Déconnexion imminente

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Ce récit rend compte de l'expérience paradoxale vécue par les salariés du Samu social d'Amiens : portés par leur idéal humanitaire et leur besoin d'équité, ils se heurtent parfois durement à la réalité du terrain où la misère sociale et affective s'accompagne souvent d'un refus de soin et de prise en charge.
Peuvent-ils tous s'y adapter, au regard de leur propre vécu et de leurs propres failles intérieures ?
Il est en fait impossible d’en sortir vraiment indemne et pour certains, les conséquences peuvent s'avérer dramatiques...


Publié le : vendredi 6 février 2015
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EAN13 : 9782332880109
Nombre de pages : 362
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-88008-6

 

© Edilivre, 2015

Déconnexion imminente

 

Bien qu’inspiré de situations et de personnages réels, ce récit n’est que pure fantaisie.

Les noms de lieux et de personnes ont été changés à dessein.

Seule la trame de fond, Amiens et ses ambiances de nuit, vus au travers des interventions des équipes de Samu social, est tout ce qu’il y a de plus réaliste et sincère.

A mon mari,

A mon frère Jacques, à ma sœur Christiane,

A mes anciens collègues, avec tendresse,

C.B.

 

 

– Pas seulement une question d’ambiance… estime Aurélien en remontant d’un geste sec la fermeture éclair de son blouson de Samu social, opération qu’il ne peut mener à terme, l’embout de métal lui restant dans les mains :

– Et bien voilà, elle est pétée ! Non mais tu parles d’une saloperie !

Il s’escrime nerveusement dessus sans aboutir à aucun résultat notable, sauf d’aggraver son état d’irritation.

Sûr que l’ambiance du service, dont il parlait avec Nina un instant plus tôt, ne va pas s’en trouver améliorée.

– Ils ne nous fournissent que du matériel de merde, non mais, t’as remarqué ?… Même pas un truc décent à se mettre sur le dos !… »

Il a réussi à s’extirper non sans mal de son vêtement sournois et farfouille dans la penderie du fond pour s’en trouver un autre. Pas mieux mais pas pire, du moins l’espère-t-il.

Est-ce qu’ils n’ont que des trucs de deuxième zone, ici ?

Il fait un peu sombre dans le vestiaire, pièce sans fenêtre, et particulièrement ce jour là parce que l’un des néons montre des signes de faiblesse et s’éteint toutes les deux secondes, clignote, palpite à contre-temps et fait savoir qu’il va tout lâcher à plus ou moyen terme.

« Ben c’est comme tout le reste ici, récrimine Aurélien à mi-voix, il n’y a pas de raison pour que les néons s’y mettent pas aussi. Z’auraient bien tort de se gêner… »

– Oh arrête un peu ! s’exclame Nina. Tu vas pas râler toute la nuit, si ? Dire que c’est toi qui as parlé le premier de l’ambiance de travail, pour t’en plaindre, tu te rappelles ?

A la réunion institutionnelle de l’après midi, terminée il y a peu, une dizaine de minutes à peine, Aurélien a estimé que l’ambiance se dégradait, qu’il y avait des clans, que cela nuisait au travail globalement, à cause d’une « certaine forme de rétention d’information totalement néfaste », selon ses propres termes.

Il a pris l’exemple de Jacky Barthe, un usager sorti de prison il y a peu, plus connu sous son pseudo de « Jack-l’arnaque », sujet dangereux et récalcitrant de retour dans le circuit sans qu’une partie de l’équipe n’en soit informée. Quand cette partie de l’équipe non briefée s’est cognée rudement dans le gus en question au hasard d’une intervention, elle n’a pu que battre en retraite hâtivement en comptant ses plumes, signaler que Jack-l’arnaque était à nouveau libre comme l’air et les avait toujours dans son collimateur, s’apercevant après coup que l’autre partie le savait déjà et avait juste omis de le signaler.

– Pour ce que cela aurait changé ! avait remarqué Baptiste, leur coordinateur.

Son petit sourire ambigu avait épinglé Aurélien tout vif, le privant d’air et d’arguments, tout le staff de la boîte assistant à l’échange.

« Il y a des moments où faut savoir fermer sa gueule. »

Il l’avait fermée sur le coup mais ne cessait de fulminer depuis.

Et Nina, de service avec lui ce soir, en faisait les frais.

Jack-l’arnaque pouvait tout pourrir partout où il mettait les pieds, même sans le faire exprès, question de pratique. Une seule allusion à son simple nom déglinguait tout le contexte. Raison pour laquelle, peut être, il valait mieux le passer sous silence.

– Et puis tu sais, l’ambiance, déclare Nina en bouclant son blouson professionnel, l’ambiance, c’est une notion trop suggestive, tu vois, ça dépend trop non seulement des circonstances extérieures mais aussi tellement plus de notre état d’esprit intérieur au même moment… Tu m’écoutes ?

– Tu m’écoutes, Aurélien ? vérifie-t-elle à haute voix.

Bien sûr que non. Aurélien est bien trop occupé à ruminer ses griefs pour tenir compte d’aucun avis. Sauf ceux qui le conforteraient dans son ressentiment, à l’occasion, mais vu que ce n’est pas le cas, alors pas moyen.

Parce que l’ambiance, tu vois, l’ambiance… On pourrait trouver à en redire, à ce sujet, et des vertes et des pas mûres, encore !

Mais comme personne n’écoute, encore moins ne répond, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Nina se le demande.

La réalité, quel que soit le point de réflexion où elle pourrait parvenir, c’est qu’elle est juste devenue l’infirmière des pauvres, « l’infirmière sociale » comme la présente Jimmy lorsqu’il est de veille au foyer d’accueil d’urgence pour sans-abris, en bas de la route de Senlis à Amiens, c’est vrai, Nina travaille à Amiens. Amiens, en Picardie, dans le Nord. Elle occupe le poste d’infirmière de Samu social, en alternance avec son collègue Damien, ils sont les deux infirmiers titulaires du dispositif pour tout le département de la Somme, investis d’une mission de santé publique. Et bref, Jimmy a pris l’habitude de lui rassembler les éclopés du soir alignés sur des chaises bancales contre un mur de cet interminable couloir qu’ils ont là-bas et de pousser un imperceptible soupir de soulagement en la voyant arriver pour de nouveaux hébergements en s’exclamant : « Allez-y les gars, voilà l’infirmière sociale ! »

« Il se fiche de moi ! » a d’abord pensé Nina avant de le connaître mieux.

Non mais qu’est-ce que j’ai de plus social que lui ?

Il est dans la surenchère, là, ou quoi ?

Est-ce que c’est obligatoire d’accoler le mot « social » à toutes les actions du dispositif ?

Au Samu social d’Amiens, on pratique la maraude dans les intervalles libres, les temps morts sur la ligne 115, quand il n’y a pas d’appel et donc pas d’intervention programmée. La maraude consiste à rôder dans la ville, de quartier en quartier, à bord du véhicule de service, à la recherche de personnes en difficulté : le genre qui dort à même le sol sur un tas de cartons, ou qui tient assis comme par miracle sur un banc noyé de ténèbres et de pluie noire, le genre qui ne demande plus rien par lui-même, qui a lâché la rampe depuis un petit moment déjà, qui se laisse couler dans le silence général. Aller à leur rencontre, parler, échanger, respecter leurs réticences, y revenir.

Aurélien, éducateur spécialisé, est au volant ce soir, toujours aussi ronchon : il faut dire qu’il a trouvé une paire de vieux gants en vinyle dans l’une des poches de son blouson d’emprunt. Peut être pleins de germes très virulents, comment savoir ?

Nina garde le cahier de bord sur ses genoux, prête à noter chaque appel sur la ligne 115 mais aussi chaque personne en difficulté rencontrée au hasard de la maraude, « sur ronde », que celle-ci accepte l’aide proposée ou pas. Les deux téléphones portables sont posés sur le tableau de bord, à portée de main. Concentration maximum. Voir défiler les rues noires, se pencher parfois pour apercevoir le croissant de lune tout neuf dans le rétroviseur de droite constellé de buée argentée.

La métropole assoupie s’étire incroyablement loin. Jamais Nina ne s’est rendue compte de son étendue. Avant cette expérience, elle aurait parié qu’Amiens fait partie des villes moyennes, voire petites. Elle révise son opinion à présent : Les rues de briques s’enchevêtrent, parfois n’importe comment, certaines n’en finissent plus, comme la rue de Cagny, pour n’en citer aucune. Même les quartiers qu’elle connaît par cœur, le centre-ville, celui qu’elle habite, même ceux-là lui échappent la nuit. Elle a cru les connaître, on peut le dire comme ça, mais ils n’ont plus rien à voir maintenant, désolée. Et même selon les nuits, ils changent encore complètement de physionomie, c’est à devenir dingue ! Selon que la pluie les nimbe de son halo hachuré, fulgurante de reflets fragiles sous l’or intermittent des feux de croisement, que le gel les pétrifie d’éclats de lune acérés, que la brume les voile de son coton opaque et sourd. Jamais deux fois la lumière des réverbères ne se reflète pareil sur les trottoirs vides, un coup violente, un coup bleutée, parfois débordante, éblouissante pour les yeux fatigués, un coup rare et secrète, rendant les ombres encore plus noires, plus suffocantes, si tant est que parler d’ombres suffocantes ait le moindre sens.

L’un des portables sonne sur le tableau de bord. C’est le poste principal bien qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau à l’autre téléphone qui le côtoie.

– 115, bonsoir, annonce Nina en décrochant… Où ça ?… Rue Parmentier ? C’est quel quartier, ça, rue Parmentier ?… Quel numéro ?… Oui, un homme seul qui a l’air mal… Comment ça mal ? Jusqu’à quel point, il est conscient quand même, il répond aux questions ?… Ah bon, vous ne lui avez pas parlé, vous l’avez juste aperçu en passant mais vous n’êtes pas sorti de votre véhicule, vous passiez vite, finalement, mais pas tout à fait assez vite pour l’ignorer… Vous l’avez vu et vous vous êtes dit qu’il était en difficulté… Oui, parfaitement, il l’est peut-être, vous avez bien fait d’appeler, nous allons passer voir, nous allons venir à sa rencontre, merci de votre appel…

Noter l’appel dans le cahier de bord, remplir une case : 0 h 10, appel d’un particulier, signale un homme seul assis sur un appui de fenêtre, au numéro 5 ou à peu près de la rue Parmentier.

0 h 15 : Nina et son collègue sont sur place. Ils parcourent la rue dans les deux sens sans voir personne, pourtant particulièrement attentifs aux recoins d’ombre, désireux d’aider. Il s’agit peut-être de quelqu’un qui a fait une pause de cinq minutes à cet endroit, trop fatigué pour rentrer directement, ou de quelqu’un sorti pour fumer sa clope, les fumeurs étant maintenant renvoyés dehors par tous les temps, ou de quelqu’un qui n’a pas du tout envie qu’on le trouve, se planquant juste encore un peu plus si quelqu’un vient de le repérer.

Compléter la case du cahier : pour Nina, c’est « O, action sans suite ».

Et on passe à autre chose, les appels ne manquent pas.

Tous notés chacun à sa case. Avec l’heure où ils ont été reçus, la réponse apportée, l’heure de prise en charge des personnes quand il y a lieu, l’action qui a été menée pour leur venir en aide et quelques mots de commentaire destinés à l’équipe de jour qui va prendre la relève demain et doit pouvoir comprendre rapidement de quoi il retourne pour tel ou tel et la réponse diurne à proposer éventuellement.

Il faut essayer de passer voir le plus tôt possible certains des habitués qui n’ont même plus le réflexe d’appeler le 115 : eux boivent massivement toute la journée, du vin rouge dans des bouteilles plastiques pas chères ou de la bière forte entre les deux, parce que le vin, ça donne soif. Ils boivent tant qu’il leur reste un minimum de conscience pour le faire avant de sombrer dans le coma éthylique. Si l’équipe du Samu social ne les trouve pas dans leurs endroits habituels, c’est alors sûr que les pompiers ont dû passer avant et les embarquer vers les Urgences de l’hôpital Nord, inconscients sur leurs brancards, et qu’ils ont dû être roulés en salle de dégrisement. Ce soir, Nina et Aurélien en ont pris trois à la gare, déjà bien « chargés » et bruyants, prêts à en découdre entre eux à l’arrière du camion pour des raisons obscures, une affaire de tatouage de la légion étrangère, un insigne que l’un d’eux se serait fait graver dans la peau alors qu’il n’a jamais fait partie de ce corps d’élite, même dans ses rêves, tout ça rien que pour la frime, c’est de la contrefaçon, machin, il mérite qu’on le crève, tout juste une ordure, et ceci et cela, et Aurélien doit faire sa grosse voix pour les calmer et Nina avec, même si elle se marre intérieurement parce qu’ils jouent leurs méchants hérissés prêts au combat sans merci alors qu’ils sont tous trop ronds pour tenir debout. Elle-même, qui n’a aucune force physique, étant de taille normale à petite pour une femme et pouvant être considérée comme un vrai poids plume, pourrait les renverser d’une chiquenaude si jamais la fantaisie de vouloir la menacer corporellement venait à leur traverser l’esprit, qui se trouve pour l’heure assez embrumé. Mais cela n’arrive jamais : dès qu’elle se tourne pour intervenir en élevant la voix (et éviter à l’un d’eux de se ramasser une mauvaise baffe), ils se mettent tous pour ainsi dire au garde-à-vous, leurs regards dirigés vers elle, paume des mains en avant en signe d’apaisement en affirmant haut et fort : « Respect, madame, respect ! », c’est leur mot, ça, un truc tout droit sorti de leur code d’honneur. Ils ont tous le même, tous les gros durs qu’elle rencontre, tous les « gars de la rue » comme ils se définissent eux-mêmes. Mais elle a juste le loisir de constater qu’il s’agit de formules creuses et incantatoires, genres réflexes conditionnés et autres délires à la Pavlov. Et Dieu sait si elle s’intéresse de près à Pavlov et à l’expérimentation sur les animaux en ce moment. Mais c’est dans un autre contexte qui n’a rien à voir avec son travail.

Et bref, ces gus crient « Respect, respect ! » comme on aurait crié « asile, asile ! » à une autre époque, sans que ça les engage à rien profondément. Enfin sauf qu’ils demandent bien un asile (tout au moins pour la nuit) en clamant leur respect.

Bon, bref, dès que Nina détourne la tête, replongeant le nez dans son sacro-saint cahier de bord, la baston recommence de plus belle à l’arrière. Aurélien ne s’en occupe pas vraiment, concentré sur la circulation assez dense en ce milieu de soirée. C’est comme ça : au Samu social d’Amiens, l’éducateur fait aussi office de chauffeur et ils ne sont, Nina et lui, que deux personnels présents pour répondre à n’importe quelle situation d’urgence sociale sur la ligne 115, non seulement pour Amiens mais pour tout le département de la Somme.

Bon, pas de panique !

C’est juste que la baston recommence de plus belle à l’arrière. Comment se concentrer et réfléchir dans ce contexte ?

Ces gus semblent déterminés, tous autant qu’ils sont, à régler leurs comptes ce soir de façon définitive et sanglante à l’occasion, du moins, c’est ce qu’ils affirment. Pourtant inséparables le reste du temps et incapables de se retrouver seuls face à la jungle urbaine. Mais dans l’abri illusoire du camion, ils peuvent laisser libre cours à leur agressivité peut-être refoulée tout le reste de la journée. Et puis quel risque, sachant que Nina et Aurélien vont arbitrer et empêcher tout geste irréparable, ce qui constitue une foutue garantie, non ? Donc, gronder, rugir, montrer ses dents, s’ébouriffer, se gonfler, intimider mais sans doute rien que de l’esbroufe. Comme dans le monde animal, en fin de compte : beaucoup de cris et de menaces pour rien. Enfin pas pour rien, pas vraiment. Les pulsions agressives sont des pulsions de vie, après tout, façon d’indiquer qu’on reste vivant et impliqué quelque part, même si c’est excessif et inadapté dans le contexte.

Donc dans le camion, ça barde souvent.

Et ça retombe souvent aussi vite qu’un soufflé raté.

Ils arrivent au foyer d’accueil d’urgence de la Croix Rouge.

La nuit rugueuse et froide achève de déchiqueter le grand drapeau à la croix rouge sur fond blanc qui flotte sur la façade austère, autrefois une ancienne caserne.

« C’est un peu la Suisse, cet endroit-là, songe Nina, ça me fait penser à une enclave suisse au milieu de nulle part. Un endroit neutre, en tout cas. »

– Refuge Sergent, refuge Sergent, clame son équipier en coupant le moteur, tout le monde descend ! Allez on y va, la bande de bras cassés !

Ils doivent en fait les aider à descendre, surtout Roger, qui à presque soixante-dix ans n’encaisse plus aussi bien qu’avant les bitures quotidiennes qu’il s’inflige.

– J’suis qu’un vieux con, confie-t-il à Nina de sa voix basse et éraillée, j’suis plus bon à rien…

Il sent aussi horriblement mauvais, odeur de sueur et d’urine rance, il tient d’une main par la taille son mauvais pantalon de fortune deux fois trop large pour lui.

Bien sûr, le veilleur de Sergent (c’est Amadou ce soir et il ne rigole pas avec l’hygiène) va lui faire prendre une douche et lui faire changer de vêtements avant même de lui proposer le repas du soir et la bouteille d’eau minérale obligatoire qu’il va devoir absorber sous peine de se faire remonter les bretelles. Même si tout le monde sait qu’il faudra rejouer la même scène demain ou après-demain, selon que les pompiers seront intervenus ou pas. Ce qu’ils font à peu près un jour sur deux, plus ou moins. Forme de travail en alternance non prévue et non programmée, hasard des circonstances.

C’est peut-être la raison pour laquelle Amadou a le blues ce soir et ne se montre pas aussi souriant que d’habitude. Il n’a pas préparé son café spécial aromatisé aux clous de girofle ou approximatif, à l’arrière-goût tenace de piment fraîchement haché ni son thé aussi noir que du goudron dans lequel flottent des herbes mystérieuses et odorantes tout droit venues d’Afrique par le dernier vol en date. Il est assis dans le petit bureau haut de plafond, vestige de cette ancienne caserne évacuée par l’armée au temps de sa grande métamorphose (rien que des pros maintenant, mais si, plus du tout de cette piétaille d’appelés à caser dans ces vieux bâtiments alignés aux allures carcérales), et il rumine devant la feuille de planning étalée devant lui sur la table, surlignée au fluo de traits de toutes les couleurs.

Échange de saluts, Nina lui fait la bise.

– Salut Amadou, ça baigne ? lui demande Aurélien. On te ramène Roger, Brad et Ludo… Pas très frais, mais ça va encore.

– Ah Nina, c’est quoi ce bordel ? explose aussitôt Amadou comme s’il n’attendait que la plus infime étincelle pour ce faire. Ludo a encore fait une crise d’épilepsie en plein milieu de la nuit dernière. J’ai dû appeler le Samu et ils ont envoyé une ambulance de ville pour le chercher, deux espèces de connards pas aimables qui n’ont même pas écouté ce que je disais, tu m’avais dit de noter la durée de la crise et aussi s’il se mordait la bouche ou je ne sais pas quoi et s’il pissait sur lui et ils en avaient rien à foutre ces deux enfoirés… Ils m’ont même pas donné un coup de main pour le faire descendre dans les escaliers, non, ils attendaient en bas avec leur brancard sorti, ces nases !… Moi, s’il est pour faire une crise tous les soirs, c’est clair que je le prends plus ici, ils l’embarquent à quatre heures du matin et il est à nouveau dans le circuit ce soir et ça va être rebelote !… T’es infirmière ou quoi ?… Si tu me garantis qu’il me fait pas de crise cette nuit, OK, mais sinon, tu le rembarques à l’hôpital, s’il est épileptique, tu dois l’hospitaliser, c’est vrai, ça fout la haine, prenez-moi tous pour un con, aussi…

– Bon allez, bon allez, tente Nina, apaisante, c’est quoi le problème ? On peut en parler ? Tu ne nous a pas fait du thé ?

Elle s’assoit face à lui mais Amadou l’ignore, préférant s’adresser aux trois nouveaux arrivants agglutinés sur le seuil de la porte après avoir déposé leurs sacs à dos dans un coin de la pièce, attendant leur repas du soir ou on ne sait quoi. Les tubes de néon, perchés loin au-dessus de leurs têtes, leur donnent vraiment mauvaise mine, visages rougis et marbrés par le froid. Amadou élève la voix et crie dans leur direction mais personne ne s’en offusque : il crie comme un père de famille contrarié quand il constate que les gosses rentrent à n’importe quelle heure et dans un état discutable, encore que les gosses en question soient bien plus vieux que lui qui n’a jamais que trente ans à peine. Il les renvoie vers la douche, chacun muni d’une serviette de toilette et de sous-vêtements propres, et pas question de faire semblant et il ira contrôler et pas question de repas tant qu’ils n’y seront pas tous passés. Ludo, fautif de faire des crises d’épilepsie à répétition fait partie du lot. Mais il s’en fout, qu’ils parlent de lui pour évoquer son état de santé, qu’ils appellent qui ils veulent, qu’ils n’appellent pas, il ne se sent pas concerné, ils peuvent pérorer entre eux, lui il flotte dans un état second et faut le secouer très fort pour qu’il revienne sur terre (et encore sur quelle terre ?) l’espace d’une seconde ou deux. Les a vus, leur sourit, repart vers son monde intérieur bien plus mirobolant. Pourtant pitoyable, amaigri, les yeux lui sortant de la tête, un sourire figé crispant ses traits indécis, un zombie.

– Bon, Amadou, reprend Nina une fois tout le monde disparu vers les douches, Amadou on peut parler ?

Mais il tourne encore dans la pièce avec son regard sombre, rangeant des trucs sur le dessus des placards encombrés, ouvrant la fenêtre en grand (Aurélien a allumé une cigarette), préparant du linge pour les futurs arrivants, bref, fuyant la confrontation autant que possible.

Pas de beignets de banane ce soir, pas de bœuf en ragoût, pas de cacahuètes grillées, rien de rien du tout.

– Bon, Amadou, je ne peux pas te prédire que Ludo ne fera pas de crise ce soir. C’est impossible. Tu comprends, les crises sont ponctuelles, dues à l’intoxication éthylique : s’il arrête l’alcool, les crises vont s’arrêter aussi mais ce n’est pas le cas ce soir, alors je ne sais pas. Je ne peux pas le faire hospitaliser pour cette raison, la crainte d’une nouvelle crise hypothétique, d’ailleurs je n’ai pas le pouvoir de faire hospitaliser les gens, c’est le médecin des Urgences qui décide. Bien sûr que c’est inquiétant ces crises à répétition, on peut imaginer la souffrance cérébrale qu’elles traduisent. Mais bon, je ne suis qu’une toute petite infirmière sociale dont la parole ne pèse pas lourd. S’il fait une nouvelle crise cette nuit, il faudra juste pratiquer comme hier soir, appeler les secours, noter tout ce qui peut leur être utile, faire ton devoir, n’importe s’ils s’en fichent. Juste faire ce que tu dois.

– Mais peuvent pas lui donner un médicament, à l’hôpital ? Peuvent pas prévenir les crises ? Ça se soigne ce truc, non ?

– Pourraient s’il arrêtait l’alcool, je viens de te l’expliquer. Ses crises sont déclenchées par la prise massive d’alcool et en plus les médicaments possibles dans son cas sont formellement contre-indiqués avec la prise d’alcool, alors tu vois, on tourne en rond, la solution dépend de lui mais il n’est pas disposé du tout à nous aider…

– Fait chier…

– Oui je sais. Mais il s’en fout. Faut qu’on veille sur lui au coup par coup et malgré lui. C’est ce que tu as fait hier, t’as super bien assuré hier, je suis fière de toi, faudra peut-être qu’on recommence tout, tout à l’heure et on le refera toutes les nuits si on le doit, jusqu’à ce qu’ils le prennent au sérieux. Sa sacro-sainte liberté individuelle à lui est de ne pas se soigner, notre foutue responsabilité à nous est de l’y contraindre, on peut peut-être trouver des compromis… On peut l’espérer…

– Ben si tu le dis…

Pas très enthousiaste, Amadou, même on peut dire qu’il rechigne ce soir. Son planning aussi a l’air de lui rester sur l’estomac, enfin, un ensemble de choses pas très identifiables.

Ça avait pourtant bien faire rire Nina au début, le nom de ce foyer : Sergent Foy.

– Foy, Foy, vous l’écrivez comment ?

Foie comme l’organe ? C’est vrai qu’il est ici un peu en première ligne, l’organe, pas mal surchargé, les gars le ménagent pas, aucun besoin de voir l’échographie. Ou foi comme à l’église ? Sous la bannière à la croix rouge largement déployée de l’entrée claquant au vent on pourrait le croire. Les crises de foi aussi existent et font des dégâts considérables, il paraît, même si on ne vous roule pas sur un brancard vers la salle de dégrisement pour autant. Ou Foy comme le sergent, enfin bon, l’amiral, le caporal, le général, n’importe son grade militaire. Le Foy qui a donné son nom à l’avenue en contrebas, là juste en bas, et à l’ancienne caserne qu’on avait ici avant. Quand même jusqu’à son entrée en fonction, Nina n’avait pas d’idée sur les cirrhoses du Foy en question, « et pourtant je suis infirmière et je comprends pourquoi tout le monde en doute ici et a tendance à me remettre en question… »

Mais pas le temps de se poser des questions sérieuses parce qu’ils repartent dans la nuit noire et frisquette, les feuilles de thé n’ont pas eu le temps de se déplier complètement dans le mélange odorant qu’Amadou s’est décidé à leur concocter.

« Dommage comment ça sent bon !… »

Appels sur la ligne 115.

– Allez, allez, emmène-le avec toi, intervient Amadou en la retenant une seconde, le temps de transvaser le contenu du verre décoré de jolis brins de muguets naïfs dans deux gobelets de plastique emboîtés (pour ne pas qu’elle se brûle les doigts).

Même pas le temps de le remercier, il a déjà tourné le dos mais cette marque de gentillesse brusque et presque agacée a le don de lui faire venir les larmes aux yeux. Bien sûr, c’est stupide, surtout faudrait pas que quelqu’un s’en aperçoive, rabattre la capuche de l’anorak de service sur sa tête, souffler sur le breuvage brûlant, filer dans les escaliers vertigineux de cette vieille caserne crasseuse, se ruer vers l’espace public, souffler, conjurer le moindre moment de fragilité, accorder une pensée reconnaissante à Amadou qui peut réconforter sans jamais en avoir l’air.

Comble de l’humilité ou profonde humanité ?

Nina en pleurerait tellement c’est rare mais faut contrôler ses émotions dans ce monde « du chacun pour soi », cynique et sarcastique, et particulièrement dans son job, c’est bien précisé sur la grille d’évaluation professionnelle annuelle, il faut faire preuve de tact et de discrétion, assumer la maîtrise de ses états d’âme ou un truc du genre, être capable de souffler sur son gobelet de thé obtenu à l’arrache sans en foutre plein ses papiers, son cahier et son coéquipier, quelles que soient les situations et les cahots divers rencontrés en chemin.

Deux gars, plus ou moins habitués sollicitent leurs services et les attendent devant le cirque Jules-Verne. Bon, pas vraiment de quoi foncer non plus, c’est vrai. Mais y aller d’abord, priorité des appels. Les déposer au foyer d’urgence l’Écluse en bas de la route de Senlis. Derrière, ils ont un appel de l’Hôtel de Police pour leur demander de venir récupérer une dame victime de violences que les fonctionnaires estiment en grand péril. Faire vite, tout déboîter de leur timing, tout laisser à tas pour ce que les flics définissent comme une vraie urgence, une jeune dame en danger prête à témoigner dans un sale procès à venir, une sale affaire de stupéfiants, qu’il faut mettre à l’abri, confidentiel tout ça, « et où, dans quel foyer vous allez la placer ? Parce que faut qu’on sache, qu’on la protège, qu’on puisse revenir l’interroger si nécessaire, la confronter, machin, la garder sous le coude… »

– J’sais pas encore trop, grogne Aurélien qui a pris l’appel, pourquoi ne peut-elle pas rentrer à son domicile tout simplement ?… Ah bon, elle n’en a pas, et alors, elle n’a pas de famille, pas d’amis ?… Ah non, rien de rien, même pas de solidarités ? J’veux dire des connaissances, des voisins, des vieilles copines d’école, des collègues sympas… Personne, d’accord… Mais alors, vu le tableau que vous me faites, elle nécessite d’être sous protection policière ou quoi ?… Ah non, c’est pas à ce point-là, ça craint mais pas tant que ça… Bon, ben, j’peux pas vous dire comme ça à froid, faut que j’en parle avec ma collègue un peu avant, qu’on optimise nos possibilités d’hébergement. Mais on arrive.

Indifférent aux pressions policières, Aurélien.

Dans quel foyer ? C’est ça la question, quel foyer ? Celui pour les femmes battues seules ou avec enfants ? Celui dont l’adresse est tellement confidentielle que ni Nina ni Aurélien ne la communiqueraient, même sous la torture, de peur que qui que ce soit vienne troubler la paix des mamans et des petits bébés qui s’y trouvent, fouler ce sanctuaire où tout ce petit monde essaie de se reconstruire sous la protection attentive des services sociaux de l’association, et celle du Samu social en particulier. C’est sûr qu’il y reste au moins une place mais pas question de la céder comme ça ! Faut voir.

Et donc les voilà stationnant à l’entrée d’un parking obscur, encombré de voitures de police pas toujours reluisantes mais toujours clairement identifiées. Nina descend de leur propre véhicule pour se diriger vers l’entrée nocturne du poste, notant au passage que c’est monnaie courante dans la police de rouler avec des rétroviseurs arrachés et autres inconvénients dus sans doute à sa trop grande popularité dans les quartiers, des ailes froissées, des pare-chocs enfoncés, des enjoliveurs envolés, des plaies et des bosses mais dans le fond, Nina est infirmière, donc compatissante et toujours prête à aider.

« Ah les pauvres ! »

– Oui, c’est pour quoi ? demande le chef de poste ou un fonctionnaire apparenté derrière son guichet pas mal creusé d’entailles à défaut de graffitis. Tout pourri en tous cas.

Tout est vert dans cette pièce, du sol et presque jusqu’au plafond. Mais alors un sale vert. Glauque. Moche. Tout au fond, c’est-à-dire en face d’elle, des types menottés à un banc mènent un raffut d’enfer en faisant claquer leurs menottes contre le montant en ferraille de la barre qui les verrouille. Garde à vue, c’est vrai, même Nina peut les voir alors qu’elle n’en a aucune envie.

– Samu social, vous nous avez demandé, se présente-elle.

– Ah Samu social, reprend férocement le préposé, ben c’est pas trop tôt ! On peut pas dire que vous réagissez au quart de tour, vous…

Il fait mine de consulter sa montre de poignet qui semble un peu large pour lui, est-ce qu’il a maigri ces derniers temps ? Que lui est-il arrivé ? Des ennuis familiaux, professionnels ? Ses cheveux bruns coupés courts (look professionnel) se mèchent déjà de gris vers les tempes. Il a l’air très fatigué, service de nuit, choix de sa part ou accident de sa grille de service ?

– … Et puis en plus, vous vous prenez pour qui, vous ? reprend-il de sa voix agressive et un rien forcée… Vous savez lire, madame ?

Nina n’a même pas le temps de répondre. Elle estime qu’elle sait lire, en tout cas la lecture ne lui a jamais posé de problème majeur, même dans les classes élémentaires de sa lointaine jeunesse.

Le type sans âge lui fait face sous un uniforme de policier un peu lustré aux entournures. (Ah, la grande misère des services de l’État, lequel n’est même pas capable de traiter dignement ses fonctionnaires mais s’attend mordicus à ce que l’obscure multitude y pallie par l’imaginaire, au nom de cet antique respect des institutions qui tombe carrément en désuétude ces derniers temps, attendu que tout tombe un jour, y compris les illusions du type en question et y compris les boutons de son machin, son uniforme, laborieusement raccommodé.) Mais ce type semble tellement furieux, elle n’y comprend rien :

« Qu’est-ce que j’ai encore fait de mal ? » se demande-t-elle.

Rapide introspection, rien à voir avec ce mec-là.

(Que des particuliers lui crachent dessus dans des cas de stress aigu ou n’importe quel autre cas de figure du même genre, malheureusement, elle s’y est habituée, elle répond pas, peuvent pas tout savoir.)

Mais les forces de l’ordre, quand même !

Elle hoche la tête affirmativement à tout hasard.

De toute façon, elle sait lire, c’est vrai. Tu parles d’une prise de risque !

– Alors qu’est-ce que vous lisez là, madame ?

Il désigne son blouson bleu où l’inscription POLICE s’inscrit de manière indéniable, pas la peine de tourner autour, pas la peine d’avoir l’air de mauvaise foi, c’est marqué là et il en paraît assez fier.

– Je sais bien, tente Nina d’un ton apaisant.

– C’est pas marqué la Poste, là, oui ou non ?

(S’il n’y a que ça pour lui faire plaisir ! Quand même, Nina s’interroge sur les griefs que ce préposé peut bien nourrir et depuis combien de temps contre ses collègues fonctionnaires de la Poste.)

– Alors, quand un officier de police judiciaire vous demande dans quel foyer vous allez placer le témoin, faudrait peut-être lui apporter une réponse immédiate et coopérante, parce qu’on n’a pas que ça à faire.

– Je vais vous le dire tout de suite, tente d’interrompre Nina.

– Non, parce que votre collègue, madame, je sais pas où il s’est imaginé qu’on peut faire attendre un OPJ. Remarquez, je n’en ai pas après vous, madame…

« Ouf ! » soupire Nina intérieurement, un rien soulagée.

– … Mais votre collègue, là, votre collègue, faudrait qu’il apprenne à répondre au téléphone, surtout quand il a l’OPJ au bout du fil. Voyez, il n’a pas besoin de se la jouer, ça ne marche pas comme ça avec nous. Vous pouvez aussi bien le rencarder, parce que nous, les branleurs… Hein, les branleurs comme lui !

Mimique de connivence qui laisse Nina consternée. Non mais attends, ils parlent de quoi là depuis cinq minutes ? Qu’est-ce qu’il lui raconte, ce type en uniforme coincé derrière son comptoir de bois tout pourri ?

L’OPJ apparaît juste au même moment figeant l’autre dans une sorte de garde-à-vous approximatif, lui clouant le bec en tout cas.

L’OPJ paraît tout jeune, pas plus de la trentaine, soucieux, pressé mais ouvert, désireux d’éclairer la situation, il explique :

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