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DÉCONFITURES ET PAS DE POT

Kathy Dorl



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature sentimentale. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-257-6 « Tout ce qui peut mal tourner, va mal tourner. »
« Tout s’arrange toujours, même très mal. »
Lois de Murphy 1 – Octobre 2010

« Selon une étude, 100 % des phrases qui commencent par “Avec tout le respect que je
vous dois” signifient : “Va te faire enculer”. » (Christine)


— Mais pourquoi je n’ai jamais appris l’anglais, triple conozof que je suis ! Et pourquoi ils
ne parlent pas un mot de français, ces Ricains !
JM a passé une journée et une soirée plus que merdique. En déplacement sur Miami, il a dû
subir la « grève de traduction » d’une parfaite hystérique, selon ses termes, recrutée à Paris
quelques semaines plus tôt et qui devait sentir qu’elle n’allait pas s’entendre avec son
nouveau patron qu’elle qualifiait d’imbuvable. Elle prétendait être parfaitement bilingue et
efficace, aussi JM souhaitait-il la voir intégrer son équipe en tant qu’assistante et traductrice
lors de ses déplacements à l’étranger.
Cet important dîner avec John, l’un de ses plus gros clients américains, où se joue une
grosse partie de son carnet de commandes pour l’année à venir, est donc l’occasion parfaite
pour Christine de faire ses preuves ou de faire payer à JM ses attitudes hautaines, arrogantes
et dédaigneuses vis-à-vis de ses collaborateurs.
Par la suite, JM apprendra que Christine s’est fait embaucher pour venger l’un de ses amis,
viré manu militari pour une faute grave injustifiée, la bobine du pauvre collaborateur ne
revenant pas à JM. Le tribunal des prud’hommes n’a pas pu trancher, par manque d’éléments
concrets. Le pauvre gars s’est donc retrouvé sans boulot et sans indemnité compensatrice.
Dès le début du voyage, JM a commencé à avoir quelques doutes sur l’équilibre mental de
sa toute nouvelle collaboratrice. Égoïste, un brin dictateur, mais aussi poltron, il a tremblé
pendant tout le vol Paris-Miami. En effet, aux crises d’excitation succédaient des phases de
profonde dépression. Assise à côté d’une issue de secours, Christine a tout d’abord tenté
d’actionner la poignée d’ouverture de la porte alors que le puissant Airbus était numéro un au
décollage, moteurs rugissants.
— Relaaaax, JM ! lui a-t-elle lancé avec un rire digne d’une jument nymphomane
surmenée alors qu’en sueur, il attrapait vivement la main accrochée au levier, sous le regard
perplexe des passagers de la classe affaires.

4 Plus tard, au-dessus de l’Atlantique, au bord de la crise de nerfs et avec un regard
démoniaque, elle a sorti un paquet de cigarettes, car « il fallait absolument qu’elle en grille
une ou elle allait se sentir mal ». JM ne sait toujours pas s’il doit remercier le grattoir usé de la
boîte d’allumettes ou son pouvoir de persuasion, inédit, voyant sa dernière heure arriver. Au
bout de trente interminables minutes, elle a fini par abandonner l’idée pour tenter de démonter
son accoudoir et de faire un scandale auprès de l’hôtesse, ses écouteurs ne fonctionnant
apparemment pas. L’hôtesse a eu un mal de chien à lui faire comprendre que la prise jack de
son casque n’était pas correctement introduite dans la prise du système audio de l’avion.
Pendant ce temps-là, JM ne rêvait que de lui coller une bonne droite.
La business class coûte suffisamment cher pour que tout chef d’entreprise, homme ou
femme d’affaires puisse exiger a minima le calme nécessaire pour un sommeil réparateur ou
pour travailler sur ses dossiers. Pour JM, la classe affaires est une façon de parader en surfant
sur son succès professionnel et en affichant sa Rolex de manière ostentatoire. Par contre, en
dehors de ses bureaux parisiens et de sa vie privée, JM déteste se faire remarquer aussi
lamentablement ; pour le coup, il a été servi. Non seulement Christine a refusé de travailler
sur les réunions à venir, mais à l’arrivée, ils sont descendus de l’appareil sous le regard
réprobateur de l’ensemble des passagers et du personnel de la cabine.
Il aurait dû se douter que ça n’irait pas en s’arrangeant. Il a déjà remarqué que la névrosée
est du genre à s’inviter dans les conversations par des : « Je peux vous parler une seconde ? »
Ce qui se traduit pour JM par : « Je peux vous casser les couilles vingt minutes ? » Il l’a déjà
envoyée balader plusieurs fois à Paris. Il ne supporte pas d’être dérangé par une simple
secrétaire, même bilingue.
Le soir même, en plein dîner, Christine, volontairement en mode chieuse à plein-temps,
décide de ne plus traduire. Mademoiselle a faim. Les traductions simultanées l’empêchent de
déguster son sea-bass – un délicieux bar de ligne, également hors de prix – comme elle le
souhaite, c’est-à-dire en prenant tout son temps. « Manger vite est mauvais pour la
digestion », souligne-t-elle d’un air narquois, jubilant de la radinerie de JM à propos de ce
qu’il appelle « les dépenses inutiles ». Le bruit court que la dernière fois qu’il a invité son
exfemme au restaurant, c’était pour leur mariage. JM et John, qui se sont contentés d’une salade
Caesar, avalée rapidement, n’ont pas d’autre choix que de patienter le temps qu’elle finisse
son plat.
JM fulmine et commence à remettre sérieusement en cause les techniques de recrutement
de François, son plus fidèle et sérieux collaborateur depuis des années. Lors du recrutement,
François était loin de se douter des desseins de Christine. Une fois le poisson et les brocolis terminés, la miss se décide enfin à faire son job, mais ses
traductions sont hésitantes et pour le moins approximatives. JM est bien loin de la fluidité des
traductions simultanées qu’il a observées plus tôt. Christine bute sur les mots, questionne le
client sur la définition exacte de telle expression, perd le fil sans perdre le nord, car elle
n’hésite pas à commander une nouvelle bouteille de cet « amazing wine » et une part de « key
lime pie », un délicieux dessert, lorsque le serveur passe à leur table. Conclusion, les échanges
professionnels entre JM et son client sont incohérents et limite surréalistes. Par contre,
l’addition est tout à fait cohérente et plutôt salée.
— Elle n’a pas la lumière à tous les étages, celle-là ! peste JM à voix basse, ulcéré de voir
sa réunion se transformer en naufrage. Il neige sous le scalp de cette détraquée !
La patience de JM n’est pas son point fort. Il a tenu au-delà de ses limites, victime de sa
dépendance en anglais. Il explose violemment au moment où Christine remballe le client qui,
excédé par son attitude, lui demande non sans ironie si elle maîtrise un tant soit peu l’anglais
ou si elle le fait exprès. JM lui commande immédiatement un taxi direction l’hôtel et lui
ordonne de quitter les lieux.
— Avec tout le respect que je vous dois…, tente Christine.
D’un geste de la main, JM l’interrompt.
— Désolé, mais nous arrêtons notre collaboration ici même, vous prendrez le premier
avion pour Paris demain. Tondre la banquise aurait été certainement plus efficace que de
m’accompagner ici. Et je ne parle pas de votre comportement inadmissible et incompatible
avec votre emploi.
— Ne parlons pas du vôtre ! riposte Christine aussi sec. Vous êtes un odieux personnage,
imbu de votre personne, méprisant et mal élevé !
JM prend un air indigné.
— Ça me fascine de voir avec quelle facilité on confond de nos jours le fait d’avoir du
caractère avec celui d’être mal éduqué !
— Vous n’avez pas de caractère, vous êtes arrogant et suffisant, et votre boulot, vous
pouvez vous le coller où je pense ! Vous n’avez pas une once d’humanité, et cela finira par
vous coûter cher. Votre réussite vous monte à la tête !
— Par contre, y a des gens qui ne réussiront jamais, et t’en fais partie, ma petite ! ironise
JM.
— Pauvre type ! Vous ne connaissez rien de la vie, sauf le numéro de votre compte en
banque ! Vous n’êtes qu’une brute, vous êtes agressif et injuste envers tout le monde, sauf vos
clients ! JM ne relève même pas. Via son smartphone, il envoie aussitôt un e-mail à François,
exigeant qu’il modifie le billet de retour de la miss casse-burnes au lendemain première heure
et que son solde de tout compte soit prêt dès son arrivée à Paris.
Heureusement qu’elle est encore en période d’essai, songe JM, soulagé. Et tant pis, je
finirai mon voyage professionnel avec mes quelques mots d’anglais !
Et c’est de ma faute ! Je prendrai ces cours intensifs que me propose cette société
linguistique dès mon retour sur Paris, se promet-il. Mais il faut que je négocie les prix, c’est
beaucoup trop cher !
En attendant, il faut bien qu’il se débrouille seul. Heureusement, son client, compréhensif,
s’est finalement amusé de la situation et ils peuvent finir leur réunion de travail, crayon à la
main. Les chiffres suivis de quelques zéros, les calculs de marges et pourcentages se lisent
d’une manière internationale.
*
* *
JM a repris sa voiture de location tard dans la soirée. Éreinté par son voyage et le stress des
événements du dîner, il roule doucement en continuant à rager à haute voix contre Christine.
« Cette fille est complètement givrée ! Y a une équipe de foot dans son cerveau, mais pas
le moindre entraîneur ! Et de quel droit elle me parle ainsi ! Personne n’a jamais osé ! Une
vraie ratée ! Imbaisable, de surcroît ! »
Une voiture de police sortie de nulle part enclenche sa sirène et se place derrière lui tous
gyrophares allumés.
Et maintenant, c’est la flicaille qui s’y met ! peste-t-il intérieurement.
— Quoi encore ? tempête JM.
Il vérifie toutefois si sa ceinture est bien attachée et ses feux, bien allumés. Sûr, comme
toujours, de n’avoir commis aucune erreur, il ralentit encore plus et serre à droite pour laisser
passer le véhicule de police qui est si proche qu’il pourrait renifler sa plaque
d’immatriculation.
— Mais il va finir par me dépasser, le spécialiste en trous de balle ! (JM ouvre sa fenêtre et
fait de grands signes pour que la voiture le double) Allez, Starsky ou Hutch, passe !
Ce n’est qu’environ un kilomètre plus loin, face à un barrage d’une dizaine de voitures,
tous phares allumés, et flics aux armes pointées dans sa direction, qu’il doit se rendre à
l’évidence : on lui reproche peut-être quelque chose…
— Y a une couille dans le potage ! marmonne JM, légèrement inquiet.
Effectivement, il y en a une, voire deux, même trois.
La première, c’est qu’à l’inverse de la France où la police double et demande au véhicule de se garer sur le bas-côté, la police américaine reste derrière le véhicule qu’elle souhaite
contrôler. Et ça, JM, qui sait tout, ne le sait pas. De plus, rouler trop lentement est une attitude
suspecte aux États-Unis, traduisant l’abus d’alcool. Et ça encore, malgré sa science infuse, JM
ne le sait toujours pas. Enfin, son refus d’obtempérer a monopolisé une douzaine de véhicules
de la police floridienne, et ça, le chef de la police n’aime pas du tout.
Après une fouille complète et la vérification de ses papiers, JM peut enfin repartir après un
dernier sermon du chef de la police qui tambourine sur le capot de la voiture :
— You have to stop when a police officer requests you to do it !
Apparemment, l’officier est très énervé que JM lui ait fait perdre son temps dans une ville
à la criminalité élevée. Il suffisait qu’un seul des policiers perde son sang-froid pour que sa
voiture soit criblée de balles.
— You had to stop ! This is the law ! martèle toujours l’officier en s’en prenant encore au
capot.
— Il va finir par me cabosser la bagnole, ce con ! Ça va me coûter une fortune quand je
vais la ramener au loueur, grogne JM.
Heureusement, le fait que JM soit étranger est une circonstance atténuante. Il reprend
finalement son véhicule, PV salé à la main, encore légèrement tremblant du risque encouru et
agacé par cette perte de temps.
Heureusement que j’ai gardé les mains sur le volant pendant l’interpellation ! pense-t-il.
Un geste brutal ou mal interprété et j’étais transformé en passoire. Bande d’abrutis !
— Une vraie journée de merde ! grommelle-t-il en garant sa voiture devant l’hôtel. Il faut
que je colle l’autre bipolaire dans l’avion et que je finisse mes rendez-vous professionnels à
l’arrache, sans traduction. Impossible de prendre le risque de donner une seconde chance à
Christine, les clients de demain seraient certainement moins compréhensifs s’il lui reprenait
l’envie de péter une durite en refusant de traduire, car le café est trop « américain » ou les
donuts trop gras. Quoiqu’elle risque de refuser une seconde chance… Cette conne est venue
jusqu’ici juste pour me donner une bonne leçon ! Mais pour qui elle se prend ? Enfin, demain
est un autre jour. Quoique, ne te réjouis pas trop vite, il est fort possible qu’il soit tout aussi
merdique !
JM est un autodidacte.
Il a grandi dans une cité HLM toulonnaise. Son paternel avait la paluche facile ; pour un
simple retard, il octroyait généreusement claques et coups de ceinture aussi facilement qu’un
distributeur de prospectus. La large main calleuse s’abattait généralement sur la tête de JM ou
sur celle de son frère, Paul, la faisant violemment basculer d’avant en arrière. Le bénéficiaire, sonné par le coup de massue, détalait alors en titubant.
Il en imposait, le paternel, et ses colères faisaient peur. Corse d’origine, c’était un grand
colosse massif et bourru, avec des principes de droiture et d’honnêteté dont JM n’a pas
forcément hérité. Il quittait l’appartement avant le lever du soleil pour rejoindre son poste de
grutier aux Forges et Chantiers de la Méditerranée et rentrait, harassé, à la nuit tombée. Son
unique et faible salaire couvrait à peine les dépenses de la famille. Aussi tous se serraient-ils
la ceinture. JM récupérait généralement les habits élimés aux coudes et aux genoux de Paul,
devenus trop petits pour lui. La table unique de leur petit appartement servait à tous. Il fallait
que JM et son frère y fassent rapidement leurs devoirs avant que leur mère n’en ait besoin
pour préparer le dîner.
Souvent, le paternel rentrait plus tôt et passait en revue les deux petites têtes penchées sur
les cahiers d’écoliers, qui s’appliquaient dans les ronds et déliés de leur page d’écriture,
chacun des enfants étant soulagé dès que l’attention paternelle se reportait enfin sur le frérot.
Parfois, le vieux bougre en interpellait un.
— Cinq fois cinq !
Avec une taloche en prime pour celui qui hésitait de trop ou qui avait le malheur de
répondre « 24 ».
— Non, 25 ! rugissait le père.
« Je ne suis pas tombé loin ! », avait osé riposter une fois JM, rebelle, ce qui lui avait valu
une raclée mémorable, mais surtout l’admiration et le respect de son frère pour des décennies.
JM avait quitté l’école bien jeune malgré l’avis du vieux qui, pour lui apprendre la vie,
l’avait fait embaucher en tant qu’apprenti mécano dans un garage, puis aux constructions
industrielles de la Méditerranée. Mais à l’inverse de Paul, JM n’était pas un « manuel », au
plus grand regret de son père.
JM voulait être musicien, batteur plus précisément. Jeune, il avait investi ses faibles
économies d’apprenti mécano dans des cours de batterie. Devenu adulte, il s’était engagé trois
ans dans l’armée, spécialisation musique militaire à Versailles. Ses après-midi libres lui
permettaient de fréquenter la grande école de batterie « Kenny Clarke et Dante Agostini ».
Mais à défaut de devenir le nouveau Phil Collins, JM était devenu un brillant homme
d’affaires. Après avoir tenu pendant quelques années une chaîne de magasins d’instruments
de musique florissante, il avait été obligé de la vendre. Son ex-femme, Sonia, fondatrice tout
comme lui de l’entreprise, lui avait proposé de lui vendre ses parts, ce qu’il avait refusé lors
d’un divorce assez difficile où il avait eu tous les torts. Normal quand on collectionne les
maîtresses presque sous le nez de son épouse. JM avait alors cédé les magasins au plus offrant, récupéré ses billes en laissant une ex-épouse dévastée après tant d’années
d’humiliations. Mais JM s’en fichait, son objectif étant de tenter de se refaire ailleurs, de
réussir, d’avoir la carte Platinum et de voyager en first class.
C’est désormais chose faite. JM a monté une affaire assez juteuse dans la distribution
internationale de produits cosmétiques. Son bon relationnel et son travail acharné lui ont
permis de se faire une place respectable dans le milieu du trading international. Il détient
plusieurs filiales de distribution en Tunisie, en Espagne, en Russie, en Inde et au Liban.
Plutôt bel homme, il collectionne désormais les jolies femmes, les belles voitures et les
costumes Versace. Il possède un très bel appartement dans le Marais, décoré avec goût, et
quelques œuvres d’art. Son père, s’il n’était pas parti si tôt, aurait été fier de lui. Sa mère ne
lui avait survécu que quelques années. Et JM a d’assez bonnes relations, quoique épisodiques,
avec son frère. À l’époque des magasins de musique, Paul s’occupait de la gestion des stocks
et avait été licencié par JM lors de la vente des magasins. Depuis, il semble avoir fait son
chemin en tant qu’entrepreneur dans le bâtiment. Il sollicite souvent JM pour des réunions
familiales que JM décline, faute de temps, débordé par son travail, ce qui semble peiner son
frère.
Arrivé dans sa chambre d’hôtel, JM ouvre immédiatement son laptop et vérifie ses boîtes
e-mail. À cette heure tardive sur la côte Est des États-Unis, il n’y a guère de messages, sauf
un de François, qui arrive toujours très tôt au bureau et s’inquiète de voir son boss sans
traduction pour ses prochains meetings.
JM lui répond par e-mail :
Ne t’inquiète pas, je vais me démerder, un de mes cousins habite Tampa, je vais le
contacter et lui demander de venir m’aider. Toi, tu t’occupes de rapatrier Christine
immédiatement et de rompre son contrat de travail. Je ne veux plus la voir à mon retour.
Mais où l’as-tu trouvée, celle-là ? Tu n’as même pas vérifié son niveau d’anglais ! Ne me fous
plus dans ce genre de galère, François ! T’en as fait quoi, de tes compétences ? Tu les as
filées à quelqu’un d’autre ? File-moi son numéro que je l’embauche à ta place.
En plus, elle est limite psychopathe, cette chieuse ! Je te promets, François, que j’aurais
plus de chances de satisfaire définitivement une nymphomane que de faire entendre raison à
cette foldingue ! 2 – Début novembre 2010

« Ce n’est pas l’endroit d’où l’on part qui définit l’endroit où l’on arrive. » (François)


— T’as égaré ta tête dans une prise de courant ?
— Pourquoi vous me dites ça, JM ?
— Tu ne m’as pas l’air bien réveillé. T’as les cheveux en pétard et t’es pas concentré sur
ce que je te dis.
La puissante Maserati avale les kilomètres en direction de Bruxelles. François et JM ont
rendez-vous au siège de cette grande marque de produits cosmétiques avec laquelle ils
négocient un contrat de distribution exclusive pour l’Espagne depuis plusieurs mois. JM est
tendu, son pied bloqué sur l’accélérateur en témoigne. Il déteste quand son plus proche
collaborateur n’est pas au top de sa forme, surtout pour les gros rendez-vous. L’exclusivité de
la distribution de cette marque développerait très nettement son chiffre d’affaires, sa seule
préoccupation. Son partenaire basé à Barcelone, surnommé « J’achète », car il finit toutes ses
phrases par un : « Moi, j’achète toute la journée » avec un fort accent juif-pied-noir, est prêt à
leur passer de grosses commandes.
— Le plan marketing est complet ?
— Oui, JM.
— Au niveau du business plan, on annonce quoi comme chiffres pour la première année ?
Et sur combien de magasins ?
Installé sur le siège passager transformé pour l’occasion en véritable annexe de son bureau,
François recherche fébrilement dans le volumineux dossier de présentation les informations
que son boss réclame.
Le téléphone portable de JM se met à vibrer. Il jette un coup d’œil à l’écran.
— Merde, c’est mon frère qui veut encore m’inviter chez lui. Prends l’appel et dis-lui que
je suis en déplacement pour deux semaines. Ces réunions de famille me gonflent !
François s’exécute et raccroche au bout de quelques secondes.
— Je crois qu’il est vexé.
— Ça lui passera ! Je n’ai pas envie d’entendre parler plomberie, électricité, carrelage,

11 peinture. Ça me saoule ! Je suis à des années-lumière de ce monde !
Cela fait quelques années que François travaille pour JM, il était déjà l’un de ses vendeurs
à l’époque des magasins de musique. Avec le temps, François s’est habitué au caractère de
son boss. Et lorsque JM s’est lancé dans la distribution de produits cosmétiques, c’est tout
naturellement qu’il a embauché François, mais cette fois-ci à un poste clé, sans se soucier
vraiment de ses réelles compétences. François est le secrétaire de direction, le responsable des
ressources humaines, le logisticien, le responsable achat et facturation. Bref, l’homme à tout
faire. Sont-ce ses origines modestes qui font que JM ne fait guère confiance et qu’il ne
délègue qu’à ses proches ? Hier, son frère Paul à la gestion des stocks et aujourd’hui, François
en tant que bras droit ? Une chose est sûre, François croule sous le travail et les
responsabilités. Et parfois, il sature, comme ce matin. En plus, il se soucie de sa jeune épouse
qui supporte mal les appels intempestifs de JM tous les soirs au moment du dîner et les
déplacements quasi permanents de son mari. Elle essaie de gérer au mieux le côté invasif de
JM et du travail dans leur vie de couple. Dans ces moments-là, François s’en veut de ne pas
savoir dire non à son ogre de travail de patron et en a parfois marre que tout repose sur ses
épaules. Mais François et son épouse composent avec, grâce au salaire très correct qu’il
touche chaque fin de mois. Car si JM est exigeant et se repose facilement sur ses plus proches
collaborateurs, les salaires sont confortables. C’est le seul point positif qui retient les salariés.
Sinon, JM n’aurait aucun collaborateur. Aussi, chaque fin de mois, il met sa radinerie de côté.
— Ça va, pas trop chiante, ta femme ? pouffe JM.
— Non, pas du tout ! réplique François. C’est juste que mon travail prend un peu trop de
place dans notre couple… C’est tout !
— Tu peux toujours aller faire la manche, si tu préfères ! lance JM d’un air méprisant. Y
aura toujours dix personnes qui voudront prendre ton job !
— Ce n’est pas le cas ! conteste François.
— Alors, de quoi te plains-tu ? Tu préfères devenir un de ces glandeurs qui vivent sur le
dos de nos cotisations ?
— Mais non, JM…
— Alors quoi ? Pour réussir, faut faire certains sacrifices ! Regarde-moi ! Je n’arrête pas
une seconde.
— Oui, mais vous, vous êtes le patron !
— C’est clair que toi, t’aurais du mal à le devenir ! lance JM d’un air moqueur. La vie,
c’est comme un jeu d’échecs, il vaut mieux être brillant si on ne veut pas être mat !
— J’aimerais juste être plus souvent auprès de mon épouse, avoue François. Elle est adorable de compréhension et ne me dérange jamais dans mes heures de travail.
— Dis-lui plutôt de s’occuper de tes fringues au lieu de se mêler de ton boulot. Regarde ta
chemise : on croirait qu’elle a été repassée dans la gueule d’une vache !
— Primo, vous êtes hors sujet, et secundo, vous êtes un sale macho, proteste François,
vexé.
— Allez, fais pas la gueule ! ricane JM. Je suis contre l’humour machiste et je n’ai aucune
envie de me brouiller avec les femmes, j’aime trop le linge propre et repassé !
François se contente de hausser les épaules.
JM est parfois insupportable et autoritaire, il n’est pas apprécié de ses collaborateurs,
mais le salaire est à la hauteur de ma charge de travail, reconnaît François.
L’unique qualité de JM est la fidélité en amitié – enfin… toute relative. Notamment envers
son ami d’enfance, Vincent, devenu son expert-comptable. Ils se sont connus au lycée qu’ils
fréquentaient tous deux.
Issu d’une famille plus aisée, Vincent avait tout d’abord choisi le notariat, mais sa vocation
s’était arrêtée net lors d’un stage dans une étude. Un des notaires lui avait demandé d’aller
chercher « la grosse ». Au lieu de rapporter l’acte en question, il avait informé la rondelette
secrétaire des archives que le notaire voulait la voir. Après cette expérience douloureuse –
notamment pour sa joue, qui avait gardé pendant deux jours la trace de la main potelée de
cette charmante, mais dodue secrétaire –, Vincent s’était rendu à l’évidence : l’expertise
comptable était peut-être un métier moins risqué.
Et JM est devenu l’un de ses plus gros clients, exécrable et odieux malgré leur amitié. Il y a
quelque temps et pour quelques euros d’économies, il était sur le point de changer de cabinet
comptable. Vincent a dû revoir ses honoraires drastiquement à la baisse pour pouvoir
conserver JM en tant que client alors que son cabinet est une référence de sérieux dans le
Tout-Paris. Voilà ce qui s’appelle l’amitié, selon JM.
— Au fait, as-tu donné les dernières pièces comptables à Vincent ? On doit sortir le bilan
bientôt et ce con me coûte une fortune à s’occuper de ma comptabilité. Autant le faire bosser !
JM a, en plus de tous ses autres défauts, cette fâcheuse habitude de sauter facilement du
coq à l’âne. Ce qui a le don d’exaspérer François qui est encore en train de vérifier les chiffres
du business plan.
— Alors, tu lui as donné ? relance brutalement JM.
François soupire et ferme brutalement le dossier qu’il tient entre les mains.
— Non, JM, je vous signale que j’ai passé les deux derniers jours à potasser les dossiers
pour ce fichu rendez-vous et que je ne peux pas être à deux endroits en même temps. Vous remarquerez que je suis avec vous dans cette voiture qui roule à tombeau ouvert et je n’ai pas
suffisamment de pratique en téléportation pour me lancer tout seul sans moniteur, ajoute-t-il
ironiquement.
JM éclate d’un rire sarcastique.
— Toi, t’as vraiment dérapé sur tes pantoufles, ce matin ! Et je ne roule pas à tombeau
ouvert, je suis à peine à 130. Je suis sûr que je peux la pousser jusqu’à 300 km/heure sans
qu’elle bouge d’un poil, cette caisse.
JM augmente le son de la radio et commence à accélérer. La puissante berline fait un bond
sur l’autoroute.
— Si ça vous chante de repasser le permis, allez-y, foncez, lâche laconiquement François
qui replonge dans ses dossiers.
— Non, François, si j’accélère, c’est que le temps c’est de l’argent, surtout si c’est une
Rolex ! fanfaronne JM tout en désignant la montre tout or attachée à son poignet.
*
* *
JM n’aura pas à repasser le permis, il a juste dépassé de quelques kilomètres-heure la
vitesse autorisée et s’est fait arrêter au péage juste avant la frontière avec la Belgique.
Normalement, il aurait dû s’en sortir avec quelques points en moins sur son permis et un
procès-verbal. Mais François et lui se retrouvent manu militari embarqués et interrogés au
poste de gendarmerie le plus proche.
Dans un bureau minuscule, JM et François font face à un officier impassible qui vérifie la
carte grise sur son ordinateur.
— Mais quand je vous dis que c’est ma voiture ! tonne JM en se levant.
— Rasseyez-vous, Monsieur, et expliquez-moi alors pourquoi elle a été déclarée volée par
une certaine madame Sonia Bastien ?
— C’est mon ex-femme !
— Mais bien sûr !
— Je vous jure que c’est mon ex-femme ! Elle fait ça pour me faire chier ! Appelez-la,
cette coureuse de rempart, vous verrez !
— C’est ce que mon collègue est en train de faire, mais comprenez que tant que madame
Bastien ne retire pas sa plainte, vous restez ici !
— Vous ne pouvez pas comprendre ! Vous ne la connaissez pas ! Pendant toute la période
de notre mariage, elle était comme le slogan Groupama : « Toujours là pour moi », mais
attention, « Voir conditions en agence ». Et dès qu’elle a rencontré ce grand con de
cardiologue, ses conditions sont devenues démentes ! Alors, imaginez après notre séparation ! — Mais vous n’avez pas modifié la carte grise du véhicule lors du divorce ? demande
prudemment François.
JM hausse les épaules d’un air impuissant.
— J’y ai pensé, mais pas eu le temps, le boulot… Punaise, je n’ai pas inventé le fil à
couper le beurre, mais j’ai visiblement épousé la femme à casser les couilles.
— Vous auriez dû faire le changement de carte grise ! le réprimande l’officier. En
attendant, vous restez ici.
JM se tourne vers François :
— T’as remarqué que c’est toujours les gens les plus paresseux qui savent toujours ce que
tu dois faire ?
François devient cramoisi alors que le gendarme lève un sourcil.
— Cette allusion me concerne ? demande-t-il en croisant les bras.
— Peut-être. À vous de deviner ! balance JM, prêt à exploser.
François se ratatine sur son siège.
— J’ai juste un rendez-vous très important dans quelques heures ! Et je suis bloqué ici,
parce que j’aurais dû me méfier le jour où mon ex a acheté une tenue de dominatrice appelée
également robe de mariée ! Je ne suis pas un anorexique du porte-monnaie, ni du genre à
chercher un euro dans le coin d’une chambre ronde non plus ! Mais elle me coûte un bras en
pension alimentaire ! Alors, quand votre collègue l’aura au téléphone, qu’il lui dise bien de
courir retirer sa plainte, ou alors elle va subir une sacrée chirurgie plastique : je vais arrêter de
renflouer ses cartes de crédit !
— Nous n’avons pas d’ordre à recevoir de vous ! gronde le gendarme.
— Pas d’ordre, pas d’ordre ! riposte JM. Je vous dis que si vous ne faites pas pression sur
elle, elle va prendre tout son temps pour retirer sa plainte ! Et on est là pour un moment !
L’officier, les yeux rivés sur son écran, ne prend pas la peine de lui répondre.
JM, ulcéré, prend de nouveau François à témoin, qui se fait tout petit sur sa chaise.
— Il a les neurones qui se tournent les pouces, celui-là ? Putain, si l’intelligence était
contagieuse, c’est dans son ADN qu’on découvrirait le vaccin !
Le gendarme fulmine.
— Je vous conseille vivement de vous ressaisir ou je vous colle au placard pour
vingtquatre heures avec un délit d’outrage et quelques pinces aux poignets !
— Non, mais il n’y comprend rien, celui-là ! Il a les oreilles qui se croisent les bras ? Ça
fait une heure que je vous explique que c’est Madame qui a voulu divorcer. C’est Madame
qui a gardé la maison. Madame a gagné la moitié du pactole en me forçant à vendre mon

Un pour Un
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