De peaux et de sang

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De retour à Saint-Laurent, Guylène a repris le travail à l’agence, pour le plus grand soulagement de son assistante. Loretta est dans tous ses esprits, mais la vie continue. Guylène repense à son entretien psychologique avec Edouard, qui l’a beaucoup éclairée sur ses interrogations, sa souffrance, mais aussi sur son impuissance. Et c’est précisément sur ce dernier point que Guylène souhaite agir, en quelque sorte pour prévenir et sauver d’autres Loretta de cette descente aux enfers, ce scénario macabre...


Publié le : mercredi 30 septembre 2015
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EAN13 : 9782332951885
Nombre de pages : 142
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ISBN numérique : 978-2-332-95186-1
© Edilivre, 2015
Première partie
Suffocation
Ergeline a mal. Il est trois heures du matin. Elle est seule, avec sa rage de dent qui fait des ravages dans sa tête. Au moins, elle ne pense plus à rien, ni à lui ni à sa propre peine. La douleur dentaire a fait taire la douleur ventriculaire, seulement, celle-ci à son tour, persiste et insiste. Cinq heures du matin, Ergeline sent enfin ses paupières s’alourdirent, et la névralgie doucement s’estomper. Voilà dix jours, qu’elle n’a pas bougé de cette chambre, de ce lit, ou plutôt de son taudis. C’est donc vrai, se dit-elle, José est parti… Et après, à quoi s’attendre maintenant, que faire ? Ergeline chuchote à demi-endormie, groggy par la douleur ; la tête enfoncée dans son oreiller : 1 2 « A quoi bon, femme djok , dibout’ , verticale… Bla-bla, bla-bla… Servile et se taire ». Un an plus tôt… Au bureau des objets trouvés, à cette époque c’est là qu’Ergeline employée administrative y travaillait, lorsqu’un certain matin de grisaille absolue, elle entendit sa voix. Une voix, qui sur le champ la surprit, somme toute agréablement. Au bout du fil cette voix d’homme, chaleureuse, était celle de José. Il était Voyageur Représentant Placier dans une grande compagnie d’assurance, il se disait courtier pour faire plus court. Et vrai, il avait un timbre jovial et avenant. Ce mardi matin le responsable du service, monsieur Belqueu Alain s’était absenté, comme à son habitude d’ailleurs, sans prévenir. Il avait donné pour consigne à Ergeline de convenir d’un rendez-vous avec monsieur Galantine José, qui devait en principe lui téléphoner vers dix heures. Dix heures cinq minutes, Ergeline regardait sa montre, songeant déjà à l’heure du départ qui tardait décidément à arriver, lorsqu’au même moment le téléphone sonna, elle décrocha. C’était lui, monsieur Galantine José. Habituellement la prise de rendez-vous durait à peine trois minutes, mais avec lui un bon quart d’heure s’était écoulé avant qu’elle ne raccrochât, sans qu’elle ne s’en aperçût du reste. Ergeline qui riait si peu, surprit par ses éclats de voix, le reste de ses collègues de bureau, une équipe essentiellement féminine. C’est vrai définitivement, José était drôle, et d’une 3 courtoisie, mes amis ! 4 5 “Eh Margo, a sa ki rivel” , commenta Sidone. “Hum, la fin du monde ka préparé, ehehey ! Renchérit Margo. Ainsi, démarra un curieux rituel. Tous les matins, José même très brièvement contactait Ergeline au téléphone pour faire un brin de causette. Il égayait drôlement ses journées au boulot, qui étaient quotidiennement si monotones. En effet, comme nombre de jeunes diplômés de sa promotion, elle s’était trouvée contrainte de saisir une fois sur le marché du travail, ce qu’il lui avait été proposé d’emblée : un job. Si décevant soit-il, il lui permettait de payer son loyer, ses sorties nocturnes, et d’économiser pour financer des voyages qui lui faisaient tant miroiter. Car, évidemment son salaire minuscule ne lui permettait pas de faire des extras, et de s’offrir le luxe du dépaysement. Le plus cruel dans tout ça, c’est qu’Ergeline n’avait pas
ménagé ses efforts pour gagner ces extras de la société libérale. Elle qui avait consacré six ans après le bac à se former dans les villes européennes, dans le but en vérité d’occuper des fonctions bien mieux rémunérées, une fois revenue au pays. Ce pays, où le sentiment de l’urgence du retour, entretenu si ardemment s’apparentait davantage désormais à un fantasme grotesque et honteux. La désillusion était complète, et Ergeline circonspecte demeurait dans une hébétude quasi permanente. Tous ses projets, toutes ses aspirations semblaient paralysés par le Noyau. Le Noyau était pour Ergeline cette bête immonde, qui verrouillait habilement ce qu’il convenait d’appeler le système. – Qu’importe ! Se disait-elle, du moins au début. Que pouvait-elle faire d’autre, de toute façon. Sauf que le Noyau, lui était bien en place, et alimenté de l’apport des nouvelles recrues lourdement parrainées. Ces pistonnés étaient conditionnés afin de poursuivre le travail d’épuration contre ceux qui gênaient le système. Hors du Noyau, point de salut. Où était donc l’erreur qui avait faussé à ce point les calculs d’Ergeline, la plongeant dans un quotidien professionnel tellement aberrant. Alors, man’zelle Ergeline flottait en lévitation dans cette société à laquelle pourtant elle avait tant voulu appartenir, secouée à la fois d’indignation, et de consternation. La sincérité d’antan de son sourire doublement affable et naïf, avait laissé place à un rictus hagard et triste. Voilà ce que ce système avait fini par faire d’elle : une paumée incapable d’être prise au sérieux, et à qui on pouvait proposer en dépit de son niveau d’ingénieur en aménagement du territoire, sans le moindre scrupule un emploi de frappe au kilomètre. Et gare, vu le chômage qui touche plus de quarante pourcent des jeunes, elle serait jugée ingrate, suffisante, si elle se refusait à cette opportunité. A ce stade-là, il ne lui restait désormais plus que la pitié. Ses forces mentales et intellectuelles avaient fini par être anesthésiées, à tel point que l’indignation et la consternation n’étaient plus à sa portée. Alors, lorsque cette voix sonore et rassurante se fit entendre, la lumière fût dans l’obscur du cœur d’Ergeline, qui avait presque oublié la chaleur si singulière de celle-ci. C’était convenu et décidé, il fallait qu’ils se voient de visu quand même. José invita donc un soir Ergeline au restaurant. Il lui laissa le choix de la table, mais celle-ci trop intimidée insista pour qu’il lui fasse des propositions. Finalement, ils optèrent pour quelque chose de classique. Une table spécialisée dans les plats de viandes grillées. José était très volubile, il ne laissait rien de côté. Sa vie, sa famille élargie, sa situation fiscale et même ses projets. Tout était revu et commenté, en détail. C’était son grand oral, il l’avait préparé avec soin, ça s’entendait et se laissait regarder. Ergeline, parlait peu mais écoutait avec avidité, observait tous les faits et gestes de son interlocuteur, puis souriait et riait sans retenue. Un jeune homme au visage d’ado, et une jeune femme aux yeux las et inquiets riant bruyamment, voilà un bien curieux duo, se disait Tiffany assise en face de Pierre, à deux tables plus loin du couple. Cela faisait dix ans qu’elle vivait avec Pierre, les deux filles et leurs deux chiens. Leur couple était à l’instar de beaucoup d’autres : un foyer. Pierre était un bon père, les deux filles et les deux chiens l’adoraient. Ce n’était pas étonnant pensait Tiffany, il est si gentil. Globalement et quotidiennement Pierre et Tiffany n’avaient presque jamais rien à se dire, et occasionnellement lorsqu’ils se parlaient en se croisant dans la maison, c’était pour exposer leurs désaccords sur le thème des enfants, ou des chiens. Elle travaillait beaucoup parce qu’elle aimait ça, du moins le pensait-elle. Il était très rarement à la maison, pris dans ses activités associatives et artistiques, parce qu’il était fait pour ça, en était-il convaincu.
Une fois par mois juste après ses menstruations, Tiffany couchée auprès de Pierre dans leur litking sizedu pied, la cheville de ce dernier. C’était le code. Alors allongé sur le taclait dos, il se retournait vers elle, et sans un mot la chevauchait. C’était ainsi. Voilà c’est fait, rendez-vous aux prochaines règles, se disait Tiffany. Ce n’était pas déplaisant, mais… Si seulement je pouvais en être dispensée, se disait-elle encore, mais… Pierre est si gentil, il en souffrirait sans doute trop. En plus quand il eut fini, il lui disait toujours merci. La politesse, ça doit pouvoir servir aussi à ça non ; ouvrir des portes. C’était bien la première fois en six ans, exactement l’âge de la petite dernière, que Tiffany acceptait de se rendre au restaurant en tête à tête avec Pierre, son compagnon. En fait, ce qu’elle craignait se produisit. Elle s’ennuyait et pour dissimuler cela, elle lui parlait de ses frères et sœurs, des histoires de cul de ses collègues, ce qui les amusa beaucoup au demeurant. Quelle était cette atmosphère si étrangement sucrée et molletonnée qui était en train de s’installer là, pensait José. Décidemment, elle me plaît de plus en plus. Ergeline baissa pudiquement les yeux sous le coup de l’émotion, comme si elle pouvait lire dans ceux de José, tout ce qui les transportait à l’unisson précisément à ce moment-là. Dans la même salle climatisée de ce restaurant situé dans le cœur historique de Cayenne, à une autre table était posé un autre couple qui s’apprêtait à passer commande, lorsque le mobile de la jeune femme se mit à sonner. – Allô Loretta, mais qu’est-ce qu’il se passe ? Je ne comprends pas ce que tu dis, je suis au restaurant il y a un peu de bruit autour de moi. Guylène a quand même décroché son cellulaire, malgré les gros yeux que lui faisait Edouard. Il ne pouvait pas comprendre qu’on ne puisse éteindre son téléphone portable même au restaurant. Cette mobile – pollution obsessionnelle de Guylène lui était de plus en plus insupportable. 6 Edouard et Guylène étaient au fil du temps devenus en quelque sorte des « sex friends » . Leur amitié durait depuis plus de quinze ans, mais Edouard, malgré l’amour et l’admiration qu’il portait à Guylène, se refusait à quitter son épouse. Il lui devait tant à cette dernière, et puis jamais elle ne haussait le ton, il n’avait rien à lui reprocher, rien. Du moins c’est ce qu’il lui semblait. Quant à Guylène, elle ne voulait pas s’embarrasser de sentimentalisme au rabais, lui laissant pour seule perspective l’aléa de secours, résumé par cette expression laconique et piégeuse : « on ne sait jamais ». Dicton qui a brisé et brise encore tant de femmes reléguées au rang très souvent subi de maîtresses, voire de seconde couche. Ce qui peut paraître aberrant, c’est la force de cette institution factuelle, qui fait la chiquenaude à la sacro-sainte interdiction républicaine de la polygamie, dont se vante l’institution officielle bien française. Guylène, elle ne voulait pas se « farcir » l’histoire de l’antériorité de la gencive sur les dents. Elle ne voulait pas non plus s’abreuver de menthe à l’eau, ni s’étourdir d’espoirs « mal 7 papaye » . Elle voulait jouir. Oui, jouir de la vie, et au moins en «3D ». Ils rigolaient et échangeaient bien ensemble, Guylène concevait sans embarras de 8 s’encanailler avec lui, parce qu’il étaitcleanrespectueux. En outre, leurs ébats étaient et plutôt à son goût. Alors, c’était pratique de l’avoir sous la main. Mais pas question de s’y attacher, et d’en attendre quoi que ce fût. C’est en tout cas ce qu’elle se disait, et qu’elle s’efforçait de croire. Edouard lui, disait très souvent des « je t’aime » sans complexe à Guylène. Cette dernière 9 ne pouvait s’empêcher de penser que tant d’hommes cultivaient cette forme d’incongruence . Ils étaient incapables de coordonner leurs mots à leurs actes. Que savait-il de l’amour ? Il affirmait aimer aussi sa femme, Inge, celle auprès de qui il s’affichait. Guylène ne savait que penser. Comment pouvait-il mettre sa tête entre ses jambes à elle, et prétendre aimer
l’âme et le corps d’une autre femme, à qui il devait de surcroît tant. Mais que savait-elle, elle-même de l’amour ? Alors, quand Edouard prononçait ses « je t’aime », elle ressentait une forme de gêne, confinant à l’écœurement. Elle avait envie qu’il se taise, et de museler aussi ses propres sentiments. Mais au lieu de cela, elle lui adressait un regard troublé qui encourageait Edouard à y voir de la complicité, là où il n’y avait que perplexité et humeur. Oui, sans doute qu’elle-même ne savait-elle presque rien de l’amour. – Loretta ? Mais tu sanglotes, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Au même moment Edouard lève les yeux au ciel. « Guylène et ses copines » pense-il. – Quoi, Freddy t’a encore battue, mais depuis quand subis-tu tout ça ? Edouard entend sangloter la jeune fille à l’autre bout du fil. – Attends, calme toi, j’arrive. Surtout ne bouge pas, j’arrive tout de suite. – Edouard, je sais ce que tu vas me dire, mais je dois me rendre auprès d’elle, elle est mal, elle saigne, cetenc…a cassé une dent. Il faut qu’elle porte plainte cette fois. Je suis lui 10 éberluée. Elle ne m’a jamais confié que ce fils de p… levait la main sur elle . – Guylène, je comprends ta colère mais vas-y mollo. Il ne faudrait pas que tout ça te retombe sur le coin du nez. Ce Freddy, de ce que je sais a connu le milieu carcéral à un moment de sa vie. Alors fais attention à toi quand même. Tu sais bien des fois, on veut 11 apporter son aide, et c’est juste le plus couillon qui garde la chaloupe . – Mais tu ne comprends rien Edouard, il s’agit de porter assistance à une personne en danger, de surcroît une amie. Toi, le psy tu devrais pouvoir comprendre ça, non ?! – Bon, bon pas la peine de me faire ton regard noir. On se voit quand alors dans tout ça ? – Tu vas pas me faire suer, tu as ta monture à domicile non, tu n’as qu’à la chevaucher… – Guylène, ce que tu peux être méchante. – Bon je file. Je t’appelle. Bisou. – Guylène, envoie-moi plutôt un message. Guylène ! Alors qu’il lui murmurait presque imperceptiblement « je t’aime », elle s’était déjà dirigée en pressant le pas vers la sortie du restaurant. – Alors, tu es satisfaite de ton plat ? Demanda José à Ergeline. – Excellent, la viande de bœuf est tendre et goûteuse, répondit-elle, et toi ? – Idem, mais être avec toi, te voir enfin, accroît la satisfaction de mes papilles. Alors, qu’est-ce que tu fais à part taper des courriers, et collecter les objets trouvés sur la voie publique Ergeline. – Je me rends à l’hôpital pour faire don de mon sang au moins une fois par trimestre. C’est ma façon de dépasser ma phobie des seringues. – Tu es une drôle de fille tu sais, et… – Je bouquine, je m’informe même si je ne sais pas encore à quelle occasion je pourrai faire usage de ces informations. Malgré mon malaise professionnel actuel, rester intellectuellement éveillée, c’est ma manière de combattre fébrilement l’absurde de ma situation. – Mais dis-moi ça t’intéresserait de créer une entreprise… – Qui puisse ne pas connaître la crise, à Cayenne City, c’est drôlement culotté d’avoir de telles ambitions… M’associer dans une affaire avec un groupe de personnes, pourquoi pas. Mais me lancer seule, j’avoue que je ne m’en sens pas capable, le rouleau compresseur du système, m’a déjà beaucoup trop abimée. – Ergeline ne soit pas si défaitiste, d’ailleurs quelle est l’origine de ton prénom ? Je n’en sais strictement rien, et puis tu sais je déteste mon prénom. Cela fait maintenant près de dix minutes que...
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