclair. Une femme ? Avait-il une femme ? Une personne qui partageait sa vie,
tous les jours, comme il en avait relu la définition le matin même ?
- Non… Pas ma femme ! Je n’ai pas de femme. Non, elle est…
- Votre mère ?
Mère ? Maman ? Félix avait aussi revu ces mots ce matin, et il en avait aussi un souvenir
émotionnel plus direct. Mère ? C’était une personne, très loin dans ses souvenirs, mais très
proche dans sa tête, mais une autre sans nul doute, même si aucun visage ne venait se mettre à
cette position.
- Non… Pas ma mère non plus… Ma… Ma… Non, pas ma… Une amie d’enfance.
Voilà… Une amie d’enfance ! s’écria-t-il comme avec joie et soulagement d’avoir
retrouvé le lien.
De mémoire de Cerise 10- Ah ! D’accord… Une amie d’enfance, conclut Alexia, qui savait qu’il n’était pas
possible, et que c’était même peine perdue de contredire Félix quand il était dans une
telle certitude. Elle poursuivit donc sur un autre terrain :
- Bon. Eh bien, il va falloir laisser là les écritures pour maintenant… Je vois sur votre
programme que vous avez bien fait l’exercice prévu, et même au-delà de ce qui était
visé apparemment. C’est très bien. Et maintenant, qu’allez vous réapprendre ?
Félix la regarda, étonné. Passer à autre chose, il n’en avait pas vraiment envie. Il était
bien, juste avec cette amie dans ce souvenir brumeux.
- Je ne sais pas, répondit-il, Rien.
- Allons, rien ! Tenez, dit Alexia en détachant du mur une page remplie de cases et de
textes, Calcul et nombres. C’est ce qui est marqué avant de dormir. Cela ne vous tente
plus ?
Félix ne répondit pas tout de suite puis, pas très convaincu, il laissa échapper :
- Enfin, d’accord, si c’est au programme.
- À votre programme… Vous savez. C’est vous qui avez choisi cela en début de
semaine.
Il ne se souvenait pas vraiment d’avoir choisi cela en début de semaine, mais c’était
possible. Il est vrai que le début de la semaine, c’était presque l’horizon de temps que sa
mémoire malade ne pouvait plus franchir qu’en suivant certaines routes ; celles qui venaient
de très loin, des histoires les plus fortes, et encore même pas toutes, ou certaines, improbables,
qui avaient survécu au tranquille enfoncement des souvenirs dans sa nuit intérieure. Un lent
resserrement, un effacement de plus en plus marqué qui l’obligeait à reconstruire, semaine
après semaine, ce qu’il voulait continuer de se rappeler, de savoir faire, de pouvoir
reconnaître.
Alors, calcul et nombres, pourquoi pas après tout ? Peut-être avait-il sélectionné cela, avec
le médecin qu’il voyait chaque… Lundi ! Le mot lui revint juste, dans un sourire vainqueur…
- Bon, si c’est cela, je m’y mets tout de suite…, fit-il tout en étant totalement perdu sur
l’endroit où il pourrait trouver ce prochain exercice.
De mémoire de Cerise 11Alexia, qui avait entendu le ton sincère de la voix de Félix, vit tout de suite également
qu’il n’avancerait pas tout seul. D’un geste doux mais ferme elle poussa les feuillets d’écriture
et prit la souris pour faire disparaître le visage de l’écran et le remplacer par des grilles
remplies de chiffres et d’espaces à compléter.
- Voilà : Page une sur douze. Félix, à vous de jouer… Ça va aller ?
Elle le regarda se remobiliser doucement sur cette nouvelle activité. C’était lent, mais
volontaire et constructif.
- Oui, je vois que ça va aller…, ajouta-t-elle, Mais n’oubliez pas de vous coucher
ensuite… Pas comme hier, hein ! Où on vous a retrouvé à trois heures du matin
toujours en train de faire des mots croisés. Et, pour dormir, je vous ai mis votre
pyjama nettoyé au pied de votre lit… Allez, bonsoir Félix.
- Oui, merci, bonsoir vous aussi, conclut mécaniquement Félix, plongeant déjà dans les
séries de nombres à calculer.
De mémoire de Cerise 12Anniversaire ?
Frustré, laborieux, il était plongé dans les chiffres depuis quelques minutes quand une
sonnerie interrompit sa concentration. Mécaniquement, il jeta un coup d’œil dans la direction
du poste de téléphone mais il ne vit rien. La base était bien là, au coin du bureau, mais pas le
combiné.
Certainement il avait oublié de le reposer, la veille, lors du dernier appel. Il avait encore
de la chance que la batterie ne soit pas épuisée, et que l’appareil puisse encore se signaler. La
sonnerie poursuivait, indiquant un chemin. Avec agitation, il fouilla dans un tas de livres et de
vêtements, empilés devant lui, maintenant qu’il s’était levé. La sonnerie se faisait plus forte ;
l’appareil approchait.
Enfin, il vit le petit combiné et l’attrapa fébrilement. Il n’appelait jamais lui-même avec
cet appareil, mais les appels, par contre, le mettaient presque en transe. Un appui du pouce sur
le bouton vert, et il colla son oreille pour entendre la voix :
- Allo. Papa ?
- Allo. Allo.
- Oui, allo papa ? C’est Magdalena.
- Magdalena… Attends, laisse-moi me souvenir…
- Papa ! Magdalena, ta fille ! Je t’appelle chaque semaine, une fois, et souvent deux.
- Ah oui !! Magdalena. Ça y est, cela me revient… Comment vas-tu, ma fille ?
Au bout du fil, Magdalena avait repris son souffle en retenant une larme. Elle avait eu si
peur d’avoir commencé à vraiment disparaître pour Félix, ce père qu’elle aimait tant.
Évidemment, quand elle téléphonait, elle ne savait pas bien ce qu’il faisait, dans sa chambre
de malade. Souvent, elle l’appelait bien plus tôt, juste avant la promenade de l’après-midi, à
un moment où il était libre de tout exercice, et de toute visite. Mais aujourd’hui elle n’avait
pas pu se libérer dans la journée, et elle devait donc affronter l’inconnu de son emploi du
temps, en début de soirée.
De mémoire de Cerise 13De fait, pour Félix, aux souvenirs fragiles, il était devenu très difficile de sortir rapidement
d’une concentration intense. Quand il faisait un effort, comme avec ces calculs, il lui fallait un
temps pour refaire surface, même dans des eaux familières comme celles de Magdalena.
Pour elle, bien sûr, c’était comme une petite porte nouvelle qui s’était entrouverte sur son
père affaibli. Et la larme, du coup, était en même temps de tristesse et de joie. Tristesse de la
révélation et joie des retrouvailles. Elle put enfin reprendre :
- Je vais bien, papa. Il est bien tard, je sais. Est-ce que je te dérange ?
- Déranger ? Euh…. Tu sais, j’avais des exercices mais tant pis, j’aime mieux
t’entendre, me raconter…
- Papa, écoute, je ne t’appelle pas pour raconter grand-chose. Je voulais te souhaiter,
avec un peu d’avance, cette fête qui vient, pour toi, dans quelques jours. Car je serai
trop prise pour pouvoir venir la fêter avec toi. Dis-moi, le 23 avril, sais-tu ce qu’est
cette date ?
Félix réfléchit, longuement, en silence. Les dates, depuis longtemps, étaient devenues des
créatures étranges. Certaines étaient très vives à lui dire quelque chose, attachées à des gens,
des lieux, des souvenirs, ou à des projets proches qu’il avait retenus, curieusement. D’autres,
autant proches que lointaines, ne lui disaient plus rien. C’était, en apparence, le plus grand des
hasards qui donnait à une date un sens ou l’en privait, la mettait en mémoire, la jetait dans
l’oubli.
Et là, le 23 avril, n’évoquait vraiment rien.
- Magdalena, désolé, cela ne me parle pas. Il va falloir m’aider.
- Bon, d’accord, s’il le faut , ajouta Magdalena, une larme, ce coup-ci, coulant pour de
bon sur sa joue, Rappelle-toi, Budapest, cette ville que tu aimais. Tu allais avoir
quarante cinq ans. Nous étions tous allés, en secret, préparer cette fête dont tu avais
rêvé. Tu avais voulu écrire des pensées pour chacun. Tu y avais parlé, aussi, de ta vie
jusque-là. C’était le tout début de cette maladie. Personne ne le savait. On avait juste
noté quelques trous de mémoire, aux moments d’émotion les plus forts du discours….
- Budapest… Comme c’est bon ! Comme ce nom chante encore. Il y avait ce château. Je
revois le chemin, avec toutes ces fleurs. Et puis tous ces visages… Ils sont là, qui
m’attendent... Qui m’attendent…
- Oui, continue, papa. Ces visages, certainement, il y a le mien, celui de maman, celui
de mes trois sœurs, Véronique, Maria et Pascale…
De mémoire de Cerise 14- Ah oui, ce sont bien eux… Il faut encore m’aider… Que s’était-il passé ? Pourquoi
étions-nous là ?
Magdalena ne dit rien, espérant un retour de mémoire spontané autour du souvenir qu’elle
avait, elle aussi, si poignant, après l’avoir aidé à accoucher à l’époque. Mais le silence durait.
Félix ne trouvait pas le chemin de ce passé. Du coup celui de ce futur, qu’elle voulait lui
souhaiter, était perdu aussi.
- Moi, je sais pourquoi j’étais là. J’étais arrivée une semaine avant toi, avec Véronique.
Nous avions cherché tes oncles, tantes, cousins. Tous ces Hongrois restés, quand tu
étais parti avec tes parents, bien des années plus tôt. On leur avait écrit, que nous
allions revenir au pays, pour fêter un grand anniversaire… ANNIVERSAIRE… Tu
sais ce que cela veut dire ?
- Anniversaire ?…, répéta mécaniquement Félix, Cela va revenir. Dis-moi, un peu
plus…
- J’avais cherché les liens du côté de ta maman, Véronique du côté de ton père. Ils
étaient vingt sept. Ils avaient tous accepté, avec joie et surprise, de donner quelque
chose. C’est comme cela qu’on avait tout trouvé. Cette petite auberge où tu avais parlé
; cet hôtel caché sur la colline de Buda, où tu avais trouvé cette maison que tu as
achetée ensuite et où on va encore, de temps en temps, retrouver les souvenirs heureux
; ce passage en bateau, sur le Danube, avec les musiciens, toute la bande des oncles
qui jouaient du cymbalum et du violon…
- Comme tu racontes bien. Magdalena, tout cela me revient. C’est la vie qui repasse. On
va recommencer ? Je crois que j’aimerais…
Magdalena ferma les yeux songeant comme, elle aussi, aurait aimé recommencer, depuis
ce moment-là, avec une autre suite.
Le petit René, son bout de chou, six ans déjà, la rappela à la raison. Et si lui, le petit prince
blond, auprès de qui elle aimait s’endormir, il ne revenait pas dans cette nouvelle histoire ?
Non, il ne fallait pas recommencer da capo. Il fallait retrouver de aux débuts,
maintenant, en laissant l’émotion primitive et émerveillée naître à nouveau devant ceux qu’on
aimait. Elle serra les paupières et inspira profondément
- Oui et non, papa... On va recommencer ! Mais pas du début. Cette fête là je vais te
l’offrir à nouveau, en images et en musique. J’ai retrouvé quelques photographies de
cette année, du Danube, du château, de nous et surtout de toi. Je vais te les envoyer
avec ces mélodies que tu aimais tant. Ces chansons italiennes, « o sole mio », « con te
partiro» et, surtout, « volare »… J’espère qu’il nous portera bonheur. Mais ce ne sera
pas pour recommencer la même chose. Ce sera pour te dire bon anniversaire, papa de
mon cœur, car c’est dans quatre jours… Tu te souviens, maintenant ?
De mémoire de Cerise 15- Mon anniversaire… Non, je ne me souviens pas… Désolé, vraiment…, répondit Félix,
qui sentait que cela devait faire de la peine à Magdalena, mais qui ne songeait même
pas à l’idée de mentir.
Puis il reprit après un long silence :
- Ce n’est pas grave, tu sais. Ici le temps ne compte plus comme pour toi. Par contre,
envoie-moi ces photos et ces musiques. J’ai tant aimé te suivre et retrouver ces
moments… Je rangerai ce film dans mes petites archives, au-dessus du panier… Sans
doute, même, je le ferai déclencher en mode automatique, comme je fais pour les
choses importantes, à ne pas oublier, ou pour les souvenirs forts, que je veux garder en
vie… Dis-moi, qu’est-ce que j’entends ?
À l’autre bout du fil, deux bruits se mélangeaient. Celui des pleurs de Magdalena,
déchirée entre la force venue de Budapest et la distance avec son père maintenant. Et celui de
René, qui venait d’entrer dans la chambre de sa mère et voulait qu’elle vienne lui faire un gros
câlin.
Elle saisit son salut, venu du chérubin.
- Papa, c’est René qui m’appelle. Tu sais, mon fils, ton petit-fils… Il a six ans déjà.
C’est l’heure de le coucher. Je vais devoir te laisser. Et encore une fois, papa d’amour, bon
anniversaire, et à très bientôt, à Budapest et au téléphone.
- Humm. René. Je ne sais plus qui c’est. Mais s’il compte pour toi, dis-lui bonsoir pour
moi. Pour moi aussi c’est l’heure d’aller bientôt au lit…
Il appuya sur le bouton rouge, coupant la communication. Dans sa tête, confuses, se
mêlaient des images venues de Hongrie, plus de dix ans plus tôt. Des visages dansaient, dont
l’un, curieusement, en évoquait un autre, hélas insaisissable. Il resta ainsi, dans une sorte
d’extase souvenir, spectateur de lui-même, un peu chasseur par instants, lorsque ce visage
précis s’approchait à nouveau, mais un chasseur si maladroit que le réveil sonna, quarante
minutes plus tard, pour le coucher bredouille.
Juste avant de se glisser au lit il se souvint, in extremis, d’écrire sur papier le mot
aniversaire, comme il l’imaginait, pour le chercher le lendemain et renouer le contact avec lui
et sa fille.
De mémoire de Cerise 16Rêve perdu
Félix s’était couché, semi déshabillé. Il avait enfilé le pantalon de pyjama, mais avait
gardé sa chemise de journée, comme il aimait le faire en début de soirée. Il glissait ses jambes
sous les draps et la couverture chaude, mais il conservait le pull en polaire qui lui tenait chaud
en toute saison, ce qui lui laissait le confort nécessaire pour lire à sa guise.
En effet, contrairement aux règles en vigueur au centre, il n’éteignait jamais la lumière à
l’horaire réglementaire, mais prolongeait ses lectures jusqu’à épuisement. On l’avait attrapé,
au début, et repris pour ces écarts. Mais il avait plaidé la rareté du temps, pour lui dont la
mémoire demandait tant de travail, et il avait demandé si on pouvait faire une exception dans
son cas, et lui donner ces heures qu’il passerait, studieux, à se traiter au mieux grâce à des
exercices.
Le médecin principal, un homme très austère, à cheval sur les principes, avait d’abord dit
non. Mais Félix avait passé outre, une fois, puis deux, puis dix. Alors, comme il montrait par
ailleurs une énergie intacte, un niveau de fatigue jugé satisfaisant, on l’avait laissé faire, de
guerre lasse, sans toutefois lui reconnaître le droit d’en faire état aux autres pensionnaires. Et,
malgré les lacunes qui emplissaient sa vie, il avait bien compris cet interdit, et l’avait respecté,
sans plus même y penser.
Il avait donc repris son livre du moment, avec un dictionnaire, pour un moment labeur de
lecture révision. Il pratiquait ainsi, très consciencieusement, tous les soirs, une lecture hachée,
plusieurs fois à chaque page, par l’effort de plonger dans le livre des mots, pour y tourner les
pages et rafraîchir les sens. Quelquefois, une ballade s’engageait autour du mot cherché, et ses
yeux parcouraient des articles voisins. Sa main tournait les pages, s’arrêtant au hasard, son
doigt pointant les termes qu’il allait réapprendre.
Ce soir, avant d’ouvrir le livre, il avait ressenti le besoin de chercher, tout de suite, ce mot
de tout à l’heure. Ab, Af, Al… Ana, Anim… Pas d’aniversaire…. Une force le saisit, entre
désespoir et colère… Le mot cadeau de Magdalena, cette personne tant aimée, ne se trouvait
pas là… C’était un abandon !
Il chercha à nouveau, pour vérifier cette absence incroyable. À nouveau, pas de mot à la
page où il aurait dû être. Félix ne tenait plus en place. Il posa le dictionnaire, rejeta les
De mémoire de Cerise 17couvertures, et se leva nerveusement. L’aniversaire avait pris toute la place dans sa tête, il
fallait le trouver.
Il aperçut alors une lueur sur l’écran, qui indiquait l’arrivée d’un message courriel. Cette
petite étoile détourna sa colère, et il eut envie de l’explorer de suite. Il s’assit, en saisissant la
souris, et l’écran s’alluma. En un clic il vit les détails du titre. C’était Magdalena qui lui
envoyait là ce qu’elle avait promis, avec un simple titre : « joyeux anniversaire, papa adoré ».
Félix relut le titre, dix fois d’affilée. C’était elle, c’était lui. Magdalena lui envoyait le
mot. Il le recopia soigneusement, sur un petit papier, et se remit au lit, sans ouvrir le message.
Anim… Anne… Anniversaire… Voilà, enfin le mot, il l’avait retrouvé. Il lut très
lentement. Anniversaire : célébration de la date de naissance d’une personne, ou de la date
dans l’année d’un évènement donné. L’anniversaire d’un enfant, une commémoration
anniversaire… Donc, son anniversaire, c’était… Pour se souvenir du jour où… Il était né.
Il s’affala contre la tête du lit, fermant les yeux. Le jour où il était né… Il n’en avait
aucun, mais absolument aucun souvenir, même en faisant les plus immenses efforts. Mais
Magdalena, elle, avait su se le rappeler. Comme elle l’aimait, sûrement, pour avoir une telle
force de mémoire. Il se sentit si bien… Ses lèvres expirèrent le prénom de sa fille, et il se
laissa glisser le long d’une suite de pensées automatiques.
C’était la voix de Magdalena, une voix sans visage, qui voulait l’emmener, d’anniversaire
en anniversaire, vers le jour de sa naissance sans doute. Félix sentit la peur de suivre ce
parcours qu’il ne connaissait plus. Et, comme il résistait, il déboucha soudain sur un lieu
animé, un lieu plein de musique, de sons venus de loin. C’était distant, et en même temps tout
proche, comme frais dans sa mémoire. Puis il y eut une lumière, une rue animée, et un château
grandiose. Il eut juste le temps de songer Budapest en même temps qu’un nouvel instrument,
au son tonitruant, venait de s’ajouter au concert précédent.
Il demeura ainsi, longtemps, sans penser à rien d’autre.
Il était deux heures du matin, et il venait de s’endormir, dans un bruyant ronflement, sans
s’en apercevoir. La transition avait été très douce, au moins intérieurement, car les pensées
d’avant continuaient leurs courses, maintenant devenues rêve. Il avait certainement quitté
De mémoire de Cerise 18Budapest, après y être resté le temps d’y être heureux, car il allait maintenant, moins effrayé
qu’avant, suivant toujours la voix, qui rejoignait un visage, nouvellement apparu.
C’était comme la fin de la route d’avant, et ce visage femme, connu et inconnu, l’invitait à
le suivre, en s’éloignant lentement. Bloqué sur la recherche d’un nom ou d’un indice il la
voyait partir, sans pouvoir faire un pas. Alors, comme cette femme se retournait à nouveau, il
y eut une confiance qui le mit en mouvement. C’était comme un bien-être, sereinement venu
d’elle. Elle lui voulait du bien, il en était certain.
Quant au chemin, dont il avait eu peur, c’était comme une route, sans trace délimitée,
sur lequel il suivait l’ombre femme, maintenant bien devant. Dans ce rêve vécu, son pas était
léger, et il y eut bientôt une petite lumière qui scintillait au loin. Le ronflement cessa,
devenant dans le rêve son souffle, plus régulier, un peu accéléré, à l’approche de cette
première lumière.
Elle était devenue un nuage de petites flammes, bougies sur un gâteau avec, en grosses
lettres « joyeux anniversaire ». Il s’était arrêté et regardait, béat. À son oreille, soudain, il y
eut une voix : souffle les, si tu veux, et suis-moi à nouveau, ou bien viens tout de suite, car on
t’attend encore.
C’était à nouveau cette femme, toujours si bienfaisante, qui était revenue. Il laissa le
gâteau, et repartit vers elle, heureux d’avoir si bien retenu ce nouveau mot. Mais déjà il fallait
passer à autre chose, car on voyait à gauche une forme dans l’ombre.
Il y fut rapidement. C’était comme un grand lit. Cela ne le choqua pas, de voir un lit
ainsi, comme en pleine nature, avec des draps soyeux, et dedans, une femme, qui ressemblait
à l’autre comme deux gouttes d’eau. La seule différence, c’était ce beau sourire, de la femme
alitée, tandis que l’autre avait un visage sans expression. Il voulait s’arrêter, et se mettre dans
ce lit, écrasé de fatigue, attiré par cet être qui lui semblait si bon. La femme au lit bougea un
peu, et étendit sa main dans une direction, vers l’autre femme, marcheuse.
Il comprit qu’il fallait repartir, que le repos serait pour plus tard, après d’autres étapes.
Et comme il avançait en prolongeant ce bras, il vit effectivement qu’une autre rencontre
l’attendait déjà. Il s’agissait d’un homme, très vieux, presque immobile, assis dans un fauteuil,
qui regardait vers lui, bougeant un peu les lèvres sans pouvoir dire un mot. Il était presque sûr,
là aussi, qu’ils s’étaient déjà vus et qu’il y avait entre eux, comme avec cette femme, une
relation forte.
De mémoire de Cerise 19Ses lèvres bougeaient plus grand, répétant une phrase sans qu’un mot s’en échappe.
Alors il fixa ces lèvres, cherchant à lire le sens. Il reconnut Félix, son prénom, au début de la
phrase. Cet homme le connaissait, donc, comme il l’avait pensé. Mais qui pouvait-il être ?
Malgré un grand effort, il ne put décoder les syllabes manquantes, et il dut repartir, car
la femme l’invitait, filant rapidement. Il était angoissé de toutes ces rencontres avec des êtres
chers qu’il ne savait pas reconnaître. Maintenant que la femme avait fait halte pour l’attendre,
il se mit à espérer que dans cette dernière ligne droite il trouverait la clé de son identité. Elle
lui montrait la route qui poursuivait plus loin en l’encourageant à poursuivre tout seul. Il vit,
en la rejoignant, qu’elle s’était arrêtée à un carrefour de route, où le panneau devant indiquait
2000, et à gauche 2100.
Une main de la femme barrait la route 2100, pendant que l’autre le poussait à suivre la
2000. Elle lui montra sa montre, qui portait elle aussi un numéro étrange, 2025, qui n’était pas
une heure mais sûrement un temps, d’une autre dimension.
Malgré la confusion de son sens du temps, et des moments passés, il allait s’engager
sur la route indiquée, et il jeta vers elle un ultime regard. Cela lui donna juste l’occasion de
voir que son visage avait un peu changé, devenant comme plus jeune, plus familier aussi,
mais toujours anonyme.
Il partit sans savoir, sans avoir retrouvé.
De mémoire de Cerise 20Réveil automatismes
Le reste du chemin dura l’éternité. Il était seul, toujours, dans un noir absolu. Même le
bruit de son souffle ne lui parvenait plus. Cela lui prit un temps qu’il ne mesura plus. Plus rien
ne se passait, ni en lui ni autour.
Puis il y eut un choc, comme un grand bruit tout proche. Félix ouvrit les yeux, et vit
sans comprendre, puis entendit la voix.
- Sept heures. Bonjour Félix. C’est l’heure du réveil, et du premier traitement…
Il prit appui, péniblement, sur ces mots familiers. Sa tête était si lourde, et son cou écrasé.
Il se redressa un peu, lentement, sur le lit. Et la voix poursuivait :
- Eh bien, Félix, pas bien bavard ce matin. Que s’est-il donc passé ? Mon Dieu, quel
désordre !
L’infirmière parcourait le bureau du regard, y voyant des papiers, des vêtements entassés.
Elle tourna la tête, pour regarder Félix, plus attentivement.
- Houlala ! Quelle tête ! Vous n’avez pas l’air bien en forme ce matin.
Puis elle vit l’appareil, posé au pied du lit, et sa voix prit un ton désolé et colère :
- Félix, qu’est-ce que je vois? Vous avez encore une fois oublié l’apprentisseur…
Elle avait saisi le petit boitier, avec ses fils pendants et le casque accroché, et elle l’avait
placé sous le nez de Félix:
- Félix, pourquoi ? Encore ? Vous savez que cette chose est là pour vous aider. Elle peut
vous donner des heures de rattrapage pendant votre sommeil. Les mots, les phrases, le
sens, votre histoire passée, les voix de vos amis ou de vos proches parents. Tout peut
être mis là, à votre choix, pour repasser en vous pendant votre sommeil…
Félix la regardait, compatissant pour elle. Il savait qu’elle pensait vraiment ce qu’elle
disait. Et il savait, pour lui, qu’il n’en savait trop rien. Il n’était ni pour ni contre. Il n’en avait
pas peur, et pas envie non plus. Il le mettait parfois, et souvent le laissait, l’oubliant
De mémoire de Cerise 21quelquefois malgré un vrai désir, l’omettant plus souvent, avec toute sa conscience. Hier soir,
il avait pourtant pensé le mettre, mais la redécouverte de ses anniversaires avait eu plus de
force que tous les plans d’avant. Il ne put empêcher ce mot explication de s’enfuir de ses
lèvres :
- Anniversaire… A-nni-ver-sai-re…, lui dit-il simplement.
L’infirmière, aussitôt, changea son attitude. Son visage replié marquait un étonnement, et
une recherche de nouveaux repères. Elle voulut vérifier, comme avec un humain doué de sa
pleine mémoire :
- Félix, c’est… Votre anniversaire? fit-elle, très naturelle.
- Oui… A-nni-ver-sai-re…
- Alors, Félix, on oublie tout le reste. J’efface tout… Pour, pouf… Joyeux anniversaire.
Et bravo de me l’avoir rappelé, je l’avais oublié.. , et elle se mit à rire de ses rôles
inversés, et d’un petit bonheur, authentique, de voir chez ce patient un tel exploit
surprise.
Puis elle recula de deux pas, avant de se mettre à battre les bras, et tourner lentement,
comme dans un menuet, sur un happy birthday qu’elle lui chanta toute seule. Félix était aux
anges car, malgré l’étrangeté que portaient ces manières, il goûtait la douceur de ce mot
retrouvé et sentait revenir la voix de Magdalena qui avait fredonné, elle aussi, cet air-là. Et
dans un coin de temps, tout à coup ralenti où seuls ce mot et lui, réunis pour de bon, se
rapprochaient encore, il crut sentir tout le reste disparaître, pour le laisser si bien.
Un baiser de Carole, la sémillante infirmière, sur ses joues gauche puis droite, fut suivie
d’une voix qui le ramena au monde :
- Enfin, on ne peut pas vraiment tout oublier… Même à l’anniversaire, il y a le
traitement, qu’il ne faut pas manquer.

Elle ouvrit alors quatre alvéoles dans des plaquettes brillantes, pour en extraire des pilules
roses et blanches qu’elle lui tendit avec un verre d’eau. Félix ferma les yeux, pour glisser les
pilules dans sa bouche, et repensa à Magdalena en attendant qu’elles fondent, adoucissant le
temps, froidement mécanique, du moment médical.
De mémoire de Cerise 22Il garda les yeux clos et replia les jambes, pendant que des cliquetis indiquaient que
Carole fourbissait quelque chose. À travers les paupières il entendit ses pas qui s’éloignaient
de lui.
- Bon Félix, je vous laisse. Profitez encore un peu, ce n’est pas un jour ordinaire… Pas
trop longtemps quand même. C’est l’heure de vous lever. Le petit déjeuner sera servi
dans quelques minutes… N’oubliez pas la douche… Joyeux ann…
La porte battante coupa la fin de la phrase, laissant Félix seul, les pieds sur le bord du lit,
rêvant au bord du pas qui le mettrait debout. Tout au fond du couloir, il entendit du bruit. Le
chariot du matin serait bientôt chez lui, avec les petits pains, le café, et le beurre. Un moment
qu’il aimait. Il avait toujours faim, au réveil, quelque ait été la nuit.
Ses jambes retombèrent, comme soufflées par les sons des cantinières en route. Ses pieds,
touchant le sol, le remirent debout. Un jour nouveau s’ouvrait, qu’il fallait engager. Ses pas,
toujours d’eux-mêmes, le menèrent à la salle de toilette. C’était un autre monde, où il avait du
mal. Comme tous les matins, il voyait dans la glace un visage étonné. Il trouvait des outils
qu’il ne comprenait guère ; serviette, gant de toilette, savon, bouteille de shampooing…
Sa main les attrapait, les palpait, les serrait, comme dans une recherche de ce qu’il devait
faire de ces objets étranges. Un réflexe du matin, accompagné par le froid, le mit bientôt tout
nu, sans trop savoir comment. C’était désagréable, il frissonnait un peu, mais il retrouvait là
une sensation connue, une mémoire des jours qui commencent tous comme cela. Et son corps
enchaîna, de souvenir en souvenir. Il grimpa sur la marche qui menait à la douche et sa main
empoigna le robinet mitigeur. Des mouvements au hasard mirent le jet en route.
Félix fut d’abord glacé, et puis bientôt brulé. Alors, en tâtonnant, par mains ajustements, il
parvint à trouver une température convenable et, comme il fallait bien, son corps le lui disait,
se mettre sous le jet, il y plongea d’un coup. C’était comme si chaque pas lui dictait le suivant.
Ainsi, sous la cascade, il eut envie de se frotter le corps, pour retrouver une sorte d’équilibre,
peut-être de protection, dans une sensation qui rappelait quelque chose. Pourtant ce n’était pas
vraiment comme d’habitude ; il manquait une part. Son regard vint alors retrouver le savon et
sa main le saisit, pour l’amener à lui.
Il y était, enfin ! Il avait retrouvé le rituel entier. Il n’y avait plus de temps à compter,
qu’une sorte de plénitude où tout était en place. À quoi cela servait, il ne le savait plus, et
donc quand s’arrêter, était indécidable. La douche durerait, comme tous les matins, ce que
durent les parcours où le temps intérieur n’existe plus vraiment. Seul un choc, extérieur, le
ramènerait ailleurs, comme un météorite, glissant seul dans l’espace, attend une planète pour
dévier de sa route.
De mémoire de Cerise 23Et ce choc arriva, comme presque tous les jours, lorsque le petit déjeuner cogna contre la
porte.
- Bonjour, bonjour, lança Violaine, la jeune et souriante métisse qui faisait ce service
depuis six mois, Et… Bon anniversaire, monsieur Félix.
Il avait été tenté de rester caché, presque prostré dans la salle de bains, comme il l’était
depuis ce premier jour, il y a des mois, où il était sorti nu, sans penser à rien, en entendant
cette visite, et où Violaine s’était enfuie en criant. Mais le souhait d’anniversaire eut sur lui un
effet immédiat de désir et de mise en confiance. Il attrapa une serviette pour l’enrouler autour
des reins, comme dans un souvenir automatique, et passa la tête par la porte qu’il venait
d’ouvrir.
Violaine était de dos, affairée à poser un plateau sur sa table, en dégageant un coin propre
pour lui permettre de manger librement. Elle était petite et très vive. Ses cheveux noirs frisés,
tombant en tresses libres, tremblaient au rythme de ses gestes, sautillants et joyeux. Il ouvrit
lentement la bouche :
- Bonjour Violaine…
Elle sursauta, sortant brutalement de sa profonde concentration.
- Félix, dit-elle en se retournant. Comme vous m’avez surprise !
Elle voyait son visage, à l’expression figée. Elle se souvint alors de cette première
fois, et songea que, peut-être, lui, l’avait oubliée :
- Félix, il faut vous habiller. Vous allez prendre froid. Ne restez pas ainsi, trop dans les
courants d’air… Vous voyez, tout est prêt, et j’ai mis une fleur pour votre
anniversaire, pour mettre de la couleur dans ce premier repas. Allez, je dois partir.
Bonne journée, Félix
Elle lui fit un geste de la main et sortit sans attendre qu’il lui ait répondu ou qu’il ait
approchée.
Il resta bouche bée, interrompant l’échange avant même d’avoir pu vraiment le
commencer. Les matins étaient longs, sans sortie, sans personne, et il aimait toujours profiter
des moments où il pouvait parler aux personnes du service. Mais cette matinée, malgré
l’anniversaire, semblait bien mal partie. Heureusement la faim commençait à le tordre, et il ne
pensa plus à rien d’autre qu’au pain, au café et au reste, posé juste sous son nez.
De mémoire de Cerise 24Il s’assit sur le lit, sans s’être rhabillé. Puis, de là, il se leva pour s’installer dans la
chaise, s’emparant au passage de la tasse. Ses deux mains ressentirent aussitôt la chaleur, et il
posa ses lèvres juste au bord, prêt à boire. C’était un des moments qu’il préférait, chaque jour.
L’odeur, la chaleur, le plaisir si proche, réveillaient en lui des souvenirs intuitifs, agréables,
reposants. Il buvait ce plaisir, tous les jours, quelques brèves secondes, avant d’en boire
encore en sentant le café lui couler dans la gorge.
Anniversaire, se répéta-t-il dix fois ce jour-là pour fixer la durée avant la première
gorgée. Puis venait le moment de reposer la tasse, et d’attaquer le pain. C’était aussi le
moment où le matin studieux commençait à nouveau à s’inviter en lui. En étalant le beurre sur
les tranches grillées il songeait au programme qui l’attendait ensuite. Parfois c’était très clair,
il se rappelait tout. Parfois, tout au contraire, il n’y avait qu’un trou. Dans l’un ou l’autre cas,
c’était une heure pénible, avec la perspective d’un labeur difficile, ou l’angoisse de l’oubli.
Ce matin-là, il était sans brouillard, tout était clair en lui. En sentant le craquement des
morceaux dans sa bouche, il finissait vraiment son réveil cérébral. Et les trois exercices qu’il
allait devoir faire, lui étaient revenus, dans l’ordre, clair comme une liste de courses. Grattant
le pot de beurre, pour un dernier morceau, minuscule, de biscotte cassée, il retardait autant
que possible la fatalité du programme à venir.
Violaine reparut, pour chercher le plateau. Elle fut toute étonnée de le voir toujours là,
juste en train de finir. Et lui, de son côté, repéra sa surprise et ne s’en émut pas. Le visage de
Violaine lui faisait tant de bien, tant il était paisible, semblant toujours prêt à sourire.
Elle s’approcha de lui, et sourit pour de bon :
- Allons, Félix… Toujours pas habillé… Qu’est-ce qu’il y a ce matin ? Un peu de
tristesse d’une année de plus ? Le courage qui manque ?
Félix ne dit rien. Courage, ce mot-là lui disait quelque chose. Comme une force
pénible qu’il aurait dû avoir…
- Allons, laissez-moi voir… Quel est votre programme ce matin ? se demanda Violaine
en prenant le plateau et jetant un coup d’œil sur un petit cahier à la couverture rouge.
- Hummm ! Eh bien, ce n’est pas si pénible. Je crois que vous allez aimer, surtout le
second exercice… Allez, pour cette fois, pour votre anniversaire, je vous aide à vous
vêtir, et je file. Allons-y vite.
De mémoire de Cerise 25Violaine prenait un risque en lui prêtant main forte pour vraiment commencer sa journée,
car elle n’avait pas charge de soigner les patients, en aucune façon, mais juste d’apporter et
reprendre les repas. À tout hasard, elle déboita la petite caméra Internet, au-dessus de
l’ordinateur sur lequel Félix travaillait tous les jours. On ne savait jamais si le circuit d’image
ne pouvait pas servir aussi, en grand secret, à un contrôle des patients par des soignants
discrets mais toujours attentifs. Et puis elle ouvrit grand le placard à habits, proposant à Félix
de nouveaux vêtements. Elle sortit un caleçon, un tee shirt beige clair, à manches courtes, un
pantalon marron, à peine un peu plus sombre, des chaussettes assorties, et un gilet écru. Il
serait élégant, une fois ainsi vêtu.
Cela leur fit plaisir, à elle comme à lui, de voir toutes ces couleurs accordées, qui seraient
bientôt sur lui. Il s’était redressé au fur et à mesure que les habits sortaient du placard et
venaient sur son lit. Et son visage aussi, avait pris une expression enfin un peu vivante,
comme réjoui par l’attention qui lui était portée.
- Allez, je vous donne le tee-shirt, et vous faites la suite, conclut Violaine en lui levant
les bras.
Et elle disparut dans un dernier sourire et geste de la main.
De mémoire de Cerise 26

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