Demain, si Dieu le veut

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C'est l'histoire d'un jeune Sénégalais emprisonné pendant des années dans une geôle de Dakar pour avoir tué en représailles l'assassin – un commerçant chinois – de son frère. L'histoire d'une vie brisée, faite de pénitence, celle d'un homme singulier, complexe, que l'amour fraternel et le contexte économique poussent au meurtre. Sa grande admiration pour son frère, la relation difficile à sa mère, l'homosexualité, l'envie de vengeance, le poids de la culpabilité et enfin l'amour sont autant d'éléments qui composent ce roman "politique" et audacieux.
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9782072635618
Nombre de pages : 160
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Khadi Hane
Demain, si Dieu le veut
Roman
Je pense souvent à une Française rencontrée dans mon enfance, dont je n’ai jamais su le nom. On l’appelait « Madame la Bible ». Elle avait un mari, « Monsieur la Bible », et deux filles : Odile et Guylaine. À Dakar, elle était venue évangéliser une jeunesse déjà toute dévouée à l’islam. À elle et pour mon neveu Ahmadou.
Il y a longtemps, mon père me confiait qu’il existait à Paris un endroit derrière un buisson, avant-goût de paradis, qu’on ne voyait qu’une fois, parce que les hommes y allaient pour mourir. Cet endroit se trouvait quelque part dans le parc Montsouris, disait-il, caché entre deux allées où le promeneur se laissait conduire au gré du vent, pendant que le mourant s’offrait son dernier aparté avant d’en finir avec la vie. Je me trouvais là, le 6 septembre 2042. Couché sur une herbe mouillée, avec tout près de moi un pigeon dont le jabotage se substituait à ma chanson funèbre d’homme ordinaire, je ne savais par quel bout dérouler le film de mon existence. Depuis un moment, je réfléchissais à une manière des plus élégantes de partir, quand soudain l’image de mon frère m’arracha à ce qui aurait dû rester un face-à-face avec moi-même. Resurgit aussi un autre visage, suivi d’un nom que je tentai d’effacer en vain. Ce nom-là était en moi depuis si longtemps que l’idée de mourir avec lui me remplit d’effroi. … Hier encore, j’avais vingt ans, Je gaspillais le temps en croyant l’arrêter, Et pour le retenir, même le devancer, Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé… Ces mots avaient surgi en moi, comme autrefois, porteurs d’un apaisement derrière lequel je m’étais réfugié chaque fois que saillait le souvenir de mon frère. Ils avaient accompagné vingt-cinq années de prison, avaient été l’unique lien que j’entretenais avant avec le monde. Dans mes moments les plus sombres, je les chuchotais au moindre mouvement suspect, nimbé de la peur de mourir. Ils avaient été mon hymne à la vie, le fil qui m’avait tenu suspendu à ce rêve récurrent dans lequel le vent de la liberté venait fouetter mon visage, alors que j’étais étendu dans un champ de fleurs en germe. Maintenant jaillissait en eux le sentiment étrange que la vie valait toutes les peines si on avait quelqu’un avec qui les partager. Je me sentais déjà un vieux monsieur. Pourtant, je ne pus m’empêcher de penser que j’aurais peut-être eu une belle vie avec Ching. « Saloperie de monde », jurai-je. Le souffle coupé dans ma position peu confortable, je finis par me redresser sur les deux coudes, attentif au jabotage du pigeon qui apportait un peu d’émotion aux derniers instants de ma vie. Je pensais encore à Ching. Lui n’aimait plus la vie, ni les humains d’ailleurs. On l’avait libéré avant moi et Ching avait fini par se suicider. Souvent, il nous arrivait de nous blottir l’un dans l’autre, sans bouger, sans nous parler, sans même nous voir. Le souvenir de notre jeunesse traversait nos corps dans la douleur d’abord, puis nous riions sous cape. « Arrête cette connerie, chuchotait-il, quand dans la nuit mes doigts frôlaient le lobe de ses oreilles. C’est quoi ce truc ? » Prisonnier altier, dans son uniforme ravagé par la longévité, ni grand, ni petit, Ching était comme il fallait. Avec une peau de bébé, lisse au toucher, un nez busqué, les petits yeux étirés de sa mère, la couleur de peau très foncée de son père 1 contrastant avec la forme de ses yeux qui venait rappeler qu’il était un Sérère . Très vite, ce contraste lui avait valu la moquerie de ses petits camarades. Le traitant de « Chinois » à cause de ses yeux, ce contre quoi il s’était encore insurgé en prison, ils avaient trouvé à Mamadou Sarre son surnom, auquel celui-ci avait fini par répondre, après que sa mère lui avait expliqué qu’il tenait sa différence de sa grand-mère maternelle dont un sang vietnamien coulait aussi dans les veines. Pour le maintenir vivant, j’avais accepté de m’abandonner en lui, que nous devenions un, frères siamois, le temps de notre captivité, parce que la vie carcérale interdisait à sa belle gueule de s’aventurer seule dans le champ de tir d’un maton. Casser de l’homosexuel étant un rituel par là-bas, nous réservions paroles et gestes brusques à la promenade du lendemain, nous contentant de chanter en sourdine, l’un après l’autre, Charles Aznavour d’abord, Freddie Mercury ensuite, à moins que ce ne fût Freddie Mercury en premier.The show must go on, disait Ching. Pour avoir encaissé trop de coups, il avait vite compris qu’il ne serait jamais à
l’abri, tant qu’il était ce que la Nature avait fait de lui : un homme qui aimait les hommes. Je me serais pendu, si tu n’étais pas là ! Un soir de blues, dans la pénombre de la cellule. Ching était assis à califourchon sur notre couche, moi, allongé à ses pieds, la tête tournée vers son visage. Par intermittence, le bout embrasé de sa cigarette dévoilait le haut de son visage. Ce soir-là, il lui était égal que la vie suive son cours dehors, avec l’aboiement lointain d’un chien perdu, qui venait briser les lois de la prison. « Silence, silence, fermez vos gueules ! » nous parvenait la voix d’un maton, derrière la porte. Un cri mêlé au tapage dans le couloir d’une dizaine de paires de bottes de matons, tandis qu’un autre déchirait la nuit. Des sanglots, étouffés d’abord, encore des sanglots d’où perlait la douleur, puis quelqu’un appela père et mère à son secours. L’instant d’après, son hurlement se perdait dans le braiment de l’âne qui venait de le violer. « C’est fini là-dedans ! reprit le maton, maintenant on dort ! » Ching et moi écoutions le chien hurler à la mort depuis un moment, quand il hocha la tête. Avec la nonchalance qui le caractérisait, il tira longuement sur sa cigarette, inhala la fumée. Ses yeux feuilletèrent un à un les quatre autres prisonniers alignés sur la même couche que nous. Ils ressemblaient à des sardines dans une boîte de conserve trop petite pour que chacune trouve dans l’effleurement de l’autre l’évidence d’un destin commun. Tous dormaient, habités par la même fatalité. En crachant la fumée de sa cigarette, Ching eut un rictus. « Lui au moins, on ne l’empêchera pas de hurler, dit-il. Qui irait dire à un chien de fermer sa putain de gueule ? Personne ! Lui a le droit de montrer qu’il déteste sa vie. Et l’autre, tu peux croire qu’il aime sa chienne de vie ? Tu l’aimes, toi, ta vie ici ? » Je n’étais pas d’humeur à parler, encore moins à comparer ma vie en prison à celle d’un chien dehors, à qui personne n’irait dire de fermer sa gueule. Toute la journée et pendant le début de la soirée, Ching avait été sans voix. Moi-même recroquevillé dans son mutisme, j’avais attendu que son humeur, d’ordinaire taquine, revienne, mais pendant la promenade, des détenus l’avaient menacé de lui enfoncer un bâton dans le derrière et un maton n’avait cessé de le traiter de trou, ce qui arrivait souvent. Chaque fois que ça arrivait, Ching s’enfermait dans le silence. Il restait des heures sans rien dire, arborant sur ses lèvres ce rictus dont le cynisme était censé défier les autorités pénitentiaires, le regard perdu quelque part, où j’avais peine à le rejoindre. Puis il se tordait les doigts. « Cet imbécile est aussi pédé que je le suis, poursuivit-il. Y a qu’à voir comment ce maton nous mate à la douche. Crois-moi, je les repère de loin, ces homosexuels refoulés. Eh bien, moi, je lui dis merde, et puis voilà. Il n’a qu’à aller se faire voir ailleurs. » Il se tut un instant, se pencha sur moi, jusqu’à ce que sa bouche effleurât mon oreille. Il respirait si fort que je sentais la chaleur de son souffle se répandre sur mon visage. Petit à petit montait en moi le désir sexuel, ce qui me fit avancer la tête pour atteindre ses lèvres. J’étais sur le point de l’embrasser quand il s’empressa de relever la sienne et, pendant un moment, Ching parut réfléchir. « Ce maton aimerait bien être à ma place, dit-il. Mais il est obligé de cacher son penchant à la face du monde pour garder son boulot. C’est pour cela qu’il n’arrête pas de m’insulter. Mais moi, je sais qu’il ne vaut pas mieux que n’importe qui d’entre nous. Qu’est-ce qu’il a que nous n’avons pas ? Sa liberté ? Elle lui sert à quoi. Moi, j’assume mon homosexualité mais pas lui. » Le plus dur pour lui n’était pas d’avoir été insulté, ni les menaces auxquelles il avait fini par s’habituer, mais de ne pouvoir s’en protéger, ni rendre l’insulte à un gardien, lui-même homosexuel. Il prit ma tête entre ses mains et d’une voix d’où ne perlait plus sa rancœur, Ching se remit à chuchoter. Une fois de plus, il dressait la liste des homosexuels dans l’enceinte de la prison, où toute visite conjugale était interdite. « Le directeur, son assistant, le gars qui tient la boutique, les deux gardiens qui nous font chier, tout le temps collés ensemble. Les pensionnaires des blocs A, B, C. Tout le monde est homosexuel dans cette putain de prison. Tous des tantes ! » Il se redressa sur la couche, alluma une autre cigarette, m’en tendit une dans la pénombre.
Son humeur taquine retrouvée, il leva sa cigarette et me dit tout bas : « Fumons à la santé de cette bande de cons ! » Cette nuit-là, nous ne fumions pas à la santé des cons.
1. Ethnie au Sénégal à la peau généralement très foncée.
Quelque part dans le ciel, Ching devait bien rigoler de son vieux pote ! De nouveau allongé sur l’herbe mouillée, je cherchais encore le courage de me tuer ou peut-être espérais-je pouvoir me confier à quelqu’un avant de mourir. Lui dire que j’avais tué un homme ? Que j’avais mal à ma vie. Que fatigué de porter le fardeau de mon acte, il ne me restait plus qu’à aller rejoindre Ching, l’unique amant que j’avais jamais eu, dans ce coin du ciel où j’espérais que l’homme qui aimait les hommes avait trouvé sa place. Que sans lui, le monde s’était dépouillé de toute raison qui aurait pu m’y retenir. Pouvais-je avouer à quelqu’un que mes mains, à présent tremblotantes à la moindre angoisse, avaient serré la gorge d’un homme jusqu’à ce que la vie se retire de lui ? Mes yeux, aujourd’hui dévorés par tant de souffrances, avaient fixé cet homme, tout le temps qu’il s’étouffait, me suppliait de relâcher la pression de mes doigts autour de sa gorge. Je n’avais retiré mes mains qu’une fois les supplications tues. Puis j’avais attrapé les oreilles de l’homme, j’avais serré ses lobes. Peut-être avais-je poursuivi un dernier signe de vie que je n’aurais pas hésité à lui ôter. Tout de suite, mon corps s’était mis à vibrer. L’envie de pisser m’avait fait serrer les cuisses et sans que je m’y attende, une jouissance violente m’avait propulsé sur le bureau où j’avais dû m’adosser pour ne pas tomber. Une fois mes nerfs calmés, j’avais arrangé le siège derrière le bureau, pris soin de replacer la main du mort sur les feuillets devant lui. Sans remords, j’avais regardé le cadavre. Son autre main, inerte au bout de son bras, était restée sur son genou. « C’est fait, m’étais-je dit. Cette fois, c’est fait. » Puis, de l’un des tiroirs du bureau, j’avais retiré le document, lequel portait le nom de mon frère. Après l’avoir longuement parcouru, je l’avais rangé sous ma chemise. Et, avant de sortir du bureau, j’étais retourné une dernière fois auprès du cadavre, je lui avais soulevé la main et l’avais porté à mon visage. Au contact de la chair morte, j’avais senti pénétrer en moi une sérénité telle que, plus tard, quand j’avais rejoint mes collègues dans la chambre froide, je m’étais mis au travail sans un mot. Ils ne s’étaient pas douté que je venais de tuer notre patron. Mon corps, à présent abîmé après vingt-cinq années de prison, mon visage creusé de rides, dont chacune abritait un récit de ma vie, me donnaient l’aspect d’un vieillard. Derrière cette vieillesse, pouvait-on deviner un passé d’assassin ? D’un homme âgé, on ne distingue que les affouillements, autant de présages au respect qu’on s’oblige à lui devoir. Si l’on sait que les assassins vieillissent aussi, cette source d’attendrissement ne devient-elle pas dénuée de toute acception. Depuis ma sortie de prison, cette question ne cessait de m’assaillir. Loin de m’effleurer avant, lorsque je purgeais encore ma peine, elle m’obligeait maintenant à baisser les yeux, faisant naître en moi une autre forme de culpabilité chaque fois qu’un inconnu s’adressait à moi. Tant que j’étais en prison, la dégénérescence de mon corps ne justifiait aucune compassion. Loin de m’accorder un quelconque respect, les jeunes détenus fraîchement condamnés à des peines de vingt-cinq à trente ans aspiraient plutôt à me voir crever, ma gueule de vieux admise comme une apostasie à la morale. L’éthique censée sacraliser les aînés les empêchait d’accepter que ma place fût parmi eux. Ma déchéance les révulsait cordialement. « Grand-père, tu n’as pas honte d’être en prison, disaient-ils autant de fois que deux heures de promenade quotidienne l’autorisaient. Pourquoi tu n’es pas avec tes petits-enfants ? À ton âge, tu devrais en profiter avant de mourir. Qu’est-ce que tu fous ici ? Tu te crois malin, papy, va jouer ailleurs ! » Forts de leur jeunesse, ils ricanaient. Pourtant, si par chance ils ne mouraient pas avant l’issue de leur peine, le traitement qu’on infligeait en prison les y ferait vieillir aussi avant l’âge. La même image rebutante tuerait l’héroïsme dont ils pouvaient se gausser tant qu’ils étaient encore jeunes et, dans un futur pas si loin, chacun d’eux deviendrait à son tour l’autre vieux dont d’autres plus jeunes allaient se railler. Dehors, le sourire d’un individu dans la rue, la bonté d’un adolescent qui me cédait sa place assise dans un transport, le regard fureteur d’un enfant au bras de sa mère, même la
sympathie d’un vrai vieillard éveillaient en moi un sentiment profond de duperie, mêlé à celui d’un malaise tout aussi profond. Comme si mon vieux corps avait annihilé vingt-cinq années de prison, derrière lesquelles ma réhabilitation aurait été acquise. La vie que j’avais ôtée à cet homme ne comptait-elle pas pour que l’on puisse admettre que j’avais payé ma dette au bout d’un enfermement, si long fût-il. Si quelqu’un dans le parc venait à prendre connaissance de tout ceci et du reste, son dégoût pour moi m’inciterait peut-être à partir plus vite. Ou alors il s’en ficherait cordialement et son indifférence témoignerait de mon inutilité sur terre. Mais pour l’heure, j’étais seul avec le pigeon. Comme parler à un volatile ne me suffisait pas reparut l’image de Ching, à qui j’aurais pu redire les mots que me disait ma mère, quand je n’arrivais pas à dormir le soir et qu’elle me prenait dans son lit, et lui montrer ainsi que même une femme pouvait être aimée. Reparurent aussi la gorge du directeur de la prison ou celle de l’homme que j’avais tué ou ses oreilles, je ne savais plus. Tout se confondait au moment où par instinct, je posai ma main gauche sur mon bas-ventre. Une douleur lancinante venait de traverser cette partie de mon corps. Elle se répandit le long de mon pénis, au bout duquel je sentis poindre la goutte habituelle. À sa suite, l’inévitable petite coulée de sang. Saleté de prostate, ce petit truc de rien du tout, coincé entre ma vessie et mon urètre, marquait une fois de plus sa suprématie. Rien ne m’avait été épargné de mes années d’emprisonnement, à part sa défaillance, que je trimbalais depuis trois ans déjà. Elle me faisait pisser le sang. Plié en deux, je trouvai la force d’augmenter la pression de ma main sur mon bas-ventre. Dès que la douleur se fit plus supportable, je me redressai encore sur les coudes. Toujours rien autour de moi, excepté ce pigeon qui jabotait de plus belle. À quoi rêvait-il ? Je me le demandai, le temps d’ôter de ma tête la tentation folle de me relever, de sortir de ce coin caché du parc, de m’échapper de la peur de mourir qui venait de m’envahir. Une bouffée d’air plus tard, je me recouchai sur l’herbe. Sentant venir une autre marque de suprématie de ma prostate, je replaçai ma main gauche sur mon bas-ventre. Cette fois, à la place d’un besoin d’uriner, mon organe malade se rappelait à moi avec le bruit dans ma poche de la convocation de l’urologue. Je l’avais reçue une semaine avant des mains du directeur de la prison. Dans son bureau, il m’avait fait entrer. Ce jour-là, on me fouilla de la même manière qu’on l’avait fait vingt-cinq ans plus tôt. J’étais nu, devant deux policiers. On me fit écarter les jambes, lever les bras, sautiller, puis on me laissa enfin me rhabiller pour m’introduire auprès du directeur. Celui-ci, d’une taille au-dessus de la moyenne sénégalaise, était réputé pour le sérieux dont il s’armait pour gérer une équipe de surveillants à qui le petit pouvoir sur les prisonniers montait indéniablement à la tête. Dès qu’il m’aperçut, il se leva, sourit franchement, puis d’un signe de la main m’invita à m’approcher. Timidement, j’avançai d’un pas. Le directeur plaça ses paumes l’une au-dessus de l’autre, comme s’il s’apprêtait à applaudir. Pendant un moment, il parut réfléchir, avec l’air de ne plus savoir pour quel motif je me trouvais dans son bureau, puis après avoir libéré ses paumes, il agita une main dans ma direction. « Venez, venez, je vous en prie », dit-il en guise de bienvenue. Quand je fus assez près pour lui, il se rassit. « Vous voilà donc quitte avec la société ! » annonça-t-il. Saluant ainsi ma libération à quelques heures de ma sortie, il tira vers lui le registre ouvert sur son bureau. Aussitôt, sa main droite se mit à fouiller au hasard dans le bocal à côté du registre rempli de stylos à bille, d’où émergeaient des crayons à papier de différentes couleurs, ainsi que deux feutres et une petite paire de ciseaux. Je me tenais toujours debout devant lui, le corps aussi droit que son état l’autorisait, mes deux bras ballants, mes mains ouvertes. Telle une sentinelle, je fixais au-dessus de lui, sans ciller, l’emplacement sur le mur où une réplique de sa prison avait été fraîchement arrachée. Les marques de l’extraction formaient un rectangle grisâtre parsemé aux quatre coins de petits trous à peine visibles.
5, rue Gaston-Gallimard 75328 Paris cedex 07 www.joellelosfeld.com Cet ouvrage a bénéficié du programme Stendhal de l’Institut français. © Éditions Gallimard, 2015, pour l’édition en langue française. © Khadi Hane, 2015. Publié en accord avec l’Agence littéraire Astier-Pécher. Couverture : Photo © Hugh Whitaker / Cultura Exclusive / Getty Images (détail).
C’est l’histoire d’un jeune Sénégalais emprisonné pendant des années dans une geôle de Dakar pour avoir tué en représailles l’assassin – un commerçant chinois – de son frère. L’histoire d’une vie brisée, faite de pénitence, celle d’un homme singulier, complexe, que l’amour fraternel et le contexte économique poussent au meurtre. Sa grande admiration pour son frère, la relation difficile à sa mère, l’homosexualité, l’envie de vengeance, le poids de la culpabilité et enfin l’amour sont autant d’éléments qui composent ce roman « politique » et
audacieux. KHADI HANE est née à Dakar, au Sénégal. En 1998 sort son premier roman,Sous le regard des étoilesÉditions africaines du Sénégal). Suivent, entre autres, (Nouvelles Ma sale peau noire (manuscrit.com, 2001),Il y en a trop dans les rues de Paris (2005),Le collier de paille (Pocket, 2009) etDes fourmis dans la bouche(Denoël, 2011). L’auteur a reçu pour ce livre le prix Thyde Monnier 2012 de la Société des Gens de Lettres.
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